01.06.2006
Une visite à Sarane Alexandrian
Pensant ce matin à Sarane Alexandrian, que j’ai revu jeudi dernier et dont la conversation toujours enjouée m’a ravie, je réalise que cet homme de 79 ans, très alerte et actif physiquement autant qu’intellectuellement, a passé sa vie à sérieusement s’amuser. Elevé jusqu’à six ans à la cour du roi à Bagdad, parmi les femmes du harem et les biches des jardins, il a quitté cette atmosphère de Mille et une nuits pour Paris où il n’allait pas tarder à replonger dans le rêve puisque à vingt ans il rejoignait Breton et s’engageait dans l’aventure surréaliste - ainsi qu’il le raconte dans sa merveilleuse autobiographie L’aventure en soi.
Je n’étais pas retournée le voir chez lui depuis notre première rencontre, il y a plus d’une dizaine d’années, mais quand il m’a ouvert sa porte, dans un immeuble d’une rue calme du XVIIème arrondissement, il m’a paru au moins aussi en forme que la première fois, et même plutôt rajeuni. L’effet de ses connaissances en magie, et notamment en magie sexuelle ? Solidement planté et vêtu d’un pull de laine multicolore, il m’a reçue avec sa gaieté habituelle dans son bureau, c’est-à-dire la pièce de l’appartement que toute personne ordinaire aménage en salon. Aux murs toujours des tableaux de sa femme Madeleine Novarina (tante de Valère), une toile de Ljuba, l’un des nombreux artistes sur l’œuvre desquels il a écrit un livre, une grande photo noir et blanc de Macha Méryl à cinquante ans, en buste, nue, toute sourire, très belle, de jolis seins frais. Et bien sûr des bibliothèques. Sur sa table une nouveauté, l’ordinateur portable.
On a bu du vin doux de Samos en se rappelant les dernières fois où on s’était vus et mes premières collaborations à sa revue, et puis on a parlé de mille choses et bien sûr de la nouvelle formule de Supérieur Inconnu. Interrompue en octobre 2001, elle reparaît tous les six mois depuis 2005. D’abord financée par la vente des tableaux de sa femme décédée, elle doit désormais son existence à la vente de toutes les lettres et livres dédicacés reçus au long de sa vie de combattant pour l’art et la poésie.
Il n’ya aucune autre revue au monde, assurément, rappelle-t-il dans son éditorial du dernier numéro, qui est financée par les lettres de Breton, Bataille, Char, Magritte et leurs pairs. Cela donne un caractère sacré à cette nouvelle série : quiconque y collabore, quiconque en achète un numéro ou s’y abonne, rend hommage à ce comité de soutien invisible qui est au-dessus de moi.
On trouve dans le catalogue de l’exposition Sarane Alexandrian et ses amis, au cours de laquelle fut vendue en 2003, à la librairie Nicaise, sa collection d’autographes, quelques exemples de belles dédicaces, comme celle-ci, de Breton :
À Sarane Alexandrian dans les tropiques du cœur sa voix que j’entends : nulle ne porte plus loin, ne sonne plus juste.
De George Henein :
À Sarane Alexandrian – familier des zones orageuses de l’esprit - riverain du Tigre – chevalier des outrances légitimes…
Oui, ces gens-là savaient très sérieusement s’amuser, et c’est pourquoi ma dernière rencontre avec ce vieux monsieur fut la plus fraiche de toutes celles que j’ai faites ces derniers temps. Soufflent toujours ici un esprit de gratuité, une rare alliance de bienveillance et de rigueur, de mémoire et de goût du présent, de fidélité et d’ouverture. C’est ainsi que l’on trouve dans le numéro 3 de Supérieur Inconnu (premier semestre 2006) aussi bien un article d’Emmanuelle Ly sur Arthur Conan Doyle et le spiritisme, un texte de Sarane sur Sylvain Maréchal,l’esprit fort de la Conspiration des Egaux, ou encore l’histoire des Ninjas féminins par Marc Kober, la présentation du travail de jeunes artistes comme Anémone de Blicquy et ses photos de la Femme sauvage, un hommage au peintre Christian Bouillé, suicidé l’année dernière et dont les trois derniers tableaux s’intitulaient Via Nietzsche, Sans suivi ?, et Vue de si près, une étude de Rose-Hélène Iché sur Oscar Dominguez, le grand seigneur de l’espace devant l’ennemi n°1, une autre de Constantin Makris sur Andréas Embiricos et l’érotisme de la maternité, des textes de poètes comme Cruzeiro Seixas, dont voici l’un des Fragments d’un journal poétique :
Mon nom est un corps empli d’astres, de ces astres qui pavent les routes.
J’attends mon nom jusqu’aux heures tardives de la nuit et je le sens qui rôde dans la ville. Il entoure ma propre statue, la fouette avec ses cheveux, dévore les pierres les plus proches du socle faute d’une autre nourriture.
Mon nom est bicéphale ; il porte sur sa poitrine un signe dont j’ai oublié le sens. Mon nom possède tous les sexes.
Il revient. Lorsque la serrure claque, c’est moi qui saute par la fenêtre – car mon nom a les mains dégoulinantes de sang. Je sais qu’il exhibe dans son portefeuille des paysages teintés de guerres, non pas celles des hommes, mais celles des bêtes fauves…
O viens, viens doucement, je t’attends couvert de guerres. Au-dehors il fait froid et la neige tombe.
Supérieur Inconnu est un bel objet, imprimé sur papier glacé et richement illustré, portant en couverture, chaque fois sur un fond de couleur différente (celle-ci est pourpre) les quatre cartes du tarot dessinées à Marseille par Oscar Dominguez, André Masson, Victor Brauner et Jacques Hérold. À lire et conserver, pour ne pas désespérer des temps.
16:47 Publié dans ARt de lire, Sarane Alexandrian | Lien permanent | Envoyer cette note



