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26.11.2007
Le Mal. Les voisins, 3.
Cette nuit j’ai fait un rêve atroce. De grands tigres puissants, des panthères noires aussi grandes qu’eux et d’autres panthères à gueules de hyène et pelage rèche rôdaient autour de ma maison, dans la forêt, et dans la prairie où elles évoluaient sous le sol, dont la terre apparaissait à vif, très sombre, toute retournée par les énormes couloirs (j’avais écrit douloirs, je viens de corriger) qu’elles avaient creusés dessous, et dans les réseaux desquels elles disparaissaient et se battaient.
Cette affaire de pillage de mon âme m’a beaucoup affectée. Chaque jour je passe une partie de mon temps à aller me rechercher dans ce livre, pour le dossier à remettre au juge. L’ampleur du travail est énorme et la mise en évidence des faits d’autant plus impressionnante que si je ne les extirpais des réseaux souterrains du livre, ils resteraient à peu près invisibles pour tout lecteur ordinaire. N’est-ce pas ainsi que le Mal opère, dans notre monde ? Nous avons besoin de techniques d’attention très fines et particulières pour le reconnaître et lutter contre lui, sans quoi il nous dévorera. O et moi parlons de repartir vivre ailleurs, je ne sais si nous le ferons, mais nous avons au moins besoin de nous projeter en pensée dans un univers plus spirituel que ce pauvre monde européen – quoique les confins de l’Europe, Nord ou Sud, puissent être encore vivables.
Pour l’instant, je recueille donc mes souvenirs de voisinage, façon de me réapproprier ma vie.
À Montréal, nous avions un voisin qui jouait du violon sur le toit de l’immeuble d’en face. C’était un assez vieux monsieur, il apportait sa chaise, il jouait. Nous avions aussi un jeune voisin que je matais un peu derrière ses baies vitrées, mais il ne se passait jamais rien chez lui et je me disais que s’il nous avait regardés, lui, il aurait joui d’un spectacle beaucoup plus intéressant. À ce moment-là nous étions sans enfants, mes deux aînés étaient partis vivre chez leur père – et je passais toutes les vacances scolaires en France avec eux -, et mes deux derniers naîtraient quelques années plus tard. Donc nous pouvions sortir, nous coucher et nous lever à pas d’heure, et mener une vie sexuelle intense, à tout moment du jour et de la nuit et en tout lieu de l’appartement. Et il y avait ce violoniste sur le toit, qui donnait une touche d’étrange beauté à cet ensemble d’immeubles en briques, près de la colline de Mc Gill.
À Paris, avant de vivre à la Cité des Arts, longtemps rue Norvins puis quelque temps sur le quai de l’Hôtel de ville (dont les bâtiments de Montmartre ne sont qu’une annexe), j’ai habité rue Véron, juste derrière la place des Abbesses. Les premiers temps, nous avions oublié de prévenir l’EDF, quelque chose comme ça, en tout cas il n’y avait pas l’électricité. Donc, le soir, si nous étions dans l’appartement, pour nous occuper nous nous mettions à la fenêtre, et nous regardions. Le manège des prostitués travestis et de leurs clients. Il y en avait une qui se tenait contre le côté ouest de l’église, à côté du panneau « Stationnement interdit » et sous l’inscription, peinte en grandes lettres sur le mur : DÉFENSE D’AFFICHER. Ce qui ne la dissuadait pas d’ouvrir son manteau pour exposer ses faux appas de femme, fort coquettement emballés, dès qu’un client potentiel se pointait dans la rue (nous avions fini par les repérer aussi bien qu’elle, à leur démarche embarrassée de besoin). Tôt le matin, après sa nuit de travail (ils opéraient dans des entrées d’immeubles de la rue), elle quittait ou non son accoutrement et sortait son chien, qu’il-elle insultait copieusement. « Enculé de chien ! », ou « Putain de chien ! », gueulait-il-elle de sa grosse voix d’homme. Et si, réveillés par la manifestation bruyante de sa sortie de scène, nous mettions le nez à la fenêtre, nous le-la voyions trimballer sans complexe sa carrure redevenue massive et sans charme, avec sur les joues l’ombre de sa barbe qui repoussait dru. Et parfois nous le retrouvions en habit de ville, c’est-à-dire en homme, au Saint-Jean où il prenait un café comme nous.
De la fenêtre, nous parlions aussi avec un autre de nos voisins, un jeune musicien complètement fauché mais joyeux. Nous tenions comme ça des conversations entières d’une fenêtre à l’autre, nos mots tendus comme du linge à travers les rues de Naples. De temps en temps nous montions chez lui, ou lui chez nous, pour boire un coup et tirer un tas de plans sur la comète.
Notre voisine du dessus, elle, était une jeune écrivaine américaine. C’est grâce à elle que j’ai connu Marie et George, à New-York, mais c’est une autre histoire. En tout cas cette écrivaine, qui n’avait pas encore publié je crois, était très « écrivain à l’américaine », c’est-à-dire très pro, comme j’avais pu l’observer chez David Homel, que j’ai bien connu à Montréal. Donc elle avait ses heures de travail, et pour ce travail elle s’habillait d’une façon merveilleuse, toute emmaillotée dans une espèce de babygro géant et molletonné, avec des moonboots aux pieds. Un soir, de sa fenêtre, elle a fait comme nous, elle a appelé le voisin d’en face. Il était chez lui avec un de ses copains musiciens, ils sont montés chez elle et on les a entendus baiser tous les trois toute la nuit.
