07.10.2005

Mon pays

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photo par Bernard Matussière (2005) pour notre livre Nue, Fitway Publishing

(seule photo de moi, les autres sont de splendides modèles)

voici le texte de ce livre :

 

J’habite un pays de rêve : mon corps.
Suis-je une femme ? Du moins en ai-je les formes et les fentes. Et le goût d’en jouir.
J’ignore ce qu’est être une femme, sinon par le désir que j’ai des hommes et par le plaisir que j’ai d’être moi-même un homme comme les autres… moi, l’époux de cette femme, cet autre moi, dont les miroirs me renvoient l’image… cette femme que chaque matin j’habille de sous-vêtements et de vêtements qui me donnent envie de me déshabiller… et que chaque nuit je couche nue dans le lit de l’amour…

Les yeux fermés, couchée nue dans le noir de la nuit, je me vois, brillante et palpitante, au coeur de ma coquille. Ma chair est une coquille d’huître perlière, douce, nacrée, bien fermée et sachant s’ouvrir avec des lenteurs de rose pour laisser entrer en moi le sel du monde…
Les yeux fermés, seule dans la nuit de mon lit, je touche ma chair suave, je me promène le long de mes chemins, je m’escalade, je me pénètre, je me cueille dans mes buissons, retourne à la lumière, pars à ma découverte… mes paysages m’enchantent, c’est le printemps, non c’est déjà l’été, une brume de chaleur grille mes champs de blé, extatiques mes vignes mûrissent le meilleur vin du siècle…
Sous mes paumes le velouté de mes cuisses, encore… la peau si fine de mon ventre épuisé… la douleur de mes seins tendus… JE M’AIME.
Je t’aime, toi, ma petite femme, mon innocente, mon affolante. Qui m’a mise dans ton corps ? Je suis à l’intérieur de toi et parfois je m’échappe, je rêve ailleurs, je te donne à d’autres… Ma fidèle, mon aveugle, mon infidèle, tu jouis aussi bien des autres que de moi, car tu es toutes les femmes, n’est-ce pas ? De la joie, tu en veux et tu en prends pour toutes !
Ma chair, mon âme, mon morceau de néant, je sais ce que tu veux. Mille baisers timides et affamés comme d’invisibles et délicates sangsues, mille caresses puissantes pour visiter tes hauteurs, tes failles et tes détroits. Ma donnée, mon abandonnée, ma toute proche, ma lointaine, sens comme je te touche juste quand je te touche avec mes doigts, avec mes mots. Mon coeur, ma femelle, ce qu’il te faut ce sont des mots, je le sais bien et je vais t’en donner, des mots de moi, des mots des autres, toute une farandole de mots pour te tourner la tête… Viens dans mes bras, je suis ton cavalier, la valse a commencé…

Elle n’était pas si bête, la vieille question misogyne : la femme a-t-elle une âme ? Car cela existe-t-il, une femme, sinon par le regard qu’on porte sur elle ? La femme n’est-elle pas toujours une insaisissable idée, un constant, inépuisable et épuisant fantasme ?
“Elles méritent que nous pensions que leurs seins sont deux bulles de savon prêtes à s’évanouir…”, estime Ramon Gomez de la Serna, qui pourtant a écrit toute une ode à leurs seins… Oui, tout le mode aime les femmes, les formes des femmes, les fesses des femmes, les seins des femmes… Tout le monde voit ce qu’elles ont de troublant, de tentant. Y compris les femmes, qui dans la rue se regardent entre elles bien davantage qu’elles ne regardent les hommes, et qui ne veulent lire que des magazines pleins d’images de femmes… Y compris les hommes qui aiment les hommes, et qui souvent évoluent le mieux du monde dans des univers de féminité…
Tout le monde aime tant les femmes que chacun cherche sans cesse à définir ce que doit être une femme. L’idée de la femme, chacun veut en quelque sorte se la faire à son idée, c’est une idée à la fois universelle et intime, unique, une idée à la fois éternelle et perpétuellement changeante : pour finir une idée obstinément insatisfaisante, toujours à réévaluer, d’où la succession désespérée des modes. Tout le monde aime tant les femmes que tout le monde les déteste, à se dérober de la sorte, à n’être jamais là où l’on voudrait qu’elles nous attendent. Car tout le monde sent bien, au fond, que se cache derrière ce qu’on appelle le mystère féminin une énorme escroquerie. Postures et impostures… Oui, même Ramon Gomez de la Serna, qui aima tant leurs seins, fut obligé de s’exclamer : “Une femme éternelle, avec la légèreté et sa cruauté ! Quelle énorme prostitution !”
Regardons-les. Offertes ici, sur le papier, qu’offrent-elles exactement ? Nous ne le savons pas, et nous doutons fort qu’elles l’offrent, en réalité. Mais alors que nous vendent-elles ? Notre propre regard, rien de plus, rien de moins. A nous d’en avoir pour notre argent. C’est dans notre tête que ça se passe. Ce sont des Sphynx, à chacun de nous elles posent une question à laquelle nous avons intérêt à répondre, pour un meilleur usage de nous-même.
“L’homme a créé la femme, note Nietzsche – avec quoi donc ? Avec une côte de son dieu, -de son ‘Idéal’.”
C’est dans ma tête que ça se passe, c’est dans mon corps aussi. C’est là que je m’en vais, trouver le fin mot de l’énigme.

La première femme du monde, dit-on en marge des Ecritures, Dieu la modela dans la glaise, ainsi qu’Adam. Elle s’appelait Lilith, et je crois même qu’elle fut faite avant l’homme. Dieu l’avait créée non à son image, comme plus tard le double Adam, mais à son fantasme, selon le désir qu’il se sentait naître d’elle, à mesure que de ses doigts de lumière il façonnait ses courbes et ses creux, ses pleins et ses déliés, ses rondeurs et ses trous noirs… Promesses d’abondance et promesses de perte dans un néant radieux…
Dieu devint tellement amoureux de sa première créature, cet être dans lequel il avait investi le jour et la nuit, la vie et la mort, le fini et l’infini, le tout et le rien, qu’à elle seule, dans un moment de passion, il révéla Son Nom. Et plus tard, lorsqu’elle fut chassée de l’Eden parce que, dit-on, elle ne s’entendait pas avec Adam, elle prononça le nom de l’Ineffable, le nom interdit, et s’envola au désert, où elle devint démone.

