02.12.2007
Bile noire d’un vingtième siècle qui nous hante
Nous avons eu La possibilité d’une île en 2005, nous avons eu Les Bienveillantes en 2006, nous avons eu ces grands livres d’agonie puis nous n’avons plus rien eu du tout, en 2007, sinon cet article du Time qui constate la mort de la littérature française. J’ai vécu à Montréal dans les années 1990-91, où je tenais une chronique hebdomadaire dans le journal Le Devoir (« Le Monde de là-bas ») et de temps en temps donnais des critiques littéraires au magazine branché Voir. J’ai connu l’atmosphère d’un petit pays francophone encerclé par la grande culture américaine, j’ai connu sa littérature régionalisée, subventionnée, la multiplication des publications artificielles pour faire nombre entre soi à défaut de faire poids dans le monde, le désespoir secret, inavoué qui l’habitait. Depuis une dizaine d’années en France je reconnais la même ambiance de délitement. Quand il ne se flagelle pas le Français fanfaronne, il est connu pour ça, mais plus il fanfaronne plus sa fausseté le mine, et plus il dégringole. Eh bien, peut-être y sommes-nous, peut-être n’y a-t-il plus rien à lire de chez nous, malgré les bons livres et malgré les bons auteurs peut-être tout cela est-il mort, œuvre de morts et de mort. Alors tant mieux, car c’est la chance de renaître – et sans doute la renaissance a commencé, même si, dans ce chaos éditorial, cette confusion des valeurs, il lui faudra un peu de temps pour être reconnue.
Je redonne ce texte écrit en janvier 2006, où je constatais une acédie rampante et même mortelle à travers trois ouvrages qui venaient de paraître – d’Echenoz, d’A.S. Byatt et de Sollers. Près de deux ans après, de ces trois-là c’est surtout le désespoir des Français qui me frappe, la fascination mal dissimulée qu’exerce sur eux le néant, leur très grande noirceur dissimulée sous une écriture minimale et pudique pour Echenoz, une revendication de santé nietzschéenne malsonnante et une éperdue logorrhée chez Sollers. Tandis qu’il agonise, le vingtième siècle reste vivement intéressant à observer, en ce début de troisième millénaire qui finira bien par advenir, sur ce charnier.
Alors qu’est publiée en poche l’indispensable Anatomie de la mélancolie de Robert Burton, naguère éditée in extenso chez José Corti, les symptômes d’une terrible acédie bien contemporaine percent de façon inattendue sous certains textes de ce début d’année 2006. L’humour suprêmement élégant de Jean Echenoz (Ravel), le rire dionysiaque de Philippe Sollers (Une vie divine) ou la douceur envoûtante de A.S. Byatt (Petits contes noirs) cachent bien mal, derrière leur assez bonne humeur de façade, la bile noire qui gangrène l’esprit du temps.
« On s’en veut quelquefois de sortir de son bain », telle est la première phrase du dernier roman d’Echenoz. Ravel quitte pourtant cette « bonne atmosphère amniotique » : il lui faut bien, n’est-ce pas, vivre encore les dix dernières années de sa vie. Le voici donc sorti (périlleusement) de sa baignoire pour une traversée de l’Atlantique à bord du France. Sorte de renaissance qui est aussi, très logiquement, une préfiguration mi-radieuse mi-désespérante de sa promise traversée du Styx. Nous sommes en 1927, les nouvelles dans le journal ne sont pas bonnes, le musicien part en tournée américaine jouir de sa gloire atteinte, s’étourdir dans la ronde des transports, concerts, réceptions et hommages, sans pour autant jamais se débarrasser de son insomnie et de son ennui chroniques.
Véritable tour de force de légèreté, le roman d’Echenoz décrit sans y toucher la monumentale tristesse d’un homme dont la vocation ne suffit pas à empêcher l’irréductible vanité de l’existence, et provoque un sentiment d’autant plus poignant qu’il est perpétuellement esquivé. Bien sûr on ne sait plus très bien si cet homme est Ravel ou Echenoz lui-même, bien sûr c’est celui-ci et celui-là et d’autres encore, qui depuis la nuit des temps jusqu’à l’instant présent où le lecteur en refait l’expérience entendirent de quelque bateau les sirènes donner de la voix.
« Les sirènes remettent ça », et le compositeur embarque avec lui le dernier roman de Conrad. Puis ce sera le retour à la maison et de nouveau les mille descriptions précises d’Echenoz pour meubler le vide comme Ravel meuble de riens sa vie. Ravel ne croit pas à l’amour, il utilise les services des professionnelles, on glisse là-dessus comme sur tout ce qui est essentiel, la cause des insomnies ou la joie et les doutes de la création. Du coup l’essentiel est ailleurs, il est dans ce néant jamais nommé et qui pourtant s’étend jusqu’à gagner la partie, paralyser la mémoire par pans de plus en plus amples et replonger l’être dans quelque chose qui ressemble peut-être à une atmosphère amniotique mais que l’on aurait grand mal cette fois à qualifier de bonne.
