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26.11.2007

Les voisins, 2

À Legzira, dans les environs de Sidi Ifni, dans le Sud marocain, nous étions les seuls pensionnaires du seul hôtel, une maison sur la plage sans électricité ni eau dans les chambres. Le midi, puis le soir à la lueur des bougies, nous mangions le poisson que ramenaient les pêcheurs, nos seuls voisins. Mohammed, et parfois Ismaël et deux ou trois autres garçons qui dormaient dans les « garages », box en ciment posés sur le sable et meublés d’un tapis, ou bien plus loin, à la grotte.
Depuis le temps où j’ai vécu là-bas, il y a tout juste dix ans, des lecteurs de mon livre Moha m’aime m’ont dit que l’endroit avait changé, que le tourisme s’y était un peu développé. Mais à ce moment-là, à la fin de l’automne 1997, c’était vraiment un coin perdu. Nous étions tout au plus sept ou huit à vivre dans cette crique sauvage, battue par des courants très tourmentés dans lesquels Mohammed, qui allait pêcher sur un récif, évoluait avec la grâce d’un dauphin. Nous avions notre voiture mais eux qui n’en avaient pas, pour quitter le lieu attendaient (sans la moindre impatience) parfois des heures au bord de la route, derrière la falaise rouge, le passage d’un « petit taxi ».
Le temps s’y écoulait avec une lenteur phénoménale, loin de tout moyen de communication. Pourtant Mohammed disait : « Je préfère vivre à la grotte, c’est plus tranquille ». Il y partait de temps en temps, selon les besoins de la pêche ; il aimait dormir là-bas. Un jour il nous y conduisit. Pour nous y rendre, longtemps nous avons marché sur la plage, ainsi que je le faisais dans mon adolescence, des heures durant, entre la Pointe de Grave et Soulac, entre Soulac et La Négade. Quand nous sommes arrivés, Mohammed a jeté sa ligne à l’océan, pêché de beaux poissons qui sous le soleil ont lancé des éclats d’argent en bondissant sur le sable. D’autres garçons étaient là, paisibles et silencieux. Nous avons mangé les poissons grillés, exquis. Puis nous avons passé toute l’après-midi à attendre, assis contre les murs de la grotte, en fumant quelques cigarettes et en écoutant sur une petite radio de la musique orientale, en parlant peu, à attendre que la marée redescende et libère le passage pour retourner d’où nous venions.
Voilà le genre de voisinage que j’ai connu à Legzira, fait d’une infinie délicatesse et de générosité secrète, de rapports humains tels que seuls savent les pratiquer des êtres réellement spirituels. À Essaouira où j’ai vécu aussi, une fois passé le stade du miroir sans tain où tout étranger est vu comme un touriste à plumer, j’ai eu de merveilleuses relations de voisinage, dans les ruelles de la médina où nous vivions (sans avoir à construire un mur pour nous protéger des autochtones comme l'homme de gauche BHL en son palais de Marrakech). Ils n’avaient pas encore deux et trois ans que nos fils couraient dehors comme les autres, adorés et gâtés par les adultes comme tous les enfants, et allaient, ravis, à la petite école, où ils étaient convaincus de comprendre l’arabe. Pour les trois ans de l’aîné, nous avons invité des voisins à la maison. L’un qui était pâtissier a apporté un énorme gâteau, un autre qui était sculpteur sur bois des petits animaux en bois pour les enfants, un autre qui était joailler une main de Fatma en argent pour moi, un autre de la musique, un autre encore de quoi fumer.
Nous avions loué une maison traditionnelle, une maison à ciel ouvert, toutes les pièces donnant sur la galerie qui encadrait le petit jardin intérieur, une maison d’où même sans monter sur la terrasse je pouvais regarder la nuit étoilée, et le jour les mouettes très blanches passer dans le ciel très bleu. Or, ce jour-là, il s’est mis à pleuvoir. Nos amis ont tendu une bâche au-dessus du patio, et nous avons continué à faire la fête. Quand tout le monde fut parti, nous nous sommes rendu compte que la fumée du cannabis, en stagnant, avait plongé les deux petits dans un état de douce euphorie.
Ces petits garçons ont eu de quoi être très heureux, là-bas. Outre qu’ils pouvaient courir dans les rues avec les autres enfants, où les adultes leur offraient des douceurs, ils avaient aussi le droit de nous accompagner, Saïda et moi, au hammam. C’était un vrai enchantement pour eux, de se retrouver dans la buée parmi toutes ces femmes nues. Mais je dérive de mon sujet et je ne vous ai toujours pas parlé de mes voisins de Paris, ce sera donc pour la prochaine fois, à moins que des voisins d’ailleurs encore ne viennent se rappeler à moi avant.