Elle était trop libre, elle voulait chevaucher Adam pendant l’amour, et ça ne lui plaisait pas. C’est en tout cas ce que pensent les exégètes d’une tradition occulte. Mais moi je me demande s’il n’y avait pas surtout une affaire de rivalité entre le Tout-Puissant et son autre créature, le puissant-par-intermittence. Si le Seigneur a bel et bien été le premier amant de Lilith, imagine-t-on l’extase permanente qu’il devait lui prodiguer ? Et le complexe que pouvait en éprouver son deuxième partenaire, simple humain ? Comment aurait-il pu la combler aussi idéalement que le roi des Cieux ?
En réalité, le ressentiment de l’homme à l’égard de la femme est un ressentiment inavoué à l’égard de Dieu… Pensez-y un peu, et vous verrez que ça dure toujours. Adam ne s’est jamais remis de son humiliation. Mais cette jalousie primitive et inapaisable a eu le mérite d’attiser son désir et de le rendre conquérant : si nulle femme ne pourrait jamais se sentir complètement satisfaite par lui, eh bien c’est lui-même que notre intermittent de l’amour allait songer à satisfaire. En la dominant, ou même en les dominant toutes par son regard.

Le Créateur serait-il donc un homme ? Oui, je le crois, un homme comme vous et moi, masculin et féminin, tel qu’en lui-même il se vit et nous fit, “homme et femme”. Lacan le pensait, l’Autre est toujours une femme. Quels que soient notre sexe et notre sexualité, nous sommes tous des hommes qui désirons, redoutons, adorons et détestons les femmes.

J’habite une terre de légendes : mon corps.
Ici où coule un fleuve c’est une déesse qui modela dans la glaise un homme. Dans mes propres doigts je sens avec quel soin elle cisela sa fine musculature, sa virilité tendre et amusante comme une poupée vivante, afin qu’il fût si désirable en sa féminité qu’il n’eût de cesse de la chercher dans le corps de la femme. Les hommes instinctifs savent cela. Un ancien boxeur me l’a confié : “Sur le ring j’étais une geisha, séductrice, précise et raffinée comme une femme en porte-jarretelles. Ensuite les femmes venaient à moi, irrésistiblement, et mon désir d’elles était tout aussi irrésistible et violent.”

REGARDE-MOI, JE SUIS NUE COMME LA PAUME DE MA MAIN, QUI VEUT ETRE REMPLIE DE FORCE ET DE DOUCEUR.

Cet homme de glaise vécut au coeur de la forêt profonde, parmi et comme les animaux. Puis Gilgamesh lui envoya une fille des rues, afin de lui faire connaître qu’il était un être humain.
Ce mâle innocent dut être la plus merveilleuse des femmes pour celle qui venait à lui en révélation… Voyez le Gita Govinda :
“Il est dompté par ses deux bras,
écrasé par ses seins ;
il est déchiré par ses ongles
et sa bouche est mordue
par les dents de l’amante avide,
affolée par l’amour !
Ses lourdes cuisses le contraignent
à céder au désir…”
Et c’est ainsi que “Sur les dômes de ses seins gonflés il répand le musc brillant…”

Bref, elle l’initia tant et si bien qu’au bout d’une semaine notre beau garçon avait sous ses caresses perdu ses poils, pour devenir aussi lisse qu’un fantasme sur papier glacé. Lorsqu’épuisé et se croyant quitte, il voulut retourner parmi les animaux, ces derniers le rejetèrent. Il n’était plus des leurs, ils ne le reconnaissaient plus…
Sept jours, ou sept nuits… Ainsi, nous dit la légende, il faut le même temps pour faire un homme que pour créer un monde…
L’animal poilu étant devenu “aussi beau qu’un dieu”, sa prostituée sacrée, Ishtar-Inana-Lilith, le conduisit à la ville, “au temple étincelant où le dieu et la déesse sont assis sur leur trône.”

Cet homme qui faisait la bête faisait aussi l’ange, mais il lui fallut être déniaisé pour pouvoir reconnaître les dieux. Par la femme advient l’homme, mais c’est aussi par l’homme qu’advient la femme dans toute son animale humanité, ainsi que le chante cette fois Inanna, amoureuse d’un berger :
“Oh, que ma poitrine est gonflée !
Quelle toison a recouvert ma vulve !
Soyons heureuses : je rejoins le giron de mon bien-aimé, généreux et munificent !
Dansez, dansez, vous toutes !
Par Ba’u, soyons joyeuses en pensant à ma vulve !”

L’Un a perdu du poil, l’Autre en a gagné… Heureux échange, heureux partage entre sauvagerie et civilisation, animalité et divinité, virilité et féminité… Cette toison sur la vulve est bien le signe de l’humanité de la femme : ni la déesse, en sa statue, ni l’animal ne la possèdent. La femme est la seule femelle primate qui ait du poil autour du sexe. Par amour, la bête et la divinité deviennent femme, et arborent le buisson de leur ardeur…
Partage des eaux dans le ruissellement des désirs assouvis… S’ouvrent les portes de la joie, de l’espoir, d’un salut peut-être éphémère, mais qu’a-t-on à faire de garantie d’éternité quand chaque retour à la jouissance a un parfum d’éternité ? L’orgasme est le rire du corps, et il suffit d’une âme rieuse pour se faire rire.

REGARDE-MOI, JE SUIS NUE COMME MA GORGE OU REPOSE LE RIRE QUI T’ATTEND.

