10.12.2007

« Ap J.-C. », de Vassilis Alexakis

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Mont Athos, monastère de Vatopedi
 
 Il se passe quelque chose d’assez extraordinaire dans ce livre de Vassilis Alexakis sur le mont Athos : c’est que le roman dit autre chose que son auteur. Un tel fait n’a en réalité rien d’exceptionnel, il se produit même d’autant plus couramment que l’auteur se veut maître de son livre et de sa parole. Chassez la nature du verbe, qui est d’être libre, elle revient au galop – de façon particulièrement frappante chez un bon écrivain.
Ap. J.-C. semble afficher délibérément la maîtrise d’un esprit éclairé, un esprit grec au sens apollinien du terme, épris de mesure et de lucidité, qui a choisi de s’exprimer sur le mode d’une simplicité souveraine, dépourvue d’ubris, dans un ouvrage soigneusement documenté, qui tâche de rester objectif tout en revendiquant une sérieuse critique de son sujet. Et certes la raison est puissante, mais l’esprit, nous le verrons, souffle comme il veut.
À Athènes aujourd’hui, un étudiant en histoire plongé dans un cours sur les présocratiques est chargé par sa logeuse, Nausicaa, une dame de quatre-vingt neuf ans, de se documenter sur le mont Athos, auquel elle veut léguer sa fortune. À travers ce jeune homme incroyant, ce sont donc deux Grèce qui doivent se confronter, celle de l’Antiquité –seule Grèce véritable pour l’auteur – et celle de l’Église byzantine.
Le parti pris d’Alexakis est clair. Ainsi que le dit l’un de ses personnages, professeur à l’Université : « Le christianisme, mon cher ami, ne prolonge pas l’Antiquité, il la suit, tout simplement, comme la nuit suit le jour. La théologie annihile la philosophie. La première possède toutes les réponses tandis que la seconde n’est riche que de questions. » Voilà une vision fort simplifiée et même hystériquement fausse de la théologie, qui depuis des siècles remplit les bibliothèques d’exégèses et controverses, et alimente la pensée de théories de philosophes. Il serait plus juste d’évoquer la puissance d’aliénation des religions, ou si l’on veut de la théologie comme instrument de domination des esprits – mais à cet exercice tout logos peut faire l’affaire, celui de la philosophie comme celui de la théologie, de la psychanalyse, etc, dès qu’il est utilisé avec suffisamment de complaisance, envers soi-même ou envers autrui.
Il s’agit donc pour l’auteur d’opposer la liberté d’esprit des inventeurs de la philosophie à l’obscurantisme byzantin qui s’est abattu sur la Grèce comme la nuit tombe après la lumière du jour. Et cela, notamment, en révélant une somme de vérités peu glorieuses sur le mont Athos. Or, si l’enquête sur les Athonites est en effet très captivante, l’auteur reste rapidement atone sur les présocratiques, qui visiblement, quoiqu’il en dise et malgré le grand intérêt qu’on leur connaît, le fascinent beaucoup moins que les sombres religieux qui les ont détrônés dans le cœur du peuple grec. L’intellectuel éclairé se trouve en fait pris dans la double contradiction d’afficher une pensée élitiste contre l’embrigadement supposé du peuple, et de finir par parler malgré lui une sorte de démotiki de l’esprit, se montrant en réalité plus attaché, comme ses contemporains, aux représentations de son temps qu’à celles d’un âge d’or illustre mais qui, au moins dans son livre, a atteint ses limites.
Et sa défense des présocratiques, censée faire reculer le mensonge des moines comme les moines par leur consommation d’ail tâchent de faire reculer les démons qui les hantent, a un peu ce caractère irréel et artificiel qu’il dénonce à juste titre dans la cathérévoussa, cette langue des institutions, qui fut officielle jusqu’en 1976, différente de la démotiki, langue parlée par le Grec en chair et en os, avec lequel il convenait au pouvoir de garder ses distances. Une attitude similaire a été relevée par Elif Shakaf, jeune écrivaine turque, chez ses glorieux aînés qui tout en voulant « le bien » du peuple s’en distinguent nettement par un regard surplombant de type paternaliste. Évidemment ce cas de figure est aussi typiquement français. Alexakis, qui vit en France depuis 1967 et écrit en français, reste tout de même beaucoup moins présomptueux que nombre d’intellectuels de ce pays, la France, ce pays encore très guindé dans ses hiérarchies où l’ « élite » censée penser est une élite bourgeoise, c’est-à-dire fondée sur des valeurs de profit et de réserve, qui n’a jamais cessé de se sentir menacée dans son existence par la force vitale du peuple, sur l’exploitation de laquelle elle s’est fabriquée et se maintient, se justifiant par une fausse défense de ceux qu’elle a intérêt à maintenir en état d’infériorité sociale. C’est ainsi que bien des intellectuels, toute leur vie occupés à tourner incestueusement dans leur cercle fermé, coupés de la vie et du monde réels, exposent et propagent un amas de pensée nuisible, inopérante, désespérante, chargée de mépris et souvent déguisée en progressisme.
Ce qui empêche Alexakis de tomber dans ce travers, c’est son regard assez généreux sur ses personnages, qui gardent figure humaine quoique leur emploi soit surtout d’illustrer un livre à thèse. Car le seul vrai personnage de ce roman est en réalité le mont Athos. En révélant toutes ses tares, sur lesquelles la majorité des auteurs habituellement ferme les yeux,  Alexakis ne fait que le rendre plus vivant, quoique beaucoup moins admirable que dans l’idée qu’on pouvait en avoir.
 
