05.12.2007

« La Petite Fille silencieuse » de Peter Hoeg

Le livre est divisé en huit parties, respectivement divisées en 17, 6, 14, 4, 7, 7, 9 et 5 chapitres – sans table. À feuilleter, il peut paraître de composition assez classique ; page 455 le récit, mené par phrases relativement courtes et alterné de nombreux dialogues, s’arrête abruptement sur une possibilité d’avenir. Mais on comprend vite, en y entrant, que l’affaire est beaucoup moins simple qu’il n’y paraît, que cette apparence de simplicité recèle sans doute une organisation secrète difficilement déchiffrable, et que là réside le bonheur qu’on y trouve.
3e58338267ab875b6e4ced1c5f2f7acd.jpgPour commencer, elle nous transporte dans un Copenhague inquiétant, fantastique, démultiplié à la façon dont peut l’être l’architecture d’un Piranèse. Je suis allée un jour à Copenhague, je m’en souviens comme d’une parenthèse hallucinée. C’était au cours d’un périple en voiture au nord de l’Europe, dans la grande lumière transparente de mai. Je voulais voir aussi Oslo, la ville de La Faim d’Hamsun, Stockholm, son musée… et monter vers le Nord, dans tous ces paysages dégagés, ces fjords, ces ciels, je voulais avancer dans le vide et le blanc, et aussi manger de délicieuses crevettes. Le jour où nous sommes arrivés à Copenhague, c’était un samedi soir et notre voiture était la SEULE sur le périphérique.
C’est ainsi que nous sommes entrés, avançant isolés dans le désert qui défilait autour de nous, aux portes d’une ville importante, dans une autre dimension. Le lendemain soir, chez mon éditeur suédois qui avait organisé une petite fête en mon honneur, soudain tout est devenu noir devant mes yeux et je suis tombée évanouie, une coupe de champagne à peine entamée entre les doigts. Mon hôte me crut droguée, mais non, c’était la suite de l’effet Copenhague.
Aussitôt dans la ville, où nous nous dirigions sans plan, nous étions tombés sur la Petite sirène. La beauté rigoureuse de Copenhague me frappa vivement, et la sensation qu’elle détenait un très grand secret, quoique tout y parût non caché. L’eau, le port. Et ces rues, ces immeubles entre lesquels semblait haleter, sans se voir ni s’entendre, une histoire d’espionnage.
C’est en pensant à mon passage à Copenhague que j’ai fait le lien entre la petite fille silencieuse de Peter Hoeg et la petite sirène. Non en me souvenant de cette dernière, mais en me rappelant, à cause de la mystérieuse émotion que la ville m’avait donnée, que là s’inventa la mécanique quantique, autour de savants connus sous le nom d’école de Copenhague. Un nom encore utilisé pour désigner cette vision de la physique quantique qui supprime la séparation entre matière et organisation, et par ses « relations d’incertitude » révèle un caractère aléatoire de la réalité. Je tremblais d’excitation en pensant à cela, aux interprétations philosophiques et métaphysiques qu’on peut en tirer – et je me suis rappelée la Petite sirène, petite veilleuse suspendue entre eau, terre et ciel, à la fois si fragile et si puissante, si proche et si distante, si présente et si fermée, si possiblement dévastatrice et donneuse d’amour – la nature-même et ses lois incertaines.
47bba33bebd7a8e39b349aa963a0f9c8.jpgL’histoire est racontée du point de vue de Kasper, un clown très célèbre et très spécial, doué d’une ouïe prodigieuse, qui lui permet d’entendre les tonalités musicales des personnes et de leurs états d’âme. Cet homme de quarante ans qui sait fasciner son public est également réputé pour savoir guérir des enfants à problèmes. C’est ainsi qu’il fait la connaissance de Klara-Maria, l’étrange petite fille « silencieuse » (insaisissable ?) qui va aussitôt disparaître, et qu’il cherchera tout au long du livre, dans une quête très alambiquée au cours de laquelle il est lui-même recherché. Soupçons d’enlèvements d’enfants, de complots et trafics, de phénomènes paranormaux, la réalité ne cesse de se dérober en même temps que le récit, qui entraîne le lecteur déboussolé dans un monde dangereux, dont la stricte organisation n’a d’égale que son chaos, un monde aussi tout vibrant de musiques, de partitions musicales à la précision et à la beauté mathématiques, peuplé de personnages aussi étranges que les lieux où Kasper semble projeté à la façon un peu mécanique, aléatoire et excitée d’un jeu vidéo.
Mais la plus grande originalité de Kasper, sans cesse embarqué dans des aventures très physiques, c’est son rapport intense au spirituel. En liaison avec un père artiste mourant, tourmenté par un amour perdu qu’il espère reconquérir, attiré par tout le féminin, il se cogne aux autres et à lui-même avec délicatesse ou brutalité, mais sans jamais perdre de vue que seule la prière peut sauver de toutes les situations, de toutes les difficultés ou impasses, de toutes les détresses. Aussi se tient-il en état de prière quasi-permanente. Nous ne l’entendons jamais prononcer les mots d’une prière mais la prière accompagne ses actes, et il place sur son chemin complexe, comme autant de balises, des sentences des Pères de l’Église. Du reste, toute l’histoire du livre, qui, transposée au cinéma, pourrait ressembler à un banal film d’action, est en fait une tentative de spéculation métaphysique.
Pourquoi la littérature, sinon pour nous donner les prochaines et dernières nouvelles de l’Être ? Il est question, dans La Petite Fille silencieuse, d’enfants qui par leur seule force mentale pourraient – peut-être – déclencher des tremblements de terre – d’où leur récupération au service d’intérêts financiers, mystiques ou idéologiques. Au début d’un précédent recueil, Contes de la nuit, (dont je reparlerai) Peter Hoeg écrivait ceci :
« La sismologie est la science qui étudie les tremblements de l’écorce terrestre provoqués par des tensions souterraines. L’étude de l’amour, c’est la sismologie de la personnalité et de la communauté humaines. »
d457692cc6821ef43375a242892c019d.jpg Ces deux phrases sont un bon passeport pour naviguer dans les courants de La Petite Fille silencieuse. Tout le recueil est d’ailleurs un bon passeport pour ce livre sûrement plus complexe encore qu’il n’y paraît. Oui, sans doute Peter Hoeg a-t-il fondé son livre sur une profonde expérience de vie et de pensée, qu’il ne pouvait transmettre que par la forme heurtée de ce roman, heurtée comme le sont les relations des êtres dans leur quête d’amour et de vérité. Sans doute a-t-il médité sur l’Orient mais aussi les perspectives spirituelles et le nouveau sens du réel ouverts par l’indéterminisme de la physique quantique. Sans doute la petite fille silencieuse, mi-divine mi-démoniaque, est-elle à l’image de ce monde flottant et musical, tantôt toute-puissante baleine couverte de parasites humains, tantôt et simultanément séduisante sirène maltraitée par les hommes parce qu’elle leur demeure supérieure et interdite. Sans doute le travail de Peter Hoeg consiste-t-il à tenter de réduire l’écart entre l’homme et l’Être, à interroger le rapport entre l’esprit et la matière en se coulant précisément dans ce rapport, porté par le radeau de la prière, qui à chaque instant rénove

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