J’habite en plein début du monde. “Les tétons de ma mère”, écrit Mo Yan, “étaient l’amour, la poésie, l’immensité céleste infinie et les grandes terres prospères où ondulent les vagues jaune d’or du blé…”
Avez-vous vu, parfois, les yeux révulsés d’extase d’un enfant qui vient de téter longuement au sein ? Qui vient de retrouver le temps perdu comme moi, écrivain, je peux le faire au fond de mon lit ou devant mon ordinateur en tétant, les yeux ouverts comme s’ils étaient fermés, les phrases et les mots dont la Muse parfois veut bien m’abreuver et m’emplir comme d’une pluie chaude et dorée ? Comme moi, femme, je peux le faire en me nourrissant au sexe de mon homme ? Comme moi, être humain, je peux le faire en donnant à mon désir dressé mon corps de femme que j’enfile comme un gant, m’unissant à moi-même comme la bouche au téton ?
“Là où est le commencement, là sera la fin. Bienheureux est celui qui atteindra le commencement : il connaîtra la fin, et il ne goûtera point la mort”, est-il écrit dans l’Évangile de Thomas. Thème récurrent dans des textes de tous horizons : le paradis, c’est le paradis retrouvé. Déguster la vie à sa fine pointe originelle pour ne pas goûter la mort…

Il y a bien sûr plusieurs façons de se tenir à table, d’aller chercher la communion devant cet autel. L’affamé(e) peut être goulu(e) comme un ogre, délicat(e) comme une chatte lapant son écuelle, raffiné(e) comme le même animal jouant avec une souris au coeur affolé… Le but est d’atteindre son désir mis à nu, jusqu’en ses extrémités qui touchent au sublime, au divin…
Un ange apparaît à sainte Thérèse d’Avila, et “j’ai vu dans ses mains une longue épée dorée et, à l’extrémité du fer, il m’a semblé voir une pointe de feu. Avec cette pointe, il semblait percer mon coeur à plusieurs reprises si bien qu’elle pénétrait dans mes entrailles. Lorsqu’il la retirait, je croyais qu’il les arrachait en même temps et il me laissait toute brûlante d’un immense amour de Dieu. La douleur était si vive qu’elle me fit émettre de brefs gémissements, et si extrême était la douceur que me causait cette douleur intense que personne ne souhaiterait la perdre…”
Comment jouit cette femme, si ce n’est d’elle-même ? Personne ne souhaiterait la perdre, cette intensité, et chacun, chacune voudrait la retrouver, cette extase qui toujours s’enfuit… En réalité le paradis n’est pas perdu, il est fuyant. Et toute photo qui tente de le fixer ne fait que le rendre plus insaisissable. Que ferons-nous de ces images ? Les prendrons-nous dans nos bras ? Les possèderons-nous ? Non, moins encore qu’un corps en chair et en os. Et cependant, cette impossibilité ne fera qu’attiser notre désir de nous propulser dans une ivresse définitive.
Les peuples qui craignaient qu’on prenne leur âme en les photographiant avaient raison. La photo est un rapt, et comme on ne sait pas très bien au juste ce qu’elle vole, on dit “une âme” où l’on pourrait dire “un temps”. Qu’est-ce qu’une âme, sinon un présent mû par la mémoire ? Un présent hautement subjectif ? L’objectif captive un instant qui jamais n’exista, ce que nous voyons là est du néant, à savoir la pure vérité de tout corps.
Cette pure vérité que l’image nous montre, que nous voulons et ne voulons pas voir, voilà ce qui peut nous entraîner dans le vertige, nous procurer un vertige à la place d’un autre. Et il se trouve que toujours, le substitut fantasmé se révèle plus vertigineux que le corps réel. Tout comme dans le cas de ces femmes cloîtrées jouissant dans l’union mystique, ou dans celui des prêtres et moines que plaignait saint Bonaventure, parce que, “à leur corps défendant” faut-il le préciser, ils éjaculaient en priant…
La scène est plaisante à imaginer, mais elle n’est qu’une transposition de ce que chacun fait avec un partenaire, quel qu’il soit.  Un corps qui ne serait pas fantasmé ne saurait faire jouir. En somme, toute chair pour être désirable doit être mise en représentation par quelque moyen que ce soit, peinture, sculpture, photographie, cinéma, ou bien sûr et d’abord littérature. Toute apparence, toute apparition n’étant que la projection imaginaire ou plastique d’un langage, qu’il soit explicite ou inconscient.

LE VRAI DÉSIR EST UNE PRIÈRE.

Pas de plaisir sans imagination au sens fort du terme, c’est-à-dire faculté de créer une image à partir de ce néant qu’est le corps réel.
“Dès l’enfance, écrit Aristote, les hommes ont, inscrites dans leur nature, à la fois une tendance à représenter, et une tendance à trouver du plaisir aux représentations.”
C’est pourquoi les femmes, dans toute société où elles ont été longtemps réduites aux fonctions de leur corps et aux tâches purement matérielles, ont plus de difficultés à atteindre leur jouissance que les hommes, habitués, autorisés et encouragés comme par une loi naturelle (mais si elle ne l’était pas les oiseaux n’auraient pas de si belles plumes), à trouver l’excitation par le regard.
Que les mystiques et les artistes usent du regard intérieur n’est qu’une affaire de degré dans la vision. Le regard de l’homme est désir, projection anticipatrice de la projection physiologique qui accompagnera l’acmé du plaisir, et c’est cette projection, cet appel au jeté hors de soi qui est prière.