Des histoires de voisins, à Paris et ailleurs, j’en ai encore plein, et je vous en dirai sûrement d’autres, car s’intéresser à ses voisins c’est aussi une façon de faire le passe-murailles de soi.
Cette affaire de pillage de mon âme m’a beaucoup affectée. Chaque jour je passe une partie de mon temps à aller me rechercher dans ce livre, pour le dossier à remettre au juge. L’ampleur du travail est énorme et la mise en évidence des faits d’autant plus impressionnante que si je ne les extirpais des réseaux souterrains du livre, ils resteraient à peu près invisibles pour tout lecteur ordinaire. N’est-ce pas ainsi que le Mal opère, dans notre monde ? Nous avons besoin de techniques d’attention très fines et particulières pour le reconnaître et lutter contre lui, sans quoi il nous dévorera. O et moi parlons de repartir vivre ailleurs, je ne sais si nous le ferons, mais nous avons au moins besoin de nous projeter en pensée dans un univers plus spirituel que ce pauvre monde européen – quoique les confins de l’Europe, Nord ou Sud, puissent être encore vivables.
Pour l’instant, je recueille donc mes souvenirs de voisinage, façon de me réapproprier ma vie.
À Montréal, nous avions un voisin qui jouait du violon sur le toit de l’immeuble d’en face. C’était un assez vieux monsieur, il apportait sa chaise, il jouait. Nous avions aussi un jeune voisin que je matais un peu derrière ses baies vitrées, mais il ne se passait jamais rien chez lui et je me disais que s’il nous avait regardés, lui, il aurait joui d’un spectacle beaucoup plus intéressant. À ce moment-là nous étions sans enfants, mes deux aînés étaient partis vivre chez leur père – et je passais toutes les vacances scolaires en France avec eux -, et mes deux derniers naîtraient quelques années plus tard. Donc nous pouvions sortir, nous coucher et nous lever à pas d’heure, et mener une vie sexuelle intense, à tout moment du jour et de la nuit et en tout lieu de l’appartement. Et il y avait ce violoniste sur le toit, qui donnait une touche d’étrange beauté à cet ensemble d’immeubles en briques, près de la colline de Mc Gill.
À Paris, avant de vivre à la Cité des Arts, longtemps rue Norvins puis quelque temps sur le quai de l’Hôtel de ville (dont les bâtiments de Montmartre ne sont qu’une annexe), j’ai habité rue Véron, juste derrière la place des Abbesses. Les premiers temps, nous avions oublié de prévenir l’EDF, quelque chose comme ça, en tout cas il n’y avait pas l’électricité. Donc, le soir, si nous étions dans l’appartement, pour nous occuper nous nous mettions à la fenêtre, et nous regardions. Le manège des prostitués travestis et de leurs clients. Il y en avait une qui se tenait contre le côté ouest de l’église, à côté du panneau « Stationnement interdit » et sous l’inscription, peinte en grandes lettres sur le mur : DÉFENSE D’AFFICHER. Ce qui ne la dissuadait pas d’ouvrir son manteau pour exposer ses faux appas de femme, fort coquettement emballés, dès qu’un client potentiel se pointait dans la rue (nous avions fini par les repérer aussi bien qu’elle, à leur démarche embarrassée de besoin). Tôt le matin, après sa nuit de travail (ils opéraient dans des entrées d’immeubles de la rue), elle quittait ou non son accoutrement et sortait son chien, qu’il-elle insultait copieusement. « Enculé de chien ! », ou « Putain de chien ! », gueulait-il-elle de sa grosse voix d’homme. Et si, réveillés par la manifestation bruyante de sa sortie de scène, nous mettions le nez à la fenêtre, nous le-la voyions trimballer sans complexe sa carrure redevenue massive et sans charme, avec sur les joues l’ombre de sa barbe qui repoussait dru. Et parfois nous le retrouvions en habit de ville, c’est-à-dire en homme, au Saint-Jean où il prenait un café comme nous.
De la fenêtre, nous parlions aussi avec un autre de nos voisins, un jeune musicien complètement fauché mais joyeux. Nous tenions comme ça des conversations entières d’une fenêtre à l’autre, nos mots tendus comme du linge à travers les rues de Naples. De temps en temps nous montions chez lui, ou lui chez nous, pour boire un coup et tirer un tas de plans sur la comète.
Notre voisine du dessus, elle, était une jeune écrivaine américaine. C’est grâce à elle que j’ai connu Marie et George, à New-York, mais c’est une autre histoire. En tout cas cette écrivaine, qui n’avait pas encore publié je crois, était très « écrivain à l’américaine », c’est-à-dire très pro, comme j’avais pu l’observer chez David Homel, que j’ai bien connu à Montréal. Donc elle avait ses heures de travail, et pour ce travail elle s’habillait d’une façon merveilleuse, toute emmaillotée dans une espèce de babygro géant et molletonné, avec des moonboots aux pieds. Un soir, de sa fenêtre, elle a fait comme nous, elle a appelé le voisin d’en face. Il était chez lui avec un de ses copains musiciens, ils sont montés chez elle et on les a entendus baiser tous les trois toute la nuit.
Des histoires de voisins, à Paris et ailleurs, j’en ai encore plein, et je vous en dirai sûrement d’autres, car s’intéresser à ses voisins c’est aussi une façon de faire le passe-murailles de soi.
11:05 Publié dans Dans le Temps, journal | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : Littérature













