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28.11.2007
70 allusions
Sans doute Yannick Haenel s’est-il inspiré d’abord d’une femme réelle, d’une femme aimée (et non d’Alina Reyes), pour créer le personnage féminin de son roman.
Il est toutefois intéressant de contaster que le nom d’Anna-Livia renvoie à un personnage de James Joyce – tandis que Cercle, sorte d’odyssée, fait référence à Ulysse, le chef d’œuvre de Joyce. Comme toujours en art, un modèle peut en cacher d’autres.
Étant donné le très grand nombre de concordances entre Cercle et Forêt profonde, il n’est peut-être pas abusif de noter qu’ Anna-Livia est l’anagramme presque parfait de via Alina (Alina n’étant pas seulement le prénom de l’auteur, mais aussi celui de la narratrice de ce dernier roman).
Et surtout, de noter les singulières coïncidences suivantes :
Yannick Haenel, après avoir appelé Anna-Livia, nous l’avons vu, « Coquelicot », l’associe très clairement, page 127 de son roman, à la baleine et à Marie :
« Voilà, je regardais Notre-Dame, je pensais à la baleine, à la Vierge Marie, et à cette femme que je venais de rencontrer, Anna-Livia ».
Or, nous l’avons détaillé plus tôt ou plus tard dans cette démonstration, voici ce qu’écrit d’elle-même Alina Reyes (qui danse dans la vie mais aussi dans ses textes, habite Notre-Dame de Paris dans Forêt profonde, et par ailleurs se décrit souvent brune, le teint pâle et vêtue de rouge, comme « Coquelicot ») :
« Pourquoi j’aime le coquelicot : c’est moi. » (Ma vie douce, p.248)
« C’est moi l’immense baleine blanche. » (Ma vie douce, p.306)
« Il m’appela Marie » (Forêt profonde, p.190)
(A.R. est par ailleurs l’auteur d’un livre sur Lourdes à paraître en janvier 2008, La jeune fille et la Vierge).
Mais tout ceci n’est rien encore, si l’on sait entendre la langue des oiseaux, cette langue inventée par les trouvères, dit-on, afin d’y faire passer des messages secrets, cette langue qu’Alina Reyes évoquait ainsi dans son roman La chasse amoureuse :
Il existe une langue des oiseaux, une langue qui dit autre chose que ce qu’elle dit, où l’on peut entendre dans “voici un message secret disant les mots” “vois si un mets sage se crée, dit sans les mots”, ou bien dans “l’essence de l’être”, “les sens de lettres”… Mon amour, mon très beau, mon merveilleux manipulateur de plume, c’est la langue que tu me parles… la langue qu’employaient les alchimistes pour n’être compris que des saints, des sages et des âmes douées d’intelligence…
Pour écouter encore cette langue, revenons à la source de ce nom, Anna-Livia. C’est un personnage de Joyce, donc, qui figure dans Finnegans wake, ce roman virtuose en jeux de langue. Anna-Livia Plurabelle, « principe féminin de la cosmogonie joycienne dont le hiéroglyphe est un delta, à la fois fluvial et sexuel » (écrit Jean-Claude Polet) y est à la fois femme et rivière, pluralité de la beauté et source qui apparaît au début du texte, pour couler jusqu’à rejoindre son estuaire, à la fin. C’est ainsi qu’elle est représentée, à Dublin, sous forme de statue, représentant la rivière Liffey et nommée Anna-Livia.
L’Anna-Livia de Yannick Haenel n’est donc pas seulement, de même qu’Alina Reyes dans ses livres, à la fois coquelicot, danseuse et statue (ainsi que nous l’avons vu dans la scène du pont des Arts), figure mariale et baleine blanche, ainsi que nous venons de l’évoquer et le développons plus loin, elle est aussi fleuve et estuaire. Or Alina Reyes dit à plusieurs reprises son corps « traversé de fleuves » et emploie maintes métaphores fluviales qui ont été, nous le voyons plus loin en détail également, exploitées par Yannick Haenel. Et mieux que fleuve, elle est aussi estuaire, s’identifiant souvent à la Gironde, estuaire de la Garonne au bord duquel elle passa toute son enfance et sa jeunesse.
Il est toutefois intéressant de contaster que le nom d’Anna-Livia renvoie à un personnage de James Joyce – tandis que Cercle, sorte d’odyssée, fait référence à Ulysse, le chef d’œuvre de Joyce. Comme toujours en art, un modèle peut en cacher d’autres.
Étant donné le très grand nombre de concordances entre Cercle et Forêt profonde, il n’est peut-être pas abusif de noter qu’ Anna-Livia est l’anagramme presque parfait de via Alina (Alina n’étant pas seulement le prénom de l’auteur, mais aussi celui de la narratrice de ce dernier roman).
Et surtout, de noter les singulières coïncidences suivantes :
Yannick Haenel, après avoir appelé Anna-Livia, nous l’avons vu, « Coquelicot », l’associe très clairement, page 127 de son roman, à la baleine et à Marie :
« Voilà, je regardais Notre-Dame, je pensais à la baleine, à la Vierge Marie, et à cette femme que je venais de rencontrer, Anna-Livia ».