“J’ai vu un ange dans le marbre et j’ai seulement ciselé jusqu’à l’en libérer”, dit Michel-Ange. Ainsi procède tout regard profond. Voir avant de faire paraître. Il y a des anges dans la lumière, des formes, et on peut aussi la ciseler pour les en libérer. Pas de vraie photo sans lumière consciente, pas de vrai corps sur le papier sinon sculpté par le regard.
J’habite une oeuvre d’art.
Phidias était à la fois architecte et sculpteur. Le corps glorieux des Grecs s’élève dans l’espace non pour l’occuper mais pour le révéler en le pénétrant, comme les colonnes du temple. Le mot grec agalma qui désignait les statues a pour origine un mot qui signifie joie, exultation. Nous ne sommes pas là dans la matière, mais dans une révélation toujours renouvelée, aussi bien pour l’être qui se manifeste par la statue que pour celui qui la contemple.
Intense, jubilatoire échange entre l’oeuvre et son spectateur, comme entre l’artiste et son modèle. Il s’agit de saisir l’instant de vérité, et de s’y jeter. “Tout à coup un peu de nature se montre, dit Rodin, une bande de chair apparaît et ce lambeau de vérité donne la vérité tout entière, et permet de s’élever d’un bond jusqu’au principe absolu des choses…”

Le poète Horace le premier parla de “la vérité nue”. Mais la question du voile d’Isis, de la nature qui “aime à se cacher”, selon les mots fameux d’Héraclite l’Obscur, a occupé les philosophes depuis la plus haute Antiquité. Toute femme est une Isis dans l’idée de l’Eternel féminin, un mystère dont l’homme rêve de soulever le voile… et que tout dénudement, paradoxalement, rend encore plus mystérieux…
“La vie humaine n’est que désirs, l’homme (ou l’animal)ne peut vivre sans désirer, car il ne peut vivre sans s’aimer, et cet amour étant infini, il ne peut jamais être satisfait”, écrit Leopardi. Singulière remarque… Sans amour de soi, pas de conservation possible ? Et qu’est-ce que cet amour de soi qui implique le désir ? Désirer à l’infini… Ou désirer l’infini… Mouvement de l’âme qui implique l’insatisfaction, condition du retour du désir, donc de la poursuite de la vie…
Voilà ce qui rendrait nécessaire et même vitale le tissage mental d’un voile autour de l’objet du désir, afin que jamais il ne puisse tout à fait s’atteindre… Et dans la double pulsion de vie et de mort à l’oeuvre dans tout être, voilà ce qui rendrait fatale la tentation de la mise à nu comme échappatoire à l’épuisant éternel retour, modalité de l’infini à laquelle on rêve de substituer une lucidité définitive, un arrachage du voile une fois pour toutes. Rêve de repos du guerrier, trouver l’infini dans le fini…
Or toujours le désir passe, et revient… Tant qu’il revient, la vie demeure. Tant qu’il ne s’apaise, la guerre reprend… Cercle de l’amour, cercle vicieux, cercle précieux. Ainsi était-il fatal que la femme, objet du désir, devienne fatale. Pas de vie humaine sans femme fatale. Pas d’insatisfaction sans culpabilisation de la femme.
“Le Seigneur Dieu appela l’homme et lui demanda : “Où es-tu ?” L’homme répondit : “Je t’ai entendu dans le jardin. J’ai eu peur, car je suis nu, et je me suis caché.” –“Qui t’a appris que tu étais nu ? (…) “C’est la femme…” (Genèse, 3, 9)
Voilà. L’homme est nu, lui aussi. Et lui aussi se cache. Parce qu’il a vu, et qu’il pressent le danger d’en savoir trop. Sa nudité soudain lui est apparue. Sujet de lui-même, il découvre que le roi est nu. Choc violent, aussi violent qu’une vision, une révélation venue de l’autre monde. Aussi compacte et pourtant surréelle qu’une statue. Aussitôt sa nudité il s’en décharge sur sa femme. Premières Vénus préhistoriques, taillées dans la pierre, à même la grotte et résumées en symbole, telle la vulve rouge géante de Gargas. Ou sculptées en statuettes, dont un paléontologue a émis l’idée qu’elles aient pu servir d’objets sexuels, de supports visuels aux fantaisies solitaires des hommes…
Déjà la statue de la déesse n’est pas seulement un objet solide et figé, mais une manifestation de la divinité, un éphémère à chaque instant perpétué par l’exultation créée par la rencontre des deux mondes, celui-ci et l’autre, soudain matérialisés, réunis en une figure à la fois étrange et familière, cette statue, ce corps, cette image que nous n’en finissons pas de ne pas pouvoir étreindre, et qui n’en finit pas de nous sidérer. C’est pourquoi tout corps d’homme désiré est également une femme et une divinité.

Après le siècle des Lumières, au coeur duquel Sade et la guillotine figurèrent l’appel du trou noir, le XIXème, siècle des Ombres, fit naître chez les poètes une quête d’”illuminations”, pour reprendre le terme de Rimbaud. Et manifesta un besoin répété de lueurs qui prirent, selon les sphères sociales, la forme d’appel aux esprits – les tables tournèrent beaucoup – ou d’apparitions insistantes de la Vierge. Laquelle s’annonçait très souvent sous la forme de statuettes que l’on trouvait miraculeusement, un beau matin, près d’une source ou dans l’église du village… Et que l’on s’empressait de croire venues du ciel…
La bonne dame en ses blancs voiles consolait bien des peines et faisait naître bien des rêves… L’homme, la femme, l’enfant, écrasés par une société qui leur interdisait tout moyen d’échapper à leur condition, pouvait du moins vénérer une image féminine généreuse, capable de parler directement dans le coeur de chacun, aimant chacun comme s’il était unique, jusqu’au plus humble…
Puis vint le siècle des Ténèbres. “En termes historiques, nous vivons à lâge de fer, dont le dernier acte est la barbarie… en termes moraux, nous vivons à l’âge de la boue”, écrit Octavio Paz. “Le déclin de notre image de l’amour serait une catastrophe plus grande que l’effondrement de nos systèmes économiques et politiques : ce serait la fin de notre civilisation.” Et il précise : “Je ne me réfère pas au sentiment mais à une vision du monde… une éthique et une esthétique.”
Et Denis de Rougemont : “Toute idée de l’homme est une idée de l’amour.”
Pour savoir si les ténèbres gagnent en vous-mêmes, regardez les corps que vous aimez regarder, puisque les corps sont partout offerts au regard, et demandez-vous ce qu’est la beauté, et ce qu’est une âme.

