« Le Passe-Muraille | Page d'accueil | Les voisins, 2 »

25.11.2007

Les voisins, 1

J’aime bien mes voisins. Ceux d’ici et maintenant, ceux de toujours et de partout. À la montagne, mes premiers voisins sont à dix minutes de marche (si vous avez bon pied, bon souffle) en été, davantage en hiver selon l’état de la neige – fraîche en abondance, vous vous enfoncez jusqu’aux hanches, couverte d’une épaisse couche de glace c’est déjà toute une affaire de traverser la piste pentue et en dévers avant de rejoindre la forêt, où entre troncs et rochers la neige est toujours plus praticable.
7076fa59c65b2cc146f732766f08b8e3.jpgLà-haut mes premiers voisins tiennent auberge pile sous la Grande Ourse, et leur cœur est aussi accueillant que leur maison. Depuis dix-huit ans que mon premier roman m’a offert cette grange, il m’est arrivé maintes fois d’y passer des semaines de complète solitude, en hiver. Très isolée par la neige, et bienheureuse de l’être, je suis quand même contente de savoir qu’en traversant la forêt j’arriverai chez Louisette, et on s’embrassera, et en prenant un verre au comptoir j’écouterai les conversations des pisteurs ou des skieurs, je les écouterai, je les sentirai, de mon oreille habituée au silence j’en retiendrai les moindres étincelles, que j’engrangerai et sur lesquelles mon âme saura souffler délicatement, afin de les changer en braises pour ma maison de pages.
a74900faa3220fd43e293f40ea068f46.jpgÀ trois reprises au cours du temps, j’ai aussi vécu là-haut toute une année, avec ma famille. La première fois, moins d’un mois avant Noël, mon troisième fils est né. Après l’avoir allaité, je le laissais dormir sur ma poitrine, assise immobile sur la banquette près du poêle à bois, dans une parfaite fusion d’amour.
La deuxième fois, il avait trois ans et son petit frère, mon dernier fils, deux ans. Nous revenions du Sud marocain, où nous avions passé l’automne. Pour les amener à l’école, il nous fallait partir quarante minutes avant l’heure. Nous les installions l’un derrière l’autre dans la luge bleue, bien emmitouflés dans leur combinaison de ski, leur bonnet et leurs bottes fourrées.
La troisième fois ils avaient huit et neuf ans, ils étaient assez grands pour rentrer seuls de l’école, en prenant la dernière navette des skieurs, qui les amenait jusque chez Louisette. Le plus souvent, au lieu de revenir ensuite directement à la maison, ils s’arrêtaient à l’auberge, où Louisette leur offrait un chocolat chaud, puis sortaient s’occuper des huskies et faire un tour en traîneau avec le jeune homme qui avait installé ses chiens sur le plateau et dormait dans une yourte en forêt. Parfois ils ne rentraient qu’à la nuit tombée, faisant le chemin à la seule lumière des étoiles ou de la lune répercutée dans la neige.
e8587439ef488116c6ddf3eacef27bb9.jpgGrâce à la montagne, à l’isolement concret, rude et magnifique qu’elle impose aux hommes, et par cet isolement à la nécessité absolue où ils se trouvent de se reconnaître frères, les relations de voisinage, d’ordinaire si vite lourdes, triviales, pénibles, se placent sous le signe des plus hautes valeurs, rendant à l’homme sa noblesse  par ces deux évidences croisées : son intégrale solitude individuelle, en même temps que sa participation à la commune condition de l’espèce, et peut-être même à tout le vivant, et peut-être même à tout le cosmos, et certainement même à l’Amour divin.
J’étais partie pour vous parler de mes voisins parisiens, mais mon sentier fait des lacets, comme en montagne, ce sera donc pour la prochaine fois.