« L’acte de création n’est pas, écrivait Giorgio Agamben en apostille de son livre Stanze consacré à l’acédie,… un procédé qui va de la puissance à l’acte pour s’épuiser en lui, mais celui qui contient en son centre un acte de décréation, dans lequel ce qui a été et ce qui n’a pas été sont rendus à leur unité originelle dans l’esprit de Dieu et ce qui ne pouvait pas être et a été se fond dans ce qui pouvait être et n’a pas été. »
Cet acte de décréation ne serait-il pas le noyau du caractère mélancolique traditionnellement attribué aux artistes ? Créer expose à épouser le néant, mais la société de consommation et de communication, la société du spectacle est aussi pourvue de sirènes au chant mauvais et fatidique qui font sombrer l’homme moderne dans une existence virtuelle qui le transforme en aboli bibelot… Si bien que l’acédie s’étend et, pas même circonvenue par l’acte de création, contamine l’ensemble des relations humaines jusqu’à les paralyser.
« Les mélancoliques ont de grands os contenant peu de moëlle, laquelle toutefois brûle si fort qu’elle les rend envers les femmes aussi incontinents que des vipères, écrivait Hildegard von Bingen. Ils sont excessivement luxurieux et immodérés avec les femmes, comme des ânes, à tel point que l’interruption de leur débauche pourrait aisément les rendre fous… bien qu’ils aient commerce avec les femmes, ils les ont prises en haine ».
Ne lit-on pas là une description de l’hystérie sexuelle contemporaine, celle des intégristes religieux aussi bien que des consommateurs compulsifs de pornographie –si ce ne sont pas les mêmes ?
Les deux fillettes du premier des Petits contes noirs d’A.S. Byatt, séparées de leurs parents par la guerre, voient dans la forêt un monstre rampant, une « chose » dont la révélation les condamnera à une vie de solitude, définitivement plombée par Saturne. Une fois adultes, cette vision cauchemardesque, ce rêve qui n’était pas un rêve, continue de les habiter, ou, devrait-on dire plutôt, de les creuser.
« Le visage de la chose restait fixé dans son esprit, sollicitant jalousement son attention, la détournant du quotidien. Elle était retournée dans le lieu de la chose et ne l’avait pas vue. Elle avait besoin de la voir. Elle en avait besoin parce que la chose était plus réelle qu’elle-même. »
La chose progresse dans l’esprit en rampant pour n’en plus jamais sortir ou seulement par la mort, comme l’oubli en marche dans les dernières années de Ravel. « La chose avait piétiné sa vie, avait sucé sa moëlle ».
Le violent rejet du calendrier chrétien opéré par Sollers dans Une vie divine ressemble à une révolte contre la chose. Ce n’est pas rien, pour un catholique et papiste, de s’extraire du temps de sa naissance et de son monde, seul contre tous. Il y a dans ce geste quelque chose du suicide à l’envers, ou du détournement de suicide. M.N., qui est dans ce texte un M. (Aime ?) Néant ou un M. Nobodaddy, comme William Blake nomma le Dieu absent, davantage qu’un Monsieur Nietzsche, par-delà son dionysisme revendiqué, laisse échapper les plus noires idées qu’on ait lues sous la plume de l’auteur, dont les Paradis ne manquaient pourtant pas de sombres éclats – sans parler de l’entrée en matière –oui – tragique de Femmes, assimilant les femmes à la mort.
Si M.N. entretient avec les femmes de ce roman des relations apparemment joueuses et légères, l’âme sensible sent pourtant passer dans ce tableau riant le souffle froid d’un donjuanisme métaphysique et mortifère qui, à force d’irréalisation et de décréation, fait s’absenter bientôt l’amour et se profiler un mépris des hommes et un orgueil de désespoir plus cachés mais plus obscènes et dérangeants que l’habituel hymne à la joie qui nous est ici une fois de plus chanté, et souvent avec grâce, par Sollers. Du néant du château hanté au nihil du gouffre au-dessus duquel il est perché il n’y a qu’un pas…
A la fin du dialogue de La dévastation et l’attente, écrit par Heidegger juste au sortir de la guerre et que Sollers publie aussi en ce début d’année, on peut lire : « pour que l’être humain tienne debout, il ne lui faut pas plus de place que ce qui est nécessaire pour pouvoir poser son pied. Mais si juste à côté du pied s’ouvrait une crevasse plongeant jusqu’au monde souterrain des enfers, la place qu’il occupe pour tenir debout lui serait-elle encore d’une quelconque utilité ? »
Il est permis de mettre en doute que le salut, ou simplement la solution, se trouve, comme le dit alors le penseur, dans « l’urgente nécessité dont il retourne dans l’inutile ». Mieux vaudrait vouloir trouver le moyen de sortir pour de bon de cette situation cauchemardesque. La littérature semble nous dire qu’il n’y en a pas, hormis elle-même. C’est pourquoi il faut apprendre aussi, comme dit Artaud, à « en finir avec l’esprit comme avec la littérature. »
22:30 Publié dans ARt de lire, Dans le Temps, journal | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : littérature