J’habite un conte de fées.
Plutarque rapporte que les nymphes pouvaient vivre jusqu’à 9620 ans, toujours jeunes et belles, car elles buvaient l’ambroisie des dieux. Elles étaient si ravissantes dans leur vie naturelle que plus d’un dieu, plus d’un homme rêva de les ravir… Ainsi Daphné, convoitée simultanément par le mortel Leucippe et Apollon en personne. Avant qu’elle ne fût changée en laurier suite à l’entêtement malheureux du dieu solaire, la jalousie de ce dernier donna lieu à un tableau de nu des plus réjouissants et des plus féroces… Le joli Leucippe, pour mieux s’approcher de sa belle, imagina de se déguiser en fille et de se joindre au charmant groupe des nymphes de la montagne. Soucieux de se débarrasser de son rival, le dieu souffla aux jeunes filles d’aller se baigner nues toutes ensemble, afin de vérifier qu’elles étaient bien entre femmes.
Aussitôt qu’elles découvrirent l’anomalie flagrante sur le corps de l’éphèbe, ces gracieuses vierges le mirent en pièces. Il est vrai que “Daphné”, même si son allure ne le laisse nullement deviner, signifie “la sanguinaire”…

Une belle femme nue, et a fortiori une collection de femmes nues, éveillent le désir, mais ce désir n’est jamais dénué d’une part d’inquiétude. On connaît l’histoire de Mélusine, la très belle fée dont le bas du corps se changeait en queue de serpent tous les samedis. Elle avait épousé le seigneur Raymondin à la condition qu’il n’essaierait jamais de la voir nue ce jour-là. Mais bien sûr, la curiosité du mari finit par l’emporter. Si elle se réfugiait chaque semaine dans sa haute tour où elle refusait toute visite, n’était-ce pas parce qu’elle y recevait un amant ?
Un jour donc, en dépit de sa promesse, il ne résista pas à la tentation d’aller épier sa femme. Quand par le trou de la serrure il la découvrit seule et nue dans sa chambre, il ne put réprimer un cri d’horreur au spectacle de la longue queue qui serpentait à partir du ventre de son épouse… Se sachant découverte, la fée déploya ses ailes et, poussant à son tour un cri déchirant, s’envola par la fenêtre étroite, pour ne plus jamais revenir…

“Tu dois retourner à l’origine”, nous rappelle Angelus Silesius. “Au lieu où l’eau jaillit, elle est pure et limpide ; Qui ne boit à la source en danger met sa vie.”
Mais ce retour à la source, nécessaire pour préserver de la mort spirituelle, est aussi, paradoxalement, une aventure dangereuse. Qui requiert conscience et désir de vivre une initiation qui exclut toute tricherie. Souiller la source serait l’empoisonner, et boire le poison par la même occasion. Vouloir s’en approcher et en jouir par traîtrise, ainsi que le firent Leucippe avec Daphné, Raymondin avec Mélusine, ainsi que le font la Technique et le Marché avec la Nature, c’est encourir une fin tragique. Tel apparaît alors le sens du péché d’Eve et d’Adam : ne pas avoir croqué la pomme comme les autres fruits du Jardin, “naturellement”, mais pour savoir et jouir en transgressant l’ordre naturel. Grandeur et risque de la condition humaine…

Nymphes et fées sont par excellence les femmes nues et interdites. Nues en tant qu’émanation directe de la nature, même si elles sont habillées. Evoluant aux environs des grottes et des sources, de tempérament amoureux, ces belles passent leur temps à filer, à chanter. Magiques, bienveillantes parfois, dangereuses souvent.
Pourquoi interdites et pourquoi dangereuses ? Parce qu’elles sont l’incarnation de la jouissance féminine. Ce mystère, cette brèche par où elles échappent aux hommes. Et qui les confronte confusément au sacré : “pourquoi pas, dit Lacan, interpréter une face de l’Autre, la face de Dieu, comme supportée par la jouissance féminine ?”
Qu’est-ce donc que cette queue de serpent qui périodiquement pousse à Mélusine ? Bien sûr, comme la queue de poisson aux sirènes, le symbole de son rattachement au monde animal, à la puissance et au mystère du monde naturel. Mais cet appendice qui les ferme à l’homme ne serait-il pas aussi une sorte de clitoris fantasmatique, justement rendu géant par le fantasme de celui qui voudrait le voir, en une boucle de cause à effet précisément rendue par la symbolique du serpent ? Ne serait-il pas le signe mortel d’une auto-jouissance de la femme qui renverrait le sexe de l’homme au rayon des objets inutiles, autrement dit le signe de la castration de l’homme ?
“Dans les sociétés archaïques, rappelle le psychanalyste et philosophe Roger Dadoun, la femme ne doit pas jouir, c’est un tabou très fort.” D’où découle explicitement la tradition de l’excision.
Dans les campagnes françaises, mais sans doute aussi ailleurs, on craignait les vouivres, ces nymphes aquatiques qui attiraient les hommes, prodiguaient aux baigneurs nus une fellation qui s’achevait en noyade. Douceurs trompeuses par lesquelles elles attiraient irrémédiablement leur victime au fond du lac ou de la rivière…
Si fées et nymphes sont partout présentes sur la planète, c’est bien sûr parce qu’elles existent. Universellement, elles existent dans l’imaginaire des êtres humains, quelle que soit leur culture. Le mot “nymphes” désigne les petites lèvres de la vulve, mais aussi la chrysalide. “Fée” en latin veut dire “destin”. Le destin de l’homme ne passe-t-il pas par ces nymphes d’entre lesquelles il est venu au monde, et où l’instinct lui ordonnera de retourner pour à son tour se reproduire ? Et ces fragiles et secrètes portes ne sont-elles pas celles d’un laboratoire mystérieux où la vie se transmue en vie, de même qu’à l’abri du monde l’insecte s’apprête à devenir papillon ?
Or, rappelons-nous la sentence d’Héraclite, “la nature aime à se cacher.” Et c’est pourquoi surprendre une femme dans sa nudité provoque toujours un frisson de sacrilège. Comme si le regard était déjà un viol, et menaçait donc son auteur d’un châtiment majeur. Comme si le regard pouvait même être déjà un meurtre, ainsi que dans l’histoire de Mélusine, condamnée à disparaître en tant que femme, à fuir définitivement le monde humain sous sa forme de démon ailé – en cela semblable à Lilith après son éviction de l’Eden.
Mais le sacrilège attise le désir, et l’histoire indéfiniment se répète… Du moins sur un mode symbolique. Notons qu’à mesure que les femmes vont acquérir le droit de regard sur les hommes (elles ne se le sont pas encore tout à fait donné), une fascination et une inquiétude comparables s’empareront d’elles au spectacle du corps viril, et elles auront leurs histoires infiniment troublantes et risquées avec des “Mélusine” mâles… L’auteure de ces lignes sait de quoi elle parle… N’ayez pas peur messieurs, il peut être très agréable de faire aussi (un peu) la femme… Sans rien vous enlever, bien entendu…

