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27.11.2007

Vous êtes des dieux, vous tous

J’ai poussé le portail du carré des enfants. De chaque côté du bac à sable deux petits de trois ans, une fille à chaussures roses et un garçon à grosse tête très blonde, avaient cessé de jouer pour regarder, inquiets, un garçon de seize ans qui s’agitait tout seul au milieu du désert, frappant convulsivement l’air et le sol avec une pelle de plage bleue, remuant la tête en tous sens et faisant voler le sable sur un grand jeune homme en jean et veste noire, altier comme une statue de bronze, qui essayait de le calmer.
Je me suis approchée. Saïd, le jeune homme, m’a regardée, puis, comme s’il lisait en moi une chorégraphie, a reculé de trois pas, pour retourner s’asseoir sur le banc où l’attendait un livre ouvert sur la tranche : Chemins qui ne mènent nulle part. Le garçon, Victor, a redoublé de fureur panique, parcourant l’espace de ses yeux vides, poussant des petits cris, semblable à une mécanique en train de se désarticuler en dévalant une pente raide. Je me suis accroupie près de lui, en chantonnant très doucement et en regardant ailleurs j’ai saisi sa main, au moment où il la balançait dans le sable.
Instantanément, il est devenu parfaitement paisible, un lac d’huile. À voix basse, je lui ai dit quelques mots tendres. On est restés un long moment comme ça tous les deux, main dans la main, sans bouger.
Une jeune fille avec une poussette et deux grands enfants est entrée dans le carré. Le frère et la sœur, qui semblaient jumeaux, se sont mis à faire des piquets et des roues autour du bac à sable. Le bébé est parti en flèche zigzagante sur ses petites jambes, faisant osciller sa fine mèche de cheveux, attachée en palmier au sommet de son crâne. Après quelques pas, il est tombé. Le temps que l’information parvienne à son cerveau, il est resté un moment immobile et muet, puis s’est mis à pleurer.
Victor a fait un léger mouvement vers moi, pour que je le regarde. Ses yeux maintenant étaient noirs, brillants. Il les a plantés solidement dans les miens, son visage tendu par une intense concentration. Comme s’il voulait le faire entrer vraiment en moi, il a prononcé un mot. « Qu’est-ce que tu me dis, chéri ? » En s’appliquant mieux, il a répété son mot, un mot impossible à écrire, un mot de lui seul connu sur cette terre.
Je me suis tue, mais il a bien vu que je n’avais pas compris. Oh Dieu, pourquoi m’as-tu privée de mon savoir, pourquoi m’as-tu laissée sourde à la langue de cet enfant, le tien ? Il a senti ma détresse, Victor, de sa main il m’a prise fermement par la nuque, a amené ma tête contre la sienne et m’a gardée là, oreille contre oreille, comme si c’était moi qui étais devenue son enfant, comme s’il avait à m’enseigner ce que je risquais d’oublier, le lieu réel de notre cœur.
Et soudain, j’ai compris son mot. Il disait, ce mot : « On est tous des yeux, des oiseaux, des fleurs cruelles. » Alors je lui ai répondu, juste avec les vibrations de mon tympan : « Oui, mais je suis avec toi. »

             
Gare de Lyon on a pris le TER, on s’est installés tous les trois à l’étage, moi tenant la main de Victor, qui regardait par la fenêtre. Les Chemins qui ne mènent nulle part dépassaient de la poche de Saïd.
« Heidegger critique la Technique, mais au fond, il fait son jeu, avec sa pensée d’un Sein, d’un Être, dépourvu de fin en soi. Sans eschatologie, sans représentation d’une mort personnelle ou d’une fin du monde suivies d’un jugement dernier et d’une résurrection, l’homme est dévastateur, dévasté. Hitler, Staline, Pol Pot, Mao et leurs centaines de millions de sbires… sans parler des centaines de millions de despotes privés, des exploiteurs privés ou publics, des assassins spirituels…», je lui ai dit.
- Tu as lu Heidegger, toi ?
- Tout ce que je sais, c’est que c’est très bandant de toujours se tenir prêt ! Prêt à ce qui va arriver, qui arrive, qui vient, qui est imminent ! L’humain, s’il peut plus penser qu’il est là pour ça, c’est la débandade générale. Moi, mon homme, même mort, il bandait. Et tu sais pourquoi ? Parce qu’il a cru en moi.
- T’as raison, p’tite sœur.
Derrière nous quatre lycéens discutaient et riaient bruyamment, l’un racontait qu’il avait pillé un Monoprix avec des potes, que les CRS en avaient interpellé trois dont lui, qu’ils avaient tenu quelques heures en garde à vue. « Les enculés, ils m’ont attaché au radiateur ! Putain, j’avais chaud ! »
Le vieil homme blanc en costume, qui était assis en face de moi, a levé le livre qu’il tenait sur ses genoux, Surveiller et punir, de Michel Foucault, et il a dit : « Qui sait encore se révolter ? » Saïd et moi, on lui a souri. Je me suis sentie bien, la vie circulait dans ce train, oui, pleine de lendemains malgré ses petites misères. Je me suis remise à contempler les gens. Là-bas, le vieux travailleur maghrébin qui dormait sur son siège… la grande et grosse fille black à visage poupin, aux lèvres sensuelles et à la perruque de tresses blondes, avec son air dévergondé et lascif… la jeune femme arabe à chignon, pensive et posée… à côté de sa douce et sage blonde, un grand garçon blanc, sec et nerveux, portant sur chaque phalange de sa main droite une croûte de sang… la fille à cheveux fuchsia sur le sommet de la tête, séparés en raie zigzagante et très bien tirés en mini-couettes (elle est de dos, la moitié inférieure de son crâne rasée, ornée d’une belle calligraphie bleu foncé)… et sa copine, le portable vissé à l’oreille, qui a dû passer des heures aussi à coiffer ses cheveux couleur paille en échafaudage de boucles anglaises, à se tartiner de fond de teint et à tracer un large dessin géométrique autour de son œil gauche… Mon Dieu, comme tu dois aimer ton peuple, les êtres humains ! Comme ils sont colorés, amusants, émouvants ! Misérables et pourtant riches, merveilleux ! Comme je les aime, moi aussi ! Vous êtes des dieux, vous tous, ne le savez-vous pas ?