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24.11.2007
Le Passe-Muraille
Te souviens-tu de Montmartre, mon amour ? Nous avions la clé des grilles du jardin de la Cité des Arts. Rue Norvins, en face de l’allée des Brouillards, c’était notre entrée. C’est là que nous habitions, quel luxe de poésie et de frugalité, t’en souviens-tu ? De la fenêtre de notre atelier on voyait la maison de Jean Marais, un jour je me suis trouvée avec lui chez l’épicier arabe, rue Caulaincourt. Oh, que je l’ai aimé, en cet instant !Dans le grand jardin de la Cité des Arts, laissé sauvage, parfois il y avait des cordes à linge tendues entre les arbres, et les artistes du monde entier qui logeaient là pour une année ou deux, comme nous, à la belle saison sortaient des bouteilles de vin et faisaient des grillades sous le ciel étoilé, où dans les rires toutes les langues s’entendaient. Chaque fois que j’entrais chez notre ami Oscar, l’exubérant Vénézuélien avec qui nous devions vivre plus tard dans le quartier chinois du XIIIème, j’aurais pu m’évanouir de joie, à regarder sa table pleine de pots et de pinceaux. La peinture, j’en pétrirais, j’en mangerais !
Au coin de l’allée des Brouillards et de la rue Norvins, place Marcel Aymé où des enfants jouaient à la balle contre le mur, jour après jour le Passe-Muraille nous faisait signe, et nous étions des siens. Un jour là-bas j’écrivis une nouvelle, Le Pont des Arts. Le photographe de Marie-Claire, à qui elle était destinée, vint me prendre en photo dans mon jardin adoré, j’avais ma robe rose, je m’en souviens. Une fois parue, je l’avais envoyée à mon éditeur, Philippe Sollers, qui m’avait donné son adresse à l’île de Ré. J’avais confiance en tout le monde, tu te souviens ? Une autre fois, je n’habitais plus à Montmartre, et j’ai rêvé que j’étais morte. Toute fantôme que j’étais, c’est du cimetière de Montmartre que je sortais, pour aller me balader et te rendre visite, amour. Ce n’était qu’un rêve, mais je sais que nous vivons encore, une fois morts.
Une autre fois encore, beaucoup d’années avaient passé, je me trouvais dans un profond chagrin et démunie, cherchant guérison dans la solitude. Je suis retournée à Paris, et je suis allée voir la directrice de la cité des Arts, madame Brunau, veuve du concepteur du Mémorial du Mont Valérien, une femme très élégante qui comprend la vie des artistes. Oui, puisque j’étais à la rue, elle pouvait me dépanner, il y avait un atelier libre à Montmartre pour un mois. Le même, exactement le même où nous avions vécu de joie, douze ans plus tôt. J’avais besoin de solitude, mais celle que je trouvai là fut l’une des plus cruelles que je connus, malgré le jardin, et ce mois de novembre, le plus froid. Ma plus grande douceur fut d’aller chercher la tombe de Lautréamont dans ce cimetière où j’avais un jour erré en rêve. De nouveau j’y errai longtemps, ce jour-là le soleil était doux, les corbeaux marchaient avec moi dans les allées désertes, je finis au bureau du gardien qui me laissa chercher mon poète dans les grands registres écrits à l’encre du dix-neuvième siècle, avant d’apprendre que même l’emplacement de sa sépulture était perdu.Une autre image qui me revient sans cesse, quand je pense à ce temps, c’est celle de la pluie glacée dans la lumière jaune des réverbères, un soir où je marchais tête nue dans les rues du quartier. Et puis le midi où je suis rentrée à l’atelier en vomissant, parce qu’on m’avait fait un mal atroce. Il aurait fallu que Dieu ait la pitié de me fracasser la tête d’un coup contre le carrelage, et qu’on n’en parle plus. Car le mal ne cesse de se nourrir de la vie, c’est le même mal qui a couru à travers le temps pour finir par m’emprisonner dans un livre faux. Tu m’as gardée en vie pour mes enfants, Dieu, et tu as bien fait car chaque jour, malgré le Mauvais qui cherche à me soumettre et me détruire, je fais gagner la joie.
J’ai écrit ce texte cette nuit quand tout le monde dormait, ce matin je me réveille tard, mille nouvelles pages blanches devant moi, dans les yeux plein de couleurs bonnes à manger, la vie est belle.
le Passe-Muraille : paris-tour-guide.blogspot.com/.
photo robe rose : Ulf Andersen
Mémorial Mont Valérien : copyright Chancellerie de l'Ordre de la Libération
12:40 Publié dans Dans le Temps, journal | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : Littérature