Cependant c’en est trop. Cette femme qui vous attire au risque de vous tuer, c’est contre elle qu’il vous faudrait retourner la mort. Je suis l’épouse de la Mort, mon seul grand véritable amant. Seule la Mort décharnée peut aimer pleinement ma chair. Nulle plus grande volupté que dans cet accouplement tragi-comique et consenti, ces épousailles monstrueuses, ces jouissances scandaleuses par lesquelles poussière, je redeviens poussière, ces coulées d’extase interdite par lesquelles glaise, je retourne à la primordiale glaise d’où je fus tirée par les doigts de mon premier amant. Le premier sera le dernier, et c’est lui que je cherche en vivant, en vibrant, lui à qui je dédie tous mes plaisirs, lui le secret de mon orgasme, lui que j’adore en tous les autres, lui le seul.
La Mort que j’aime, ils en sont tous jaloux. Je ne dis rien, je n’en parle pas, pas même à moi-même, je ne le sais pas moi-même et ils n’en savent rien non plus mais ils le sentent, cet amour. Ils sentent que c’est à lui que j’appartiens, que c’est pour lui que je suis pleine de vie, que c’est à lui que j’offre la vie qu’ils jettent en moi chaque fois qu’ils m’aiment. Ils sont jaloux, ils sont trahis, ils savent que la Mort me trouve follement belle et que je me livre à elle, la seule qui tienne ses promesses :
“Ton corps, joue, sein, chevelure,
Tout deviendra boue, pourriture.”
Lui l’artiste, il le sait, Nicolas Manuel, lui qui peignit une danse macabre accompagnée de ces quelques mots parce qu’au sortir du très chrétien Moyen Age le verbe doit encore primer sur l’image. Lui qui plus tard, et sans le secours d’un texte cette fois, laissa jaillir dans le temps sa vision puissante de Mort et jeune fille, où un squelette amoureux, auquel s’accrochent encore des lambeaux de chair, étroitement enlacé à une beauté voluptueuse l’embrasse à pleine bouche tout en la masturbant, tandis qu’elle lui tient la main, jupes relevées sur son sexe, pour mieux le guider…

Alors l’homme entre en colère. Puisque tu aimes la mort, pense-t-il, je vais te la donner, moi. Il sait très bien que la femme est amoureuse de la mort et non du crime, mais justement. Pour se venger de son infidélité il la tue, il la tue DU REGARD.
“Le grand mal de notre civilisation est moins un crime contre la vie qu’un crime contre la mort”, écrit Adamov. Mais l’assassinat peut parfois compter au rang des beaux-arts… Le temps d’une séance de pose, l’instant d’un déclic, les femmes dont vous contemplez ici la beauté ont été assassinées. Et de nouveau vous les tuez des yeux, c’est votre désir insatisfait qui les tue. On brûlait les sorcières à cause de leur beauté, nous dit Michelet. Oui, parce qu’il est si difficile d’en jouir pleinement, si on n’est pas la Mort.
“All beauty must die”, chantent Nick Cave et Kylie Minogue, sur cet air lancinant qui raconte l’histoire d’une fille que son amoureux tue d’un coup de pierre au bord de la rivière, là où poussent les roses sauvages, juste parce que c’est trop, c’est comme ça, “all beauty must die…”

Barbe-Bleue, lui, les égorge. Les unes après les autres. Puis les enferme dans son cabinet secret. Pour pouvoir continuer à se satisfaire au spectacle de la ronde macabre qu’elles ne danseront plus.

J’habite un pays d’épouvante. Je ne suis qu’une enfant, j’ai un grand livre ouvert sur les cuisses, mon mari s’en va en me laissant seule au château, pourquoi suis-je si seule ? Je viens d’un temps très ancien, j’ai traversé seule l’éternité et la voici de nouveau devant ma face, l’éternité solitaire qui m’attend. Mon mari est grand et fort, il a une barbe bleue qui lui mange la voix, n’est-ce pas étrange ? Pourquoi suis-je mariée, qui m’a donnée à lui ? Je vis dans un château aux murs de pierre épais, c’est par les meurtrières que je tends la tête pour voir le vaste ciel et la plaine d’or qui ondule, au loin ondule…
Je suis seule avec cette clé interdite qu’il m’a laissée, pourquoi me l’a-t-il donnée si elle est interdite ?

Dans mon souvenir elles sont écorchées. Déshabillées de leur peau. Barbe-Bleue est l’homme qui dénude les femmes nues. Il cache son forfait mais il en garde la preuve, car il veut qu’on la découvre. “… Ce voile qui cache l’être profond de toute vérité et fait apparaître le voile comme ce qui cache…”, écrit Heidegger. “La liberté est le domaine du destin qui chaque fois met en chemin un dévoilement.”

