02.10.2006

Réponses à un magazine turc, début 2006

-Depuis combien de temps vous occupez-vous de l’écriture et de la littérature ?

Depuis que je sais lire et écrire ! Dans mon enfance, je lisais tout ce que je pouvais trouver à lire et j’écrivais un peu, mais surtout je vivais en poète, comme beaucoup d’enfants, et quand est venu le temps de l’adolescence j’ai décidé que je ne quitterai jamais cette façon de vivre dont le passage à l’âge adulte menaçait de me priver.  Ensuite, à l’âge où les autres étaient à l’Université, moi j’ai fait de longues études de solitude et de rêverie, pratiquement hors du monde, au bord de l’océan. Des années plus tardseulement, vers vingt-six ans, j’ai fait des études de lettres et de journalisme, qui m’ont entraînée à différentes formes d’écriture : un apprentissage technique. Quand j’ai publié mon premier roman à trente-deux ans, mon style était au point pour commencer à puiser dans mon fond de rêve la matière d’une œuvre qu’il me reste encore à écrire.

-Pourquoi vos sujets sont dans 3 domaines; la femme, la sexualité et l’amour?

Probablement parce que je suis une femme qui aime l’amour, sous toutes ses formes. Et à partir de ces thèmes, on peut tout dire.

-Qu’est-ce qu’il peut arriver à un homme et une femme dans 7 nuits? Qu'est-ce qu’il se passe dans votre livre durant 7 nuits ?

Cet homme et cette femme s’attendent et se donnent peu à peu pendant sept nuits. Une façon de faire durer le désir, et aussi, pendant cette durée symbolique, de refaire le monde, recréer ce revers du monde qui est celui de la nuit, du secret, du puissant désir qui finit par faire advenir l’aube. Du moins je l’espère.

- La sexualité chaque jour est-elle indispensable?

Non. Ce qui est seul nécessaire, c’est d’être en accord avec la vie sexuelle que l’on mène, qu’elle soit débridée, pondérée ou abstinente.  Une sexualité ou une privation de sexualité subies malgré soi engendrent les plus grands maux.

-Est-ce que ce livre est le voyage d’un homme pour la découverte de la femme ?

« Je veux voir ton âme », lui dit-il. Elle aussi sans doute, veut voir son âme. J’aime bien le terme de voyage, dans la mesure où c’est une histoire où l’on prend du temps. Mon tout premier voyage, alors que j’avais dix-sept ans et que je n’étais jusque-là jamais sortie de chez moi, m’a amenée, avec quelques jeunes plus âgés que moi, jusqu’à Istanbul. Je venais de passer un mois en Grèce, un pays dont je rêvais depuis longtemps, mais c’est dans Sainte-Sophie que j’ai versé mes larmes d’émotion. Les portes de l’Asie. Ce sentiment de toucher à la pointe de l’étrangeté, c’est  celui que je recherche dans la rencontre amoureuse. Le moment très aigü où on y accède est celui de la jouissance.

-Est-ce qu’il est si facile d’entrer dans le temple, comme dans 7 jours ? N’est-il pas court ce temps ?

Ni court ni long. Nous sommes là hors du temps. Il se peut qu’on ne parvienne jamais à entrer dans le temple, ou jamais à en ressortir, on ne sait pas très bien.

- Qu’est qu’il se passe après la 7eme nuit, après entrer dans le temple ?

Tout recommence, légèrement différent.

- Quelle est la nouvelle vision, les nouvelles idées que vous emportez sur la sexualité?

Notre monde est très désenchanté, et la sexualité l’est aussi. Je voudrais réenchanter la sexualité, c’est-à-dire la vie.  L’enchantement n’est pas nécessairement joyeux, il peut être aussi terrible, mais il donne du sens à ce qui n’en a pas, il permet de ne pas céder au sentiment d’absurdité et de nullité de toute chose, y compris du corps humain et de la personne humaine.

- De nos jours, est-ce qu’on vit  la sexualité tout de suite, plus vite qu’avant?

Je ne crois pas. Le monde moderne crée tant de solitude, de peurs et de frustrations que malgré les possibilités de rencontres plus faciles, beaucoup se replient sur eux-mêmes ou se retranchent dans une sexualité imaginaire et solitaire, encouragée par le marché de la pornographie ou la pratique des rencontres virtuelles sur Internet.

- Est-ce qu’ils se donnent vraiment un temps pour se connaître chaque nuit pendant 7 jours ?

