18.12.2005

King-Kong, au temple du yin-yang perdu

King-Kong ce matin pour finir l’année. Contrairement aux a priori de ceux qui estiment qu’un remake d’un grand film est forcément décevant, celui-ci est à voir. Nous sommes en 33 de nouveau, et dans la Dépression juste précédente, et au-delà pourtant.

Depuis il s’est passé  des choses dans le siècle, et dans la tête des hommes. Le film se place sous l’égide de Conrad, Au cœur des ténèbres. « Ce n’est pas un livre d’aventures, n’est-ce pas ? », dit un Jim plus proche de celui de L’île au trésor, donc du spectateur, que de celui de Conrad. Ce n’est pas un simple film d’aventures, non plus, prévient ainsi Peter Jackson. Plutôt d’Aventure.

Le passé est là, en forme de malédiction ; et le présent, en forme de retour ; l’avenir, en non-retour.
Abondance de dinosaures et autres monstres, façon « et une louche de plus pour la bonne mesure ». Savoir-faire technologique définitivement triomphant. Jurassic Park est certes déjà-vu mais non moins emblématique d’un inquiétant pressentiment d’involution vers un monde sans homme.

La forte scène des insectes géants nous entraîne plus loin encore que les dinosaures. Y voici même des espèces de phallus décalottés-dentés (ça change du vagin denté), à moins qu’il ne s’agisse d’anus avaleurs. À côté les araignées géantes (classique vagin dévorateur), déjà imaginées par le réalisateur du King-Kong originel, font presque morne figure. La menace est devenue pire.

Comment ne pas aimer Adrien Brody (pour moi toujours rescapé du ghetto de Varsovie), quand il joue un auteur qu’on admire, qu’il est lui-même amoureux de vous et vous prend pour muse, et surtout qu’il est d’une si merveilleuse, idéale beauté ? Il t’aurait fallu, ma belle, aimer tout autant le capitaine du navire, cet homme du réel, muni d’une si irrésistible paire d’yeux. Et même ce porc de metteur en scène, habité par la nécessité et par le désir de réussite au point de manipuler sans vergogne, voire de sacrifier, tous les êtres qui l’entourent – mi-artiste, mi-escroc, admirable pourtant dans son inextinguible volonté.

Car il en fallait au moins trois de leur poids pour faire un King-Kong. Alors qu’une seule petite femme taille 36 suffit à vaincre la Bête.

Ce qui a changé, c’est que la Belle, en 2005, aime vraiment la Bête. Passion réciproque et tragique. Car plus que jamais ces deux animaux-là ont besoin l’un de l’autre.

Les voici, à moment donné, crucifiés l’un face à l’autre dans le théâtre des hommes (les Américains oublient rarement la Croix).

Les voici vivant au milieu des sapins illuminés leur « Noël sur la terre », comme disait Rimbaud.

Les voici enfin tous deux dressés face à la mort, la Belle comme un phallus d’or entre les jambes de la Bête.

Ce qui a changé aussi, c’est qu’on ne voit plus avec les mêmes yeux l’attaque du gratte-ciel new-yorkais par les avions. Pourquoi la bête est-elle allée se percher si haut ?, demande un passant. « Elle est stupide, c’est tout, répond un reporter. D’ailleurs les avions l’ont eue. »
« Les avions n’y sont pour rien, réplique le réalisateur. C’est la Belle qui a tué la Bête. »

La vie, ce mélange d’homme et de singe, de conscience et de brutalité, de dérisoire et de mâle orgueil de puissance, n’a pu s’empêcher d’élever sa tour à gratter les cieux, vieille histoire. La comédienne, toute art, beauté, amour, civilisation, l’a menée à sa perte : tapi tout au fond du bien et du beau, là est le véritable cœur des ténèbres, plus encore que dans la jungle féroce.

Les narines de King-Kong, m’a tout de suite fait remarquer mon petit S., sont en forme de cœur.

Cœur sacré, mort. Chute, fin de la lutte, les ténèbres gisent dans la rue. D’où elles n’ont plus qu’à se répandre. En grisaillant sans doute, pour mieux passer inaperçues.