Interdite, c’est moi qui le suis, maintenant que j’ai vu ce que je ne devais pas voir. Cette collection de femmes assassinées. L’interdiction se clame par un cri, un cri qui sort du corps vers le monde, ou bien pénètre dans la chair comme une lame, en silence. Lilith s’envolant au désert pousse un cri où s’entend le nom interdit de Dieu, Mélusine interdite à l’homme déchire l’espace de son cri en sautant de la tour, les sirènes chantent pour qui ne veut pas les entendre, mais pour qui les entend leur chant est un cri qui précipite dans la mort, puisqu’il dit l’interdit.
“Quel langage parlent les choses du monde ?”, interroge Michel Serres. “La voix des éléments passe par la gorge de ces femmes étranges qui chantent dans les détroits de la fascination.”

Femmes étranges… Donc fascinantes… Quel langage passe par leur gorge ? D’un bond je saute au lieu même du détroit, et je vois :
VOIS, JE SUIS TOUTE ENTIERE PHALLUS.
La femme est un phallus, voilà le fin mot de l’histoire, l’histoire de la peur et de la fascination qu’elle exerce sur les hommes et les femmes. Sinon, que ferait-elle, à danser dans les bras de la Mort ? La Mort décharnée use de la femme comme d’un phallus de substitution. Un phallus à sa mesure, qu’elle prend en main et qu’elle branle jusqu’à obtenir sa jouissance de Mort.

J’habite de l’autre côté du miroir.
L’anatomie le dit, le sexe de la femme et celui de l’homme sont singulièrement comparables, à ceci près que l’un est externe, l’autre interne. Le clitoris n’est que la partie immergée d’un  membre de semblable longueur et largeur que le membre viril, corps également caverneux et érectile qui borde et double le vagin. Ainsi la jouissance féminine est au moins double, et doublement secrète.
Voilà, je suis un homme qui se pénètre en permanence. Quand tu me fais l’amour vous êtes deux à me le faire, vous êtes deux en moi, lui et toi. L’homme a peur de la femme parce qu’il a peur de son homosexualité. L’homme est fasciné par la femme parce qu’il est fasciné par son propre sexe. L’homme désire la femme parce qu’il veut faire l’amour à trois, lui, elle et lui. L’homme veut plusieurs femmes parce qu’il veut oublier qu’en faisant l’amour avec une femme, il le fait aussi avec un autre homme. L’homme méprise la femme et s’acharne à la réduire parce qu’il veut éliminer ce rival qu’il sent en elle et ne supporte pas.
Le sexe de la femme est le miroir de celui de l’homme. C’est là qu’il veut et ne veut pas se voir en sa virilité. “Posséder une femme”, comme il s’imagine le faire en la pénétrant, c’est pour lui affirmer et renforcer la possession de son propre sexe. Or comment possèderait-on quiconque, si l’on ne se possède soi-même ? La pleine possession de soi vient au moment où, parvenu à la source, on accepte de s’y mirer et de s’y reconnaître. De voir le Même en l’Autre.
Bien entendu, cette affaire de chair, et sa mécanique, sont aussi et avant tout une affaire d’esprit. On a longtemps douté que la femme ait une âme,  et plus encore qu’elle ait un esprit, un esprit capable de pensée, d’invention, de création et de sublimation comme celui de l’homme. Posséder un phallus, c’est ne plus être seulement objet mais aussi sujet du désir, accéder à la jouissance et à l’ordre du symbolique, au statut d’”homme”, d’être humain à part entière.
Mais nul n’existe sans l’autre, et nul n’est complet, ni complètement libre, si l’autre ne l’est pas. Si quelque chose me manque, ou si j’apparais à l’autre comme manquant de quelque chose, l’autre ne pourra jamais me satisfaire, l’autre me semblera toujours manquant – et réciproquement. D’où les sempiternels reproches que s’adressent mutuellement hommes et femmes…
Le propre de l’homme (de l’être humain) est d’être aussi bipède dans sa tête : dépassant sa prédestination biologique par ses choix culturels, il se déplace sur deux pieds, le masculin et le féminin. Que l’un des deux soit amputé ou abîmé, et il boîte. Force est de constater que l’homme et la femme ont à peu près toujours boîté.

Dans l’une des six tapisseries qui évoquent le chemin initiatique de la Dame à la licorne, la Dame tend un miroir à la si particulière figure, surmontée de son appendice phallique. La licorne s’y réflète, mais contrairement à ce que prétendent beaucoup de commentaires, ce n’est pas elle qu’elle regarde, mais la Dame. La licorne se voit dans la Dame, dès que cette dernière lui révèle avec grâce et douceur son image.
Ce qui signifie tout à la fois que la Dame prend paisiblement conscience de sa propre virilité, qu’elle fait entrer dans son miroir ; et que l’animal phallique accepte avec le sourire la double nature de la Dame. Faire sourire un animal, et qui plus est faire sourire un phallus, il a fallu toute la spiritualité du Moyen Age pour parvenir à un tel exploit…
Mais le jeu de miroir va plus loin encore. Autant la Dame est vêtue, et richement vêtue, autant la licorne est nue. La licorne est la nudité de la Dame. Celle qu’elle s’apprête à réaliser dans le tableau d’A mon seul désir, où nous la voyons commencer à enlever ses bijoux avant de se retirer sous sa tente.
La licorne est nue, couleur ivoire et crème, lisse, finement dodue, délicatement musclée, tendue. Tout entière elle appelle la main, la caresse, l’enlacement. La licorne, qui est le corps nu de la femme, est aussi tout entière un phallus. Une fois refermés sur elle les pans de la tente, une fois déshabillée, la Dame va pouvoir user de ses cinq sens selon son seul désir, user de son corps-phallus apprivoisé, en communion parfaite avec l’Esprit.