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Les trois moines envoyés au combat par saint Serge de Radonège
pour sauver la laure

Malgré quelques beaux portraits de moines, le tableau qu’il dresse de la communauté athonite dans ses divers monastères est bien peu ragoûtant. Les moines dans leur ensemble se révèlent animés d’un vil et constant opportunisme politique, qui ne leur fit pas craindre d’afficher un portrait d’Hitler dans chaque monastère quand ce dernier leur assura sa protection, durant la guerre… Très riches, propriétaires de biens immobiliers énormes à Athènes et dans d’autres villes, héritant de nombreuses fortunes de particuliers qui espèrent ainsi gagner le Ciel, exemptés de divers impôts et taxes mais ne pratiquant pas pour autant la charité publique… N’aimant rien ni personne hors de leur système, se méfiant même des chrétiens non orthodoxes, rejetant les femmes et obsédés par elles, n’aimant que Dieu mais très occupés par leurs démons et fantasmes, auxquels ils donnent parfois libre cours, versant parfois dans des festivités très arrosées et grivoises ou se regroupant entre homosexuels dans certains monastères… Exigeant du gouvernement grec le respect de leur isolement millénaire mais se déplaçant librement dans le pays, communiquant et gérant leurs affaires fructueuses par Internet et téléphones portables… Volontiers ultra-sentimentaux, pleurant beaucoup, souvent devenus moines suite à un chagrin d’amour ou quelque autre peine que la foi ne semble pas apaiser… Tirant au fusil sur les archéologues qui s’approchent un peu trop de leurs côtes, détruisant tout vestige « païen » qui leur tombe sous la main, faisant mentir éhontément l’Histoire à leur convenance…
L’enquête d’Alexakis écorne sérieusement le mythe de la Montagne Sainte. Pourtant, il ne peut se délivrer lui-même de l’enchantement et de la fascination qu’un tel lieu exerce, un lieu qui reste malgré tout unique, hors du temps, un lieu où vivent encore, disséminés dans les recoins du paysage, des ermites solitaires. Ce « petit paradis à la végétation luxuriante, habité par des oiseaux de toutes sortes » a beau être aussi pourri d’humanité que n’importe quel endroit habité par les hommes, c’est tout de même un endroit où il est minuit quand le soleil se couche et où l’on se lève le matin avec le jour pour célébrer Dieu, un endroit qui fascine parce que toute vie proche de Dieu est absolument fantastique et révolutionnante. Car « Dieu s’est fait homme pour que l’homme à son tour puisse devenir Dieu » – ce contre quoi même la fraîcheur présocratique ne peut lutter. Et parmi eux Zénon d’Élée, qui sert de fil rouge au long du roman, tel la plus belle fille du monde ne peut pourtant donner que ce qu’il a :
« D’après Zénon d’Élée nous n’allons nulle part. La voiture ne bouge pas. » Nous sommes pourtant arrivés. Minas a garé le véhicule sur un terrain vague.
« Les oiseaux nous enseignent la liberté », dit l’un des moines. Quelle liberté ? Celle qui s’insinue dans la main d’Alexakis, peut-être, quand, au terme de ce voyage dans l’univers du mont Athos, qu’il rejette, il offre pourtant à son personnage d’étudiant enquêteur le luxe d’une vie dans un temps transformé – une conscience transformée.
 
Les deux images proviennent de ce délicieux blog : Moinillon au quotidien 

19:30 Publié dans ARt de lire | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : Littérature