Or, nous l’avons détaillé plus tôt ou plus tard dans cette démonstration, voici ce qu’écrit d’elle-même Alina Reyes (qui danse dans la vie mais aussi dans ses textes, habite Notre-Dame de Paris dans Forêt profonde, et par ailleurs se décrit souvent brune, le teint pâle et vêtue de rouge, comme « Coquelicot ») :
« Pourquoi j’aime le coquelicot : c’est moi. » (Ma vie douce, p.248)
« C’est moi l’immense baleine blanche. » (Ma vie douce, p.306)
« Il m’appela Marie » (Forêt profonde, p.190)
(A.R. est par ailleurs l’auteur d’un livre sur Lourdes à paraître en janvier 2008, La jeune fille et la Vierge).
Mais tout ceci n’est rien encore, si l’on sait entendre la langue des oiseaux, cette langue inventée par les trouvères, dit-on, afin d’y faire passer des messages secrets, cette langue qu’Alina Reyes évoquait ainsi dans son roman La chasse amoureuse :
Il existe une langue des oiseaux, une langue qui dit autre chose que ce qu’elle dit, où l’on peut entendre dans “voici un message secret disant les mots” “vois si un mets sage se crée, dit sans les mots”, ou bien dans “l’essence de l’être”, “les sens de lettres”… Mon amour, mon très beau, mon merveilleux manipulateur de plume, c’est la langue que tu me parles… la langue qu’employaient les alchimistes pour n’être compris que des saints, des sages et des âmes douées d’intelligence…
Pour écouter encore cette langue, revenons à la source de ce nom, Anna-Livia. C’est un personnage de Joyce, donc, qui figure dans Finnegans wake, ce roman virtuose en jeux de langue. Anna-Livia Plurabelle, « principe féminin de la cosmogonie joycienne dont le hiéroglyphe est un delta, à la fois fluvial et sexuel » (écrit Jean-Claude Polet) y est à la fois femme et rivière, pluralité de la beauté et source qui apparaît au début du texte, pour couler jusqu’à rejoindre son estuaire, à la fin. C’est ainsi qu’elle est représentée, à Dublin, sous forme de statue, représentant la rivière Liffey et nommée Anna-Livia.
L’Anna-Livia de Yannick Haenel n’est donc pas seulement, de même qu’Alina Reyes dans ses livres, à la fois coquelicot, danseuse et statue (ainsi que nous l’avons vu dans la scène du pont des Arts), figure mariale et baleine blanche, ainsi que nous venons de l’évoquer et le développons plus loin, elle est aussi fleuve et estuaire. Or Alina Reyes dit à plusieurs reprises son corps « traversé de fleuves » et emploie maintes métaphores fluviales qui ont été, nous le voyons plus loin en détail également, exploitées par Yannick Haenel. Et mieux que fleuve, elle est aussi estuaire, s’identifiant souvent à la Gironde, estuaire de la Garonne au bord duquel elle passa toute son enfance et sa jeunesse.
« …maintenant j’avais un corps. Ce corps, estuaire puissant… » (Forêt profonde, p.22)
« Nous pénétrions vers l’Est, où coulait la Rivière, comme on appelle là-bas le vaste estuaire de la Garonne. » (id, p.40)
« De onze à dix-sept ans, j’ai traversé l’estuaire deux fois par semaine pour faire l’aller-retour entre le lycée où j’étais interne et la maison. Plus les années passent, plus cette sempiternelle traversée prend de place dans ma mémoire. Peut-être qu’à l’heure de ma mort, les eaux mêlées de l’Atlantique et de la Gironde auront monté jusqu’à occuper tout mon espace mental, et alors m’en aller sera tout simplement naviguer sur ce que je serai devenue. » (id, p. 40-41)
« Là-bas, à la Fin des Terres, puisque c’est le nom de cette langue de sable et de vase entre la Rivière et l’Atlantique, trois pôles se partageaient l’âme : l’océan, l’estuaire et la forêt. » (p.42)
« La vie de l’esprit, elle, est à la fois discontinue et continue, éternelle ; elle est ce fleuve dont les eaux ne sont jamais les mêmes et qui pourtant coule toujours uni, de la même source au même estuaire, dans son incessant voyage en boucle. » (id., p.320)
On compte encore deux autres occurrences de ce mot dans ce même roman d’Alina Reyes, soit au total sept « estuaire », et pas moins de dix-huit « fleuve », huit « rivière », huit « torrent », onze « gave » (torrent pyrénéen), cinq noms de fleuves différents, treize « source ». Soixante-dix allusions au phénomène fluvial en ce seul roman, Forêt profonde.
Si l’on s’en tenait là, on pourrait n’y voir qu’un éventuel hommage de l’auteur de Cercle à l’œuvre d’Alina Reyes. Mais la surabondance et la précision des divers thèmes par ailleurs repris (parfois jusqu’à la paraphrase), et la volonté manifeste de cacher soigneusement tous ces emprunts, dénotent clairement une entreprise d’exploitation abusive.
Plusieurs dizaines de pages sont nécessaires pour exposer ces correspondances qui, séparément, pourraient passer pour des coïncidences fortuites. De même qu’il appartient au jugement humain de déterminer où finit l’hommage et où commence l’exploitation, il lui est bien connu que trop de coïncidences tuent le hasard.
14:45 Publié dans Dans le Temps, journal | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : Littérature