Le chef-d’oeuvre parle, le mystère demeure… Six grandes tapisseries nous enseignent l’usage des cinq sens. Nous les contemplons, nous entrevoyons des vérités, fugacement des révélations s’opèrent. Par coups de vent les voiles s’envolent, la vérité nue apparaît, soudain on sait, et puis ils retombent, flottent, plus rien n’est sûr, a-t-on rêvé ?, a-t-on bien vu ? Le photographe a parfaitement maîtrisé la lumière, les corps sont là, exposés, maîtrisés, rien ne nous échappe et pourtant de nouveau tout nous échappe, qu’est-ce qui continue donc à se cacher ? L’écrivain a filé la parole, tramé le sens pour faire à son tour jaillir le jour, l’âme, l’esprit, convoqué d’autres images, d’autres questionnements… On a su, on ne sait plus…
De quoi est tissé le voile ? De mots. Car même l’image muette, l’image en elle-même est un texte. Non dit, non prononcé, non entendu, tapi dans le secret de notre être, mais toujours présent. L’homme est une créature parlante à qui tout parle. Les mots à leur tour engendrent des images. Empédocle écrit-il : “les gazons fendus d’Aphrodite” ? Aussitôt un vert paradis se présente à nos yeux. La vérité se trouve dans les gazons fendus, les fentes qui se laissent entre les mots…

La vérité n’est pas derrière les voiles, mais dans les voiles. Et trop de nudité tue la vérité. “Ceci n’est pas une pipe”, écrivait Magritte sur un tableau représentant une pipe. En effet. Une pipe peinte comme ça au milieu de la toile, non seulement n’a jamais été une pipe, mais de plus ne le deviendra jamais, contrairement à une pipe dans un autoportrait de Van Gogh. Une pipe à la Duchamp, compacte dans son isolement, devient tellement étrange qu’elle nous fait même perdre le sens de la pipe, si je puis dire. Alors que la pipe de Vincent est familière, contaminée par l’humanité du visage auquel elle s’intègre.
Il en va de même pour les images pornographiques, qui sont une sorte d’exaspération de la photo, une fuite en avant de l’oeil dans les gros plans anatomiques où il ne peut rien reconnaître de ce qu’il lui est possible de voir dans la réalité, tout simplement en effet parce que ceci n’est pas la réalité, ceci qui touche de si près la réalité en est si éloigné qu’un vertige très particulier se saisit de qui les regarde, un vertige qui peut ressembler à la sensation que l’on éprouve dans les rêves de chute, ces rêves brutaux qui vous creusent le ventre et vous réveillent. Et les chutes dans la jouissance que provoquent ces images laissent à leur tour l’impression de sortir d’un rêve dont on ne sait plus trop s’il fut bon ou mauvais. L’émoi du corps atteste qu’il s’est passé quelque chose, mais quoi ?

Alors que l’image qui suggère en montrant et montre en suggérant, celle-ci laisse le temps au temps, au temps du texte qui doit s’écrire derrière les yeux, au temps de l’imagination.
“Les gazons fendus d’Aphrodite…” Aussitôt s’ouvre notre regard. Mieux encore si on baisse les paupières pour attendre l’image, l’image qui n’en finit pas de venir, de monter, de se répandre comme une longue caresse pleine d’inquiétude et de ferveur. Nous sommes Hérode espérant Salomé et sa danse des sept voiles, nous la voulons de toute notre âme, de tout notre sang, et nous la redoutons sans le savoir. Une menace indécise plane, quelle sera la part du diable ? Ne profanerons-nous pas ? Quel droit avons-nous de nous repaître d’une chair comme si elle était sans âme ? Que le diable se serve, il nous la faut…
“C’est une vérité profondément cachée en ce monde, écrivait Swedenborg, que toutes les parties du corps humain ont une correspondance avec les choses telles qu’elles sont dans le Ciel, à tel point qu’il n’y pas la plus petite parcelle du corps qui n’ait quelque chose de spirituel et de célestiel qui lui corresponde.”
Oscar Wilde fait sortir de la bouche d’Hérode, en images de feu, le drame et la violence du désir, leur dimension cosmique :
“La lune a l'air très étrange ce soir. N'est-ce pas que la lune a l'air très étrange ? On dirait une femme hystérique, une femme hystérique qui va cherchant des amants partout. Elle est nue aussi. Elle est toute nue. Les nuages cherchent à la vêtir, mais elle ne veut pas. Elle chancelle à travers les nuages comme une femme ivre… Je suis sûr qu'elle cherche des amants… N'est-ce pas qu'elle chancelle comme une femme ivre ? Elle ressemble à une femme hystérique, n'est-ce pas ?”
Cette lune que les nuages cherchent en vain à voiler, c’est l’impudeur même de son désir, et cette femme ivre qui cherche des amants n’est autre que lui-même, bien sûr… Qu’adviendra-t-il ? Sa bouche dira son désir, la fille dansera pour lui, affolante d’entre ses voiles, dansera pour obtenir une autre bouche, celle de saint Jean, Iokanaan, cette bouche qu’elle veut à tout prix baiser. Vivant, le saint s’est refusé à sa fureur amoureuse, elle obtiendra sa tête et le baisera mort…
« Ah ! Ah ! pourquoi ne m'as-tu pas regardée, Iokanaan ? Si tu m'avais regardée tu m'aurais aimée. Je sais bien que tu m'aurais aimée, et le mystère de l'amour est plus grand que le mystère de la mort. Il ne faut regarder que l'amour. »
Qui sait regarder l’amour ? Salomé, à la fois objet et sujet du désir, provoquera la ruine de qui l’a dédaignée et de qui abusé d’elle par son regard concupiscent. Ni le tétrarque ni le saint n’ont vu l’amour. Seulement un corps excitant la convoitise, détestable pour l’un, irrésistible pour l’autre. C’est sur un plat d’argent ensanglanté qu’elle baisera la bouche de son aimé…
Amusons-nous, jouons de la fûte pour accompagner les danseuses, mais n’oublions pas qu’il ne faut pas prendre trop à la légère la danse des voiles…

Deinonô, épouse de l’un des disciples de Pythagore, dit un jour cette phrase profonde :
« La femme doit offrir un sacrifice à l’instant même où elle quitte le lit de son époux. »
Mon sacrifice, le voici : ce sont mes mots. Grâces soient rendues aux hommes qui savent épouser les femmes comme des dieux.

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