Le temps est devenu la valeur la plus rare. Mais on peut aussi apprendre à se connaître tout en ayant commencé à faire l’amour rapidement après la rencontre. Il n’y a pas de règle.

-Est-ce que  “7 nuits“ n’est qu’un rêve d’une femme ? Est-ce qu’il existe encore des hommes qui se comportent de cette façon ?

Dans mon livre, c’est l’homme qui impose ce rituel. La femme voudrait bien aller plus vite ! C’est peut-être ce qui est en train de se passer : maintenant que les femmes osent exprimer leur désir des hommes, les hommes vont se mettre à les faire attendre, c’est-à-dire à tenir le rôle qui était jusque-là celui des femmes…

- Les interdictions des femmes sur les hommes et l’inverse. Quels effets créent ces interdictions sur l’homme et la femme?

L’effet que font toutes les interdictions : l’envie de les transgresser. Si l’interdit n’est pas trop fort, tout se passe bien. Mais s’il est trop fortement incorporé, on va au-devant de grandes douleurs en le transgressant, et de non moins grandes en ne réussissant pas à le transgresser alors qu’on en a le désir. Il faut beaucoup d’amour et de douceur pour toutes ces opérations qui relèvent de l’alchimie et qui sont en même temps politiques : la politique commence dans notre lit, c’est là que nous pouvons commencer à changer le monde et conquérir notre liberté.

- Comment vous avez pensez à écrire « 7 nuits » ?

En rassemblant en moi mon expérience de l’attente.

- Vos expectations pour « 7 Nuits ». Qu’est-ce que vous attendez de vos lecteurs  qui lisent « 7 nuits »?

Qu’ils trouvent que le sexe va bien avec l’amour, et aussi avec la poésie.

-Est-ce que vous existez vous-même dans ce roman? Sensuellement ou physiquement ?

Oui, de toutes les manières.

- Pendant que vous écrivez, est-ce que c’est le côté artistique, littéraire et sensitive qui vous domine ou l’intelligence?

Ce que j’ai d’intelligence me vient de ma sensibilité… qui est grande !

- Vous avez 4 enfants. Vous êtes une femme comment chez vous?

Deux de mes fils sont adultes, deux autres âgés de onze et dix ans vivent encore à la maison. Je m’en occupe comme toutes les mères, et ils ont la grâce de me faire souvent rire ou sourire.

- Quelles sont les idées, les interprétations de votre mari sur “7 nuits“? Est-ce qu’il obéit à vos interdictions ? Est-ce qu’il est fidèle ? Est-ce qu’il est attentif, soigneux à votre relation ?

Il n’y a aucune interdiction entre nous. Nous ne sommes pas mariés. Nous essayons d’être libres, et surtout de nous comprendre l’un l’autre.

- Vos livres sont-ils vos utopies?

Oui, dans le sens où ils n’ont d’autre existence que dans la langue. Mais ils sont aussi, souvent, des critiques du monde dans lequel nous vivons, et des appels à s’en libérer.

-Vous dites «  à l’Amour en silence » Vous pouvez expliquer un peu ? 

J’avais mis une majuscule au mot : Silence. Il a été imprimé sans majuscule par erreur, la majuscule s’est retrouvée sur le mot amour qui n’en portait pas dans mon manuscrit. Je n’ai pas corrigé, c’est bien aussi, et je laisse au lecteur la possibilité de méditer librement  sur le sens de ces mots.

- Les poètes cités : Kawabata, Gogol, Kafka, Breton, Black Elk, Nietzsche, Keats ». Vous avez une écriture poétique. Vous pouvez expliquer un peu cette façon d’écrire un roman ?

L’un de ces poètes, Black Elk, est un chaman sioux. Je suis un chaman quand j’écris, du moins dans les meilleurs moments.

- Quels sont les écrivains, les artistes qui vous influencent ?

Je crois que le temps des influences est passé pour moi. Je reste fidèle à mes premières amours, Rimbaud, Nietzsche, Kafka… Mais je suis aussi curieuse de la littérature mondiale d’aujourd’hui. Même si je n’ai pas le temps de lire tout ce qui m’intéresserait, je trouve qu’il s’écrit ces dernières années de grands livres, et que l’écriture poétique se manifeste beaucoup dans le roman. J’y vois une grande raison d’espérer. Et déjà, ici et maintenant, tout n’est pas si sombre !