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11.12.2007

"Le nouveau magasin d’écriture", et "Nouveau nouveau..."d'Hubert Haddad

15f300d936e3f1dd2fe89001cfd6ebc2.jpgHubert Haddad est un mage. Connaisseur et inventeur de textes secrets et réellement magiques. Je l’ai rencontré d’abord dans l’autre monde. J’avais vingt-deux ans, c’était dehors sur un marché, l’air était plein de sel et de soleil, d’une caisse son livre m’a fait signe, je l’ai acheté. Les Grands pays muets.
Je n’avais jamais entendu parler de cet auteur, j’ignorais tout de lui. Hubert Haddad, j’aimais ce nom, est resté pour moi pendant des années la langue cristalline d’un grand pays muet.
Longtemps plus tard, alors que je venais de publier mon premier roman, advint une situation où quelqu’un qui ignorait tout de ma relation secrète avec cet auteur me dit soudain : « Tiens, je vais te présenter Hubert Haddad, tu connais ? » Je restai incrédule : il existait donc ? Mais plus un mot ne franchissait ma gorge. Je vis arriver un éternel jeune homme, mince, beau, souriant, ténébreux et doux, les cheveux très noirs, deux puits sombres et brillants en guise d’yeux.
Hubert Haddad est un poète, je l’ai revu souvent, une fois même il avait cuisiné un couscous, la preuve qu’il est bien de ce monde aussi. Ses livres, qu'il m'envoie souvent, sont là-haut dans mon grand pays muet, à la montagne. Un poète qui a publié dans un silence de qualité une cinquantaine de livres, romans, essais, pièces de théâtre et poésie.

Je n'ai pas encore lu son dernier roman, Palestine, dont Jean-Louis Kuffer donne ici sur son blog la critique, ainsi qu'un très bel entretien où il évoque son enfance et son rapport à la littérature. À lire aussi, d'autres propos passionnants d'Hubert sur la littérature, ici sur Zone littéraire.

À l'occasion de la parution de son Nouveau Nouveau Magasin d'écriture, dont on peut découvrir ici l'alléchant sommaire : NouveauNouveauMagasin.pdf

voici de nouveau mon texte de l'année dernière sur son premier Magasin :

aa8d26a2a54e967515937c788b45149c.jpgJ’ai en mains son Nouveau Magasin d’écriture. Un très bel objet de 938 pages, portant en couverture un collage de Paul Éluard, À chacun sa colère, où l’on voit un éléphant furieux semer la panique dans un grand café au miroir brisé. De quoi s’agit-il ? D’un labyrinthe. Un atelier d’écrivain. « Ce livre s’adresse sans exclusive aux écrivains en herbe, animateurs d’atelier d’écriture, enseignants, étudiants, amateurs éclairés ; il offre une somme de dispositifs et de multiples rapprochements inédits, comme un vaste éventail de textes et d’auteurs, pour associer écriture et lecture dans une même perspective d’invention et d’émancipation », lit-on en troisième de couverture.
Oui, ce livre a aussi fonction d’intervenir sur le réel en proposant au lecteur, en une démarche magnifiquement généreuse et exigeante, de se faire à son tour écrivain, non pas Grantécrivain mais écrivain d’un ou de plusieurs instants, écrivain effectif ou rêvé, enfin d’entrer dans les arcanes de l’écriture. « L’art d’écrire ne s’enseigne guère », précise l’auteur qui, pour gagner sa vie, fut et reste depuis le début des années 80 l’un des pionniers des ateliers d’écriture en France.
Ce livre, entrelacement de textes critiques, citations, témoignages et formules opératoires, est aussi une cartographie de l’esprit, une somme borgésienne qui implique une lecture non linéaire, étagée sur plusieurs niveaux, un parcours libre sans fin ni début.
Qu’est-ce que cet objet littéraire non identifié ?


Je m’en saisis avec une douce fébrilité. Ce livre met en joie. Sentiment d’avoir entre les mains toute la littérature du monde, celle qu’on a lue et celle qu’on n’a pas encore lue, celle qui est perdue et celle qui n’est pas encore écrite, toute la littérature en fragrances qu’il suffit de humer pour la restituer ou la faire advenir. Sentiment d’entrer chez soi, à la fois roi et mendiant en son royaume.
Ce livre est une proposition de jeu infini. Nul ne lit jamais le même livre, la formule ne peut mieux s’appliquer qu’à celui-ci. Invitation au voyage, à une aventure spirituelle singulière, portée par un mouvement de spirale le long de laquelle glisser dans les deux sens, vers l’infiniment petit et vers l’infiniment grand, à partir de laquelle ouvrir ou réduire le champ de vision, creuser ou élargir le cercle de l’expérience intérieure.
On peut par exemple entrer dans le livre au hasard du déploiement de ses centaines d’ailes. Et comme avec le Yi king, en tirer un enseignement sur une situation présente. Assuré d’y trouver une réponse immédiate, comme aussi lorsqu’on ouvre au hasard Kafka, Nietzsche ou Rimbaud.
J’ai d’abord aluni sur cette étrange et familière planète en plein cœur de Don Juan, des pages consacrées à ce personnage, d’où se détachait, encadrée de deux blancs, cette citation de Karl Kraus :
Je connaissais un Don Juan de la continence, dont le Leporello n’était plus en mesure de dresser la liste des femmes inaccessibles.


De quoi méditer jusqu’à l’aube... De hasard en hasard, d’un battement d’ailes à un autre j’ai poursuivi ma virée jusqu’aux pages consacrées à L’art du roman selon le divin marquis, selon une logique aléatoire qui m’a menée d’abord à l’étape dite de La fée Aude alitée, puis à celle des Faits divers.
Du point de départ (ou de fin) de ce Don Juan plus que tout autre nihiliste, j’ai donc remonté le temps de la négation, tel un chevalier à la recherche de la lumière du Graal, initiée dans ma quête par l’introduction d’Hubert Haddad :
À partir du roman de Brut du clerc anglo-normand Wace – qui traduit librement en langue vulgaire la pseudo histoire de l’évêque Geoffroi de Monmouth mêlant la fable de Merlin l’enchanteur à son histoire des rois de Bretagne – et du fonds celtique tout imprégné de fantastique et de hauts faits, prend corps la légende d’Arthur et de sa cour idéale. La féodalité sortait alors d’une confusion de guerres locales et d’invasions barbares. Et la force de la fiction fut de créer l’illusion d’un ordre, celui des Chevaliers de la Table Ronde, que les contemporains seigneuriaux de la reine Aliénor, ambassadrice de la culture provençale et modèle de Guenièvre, la divine épouse d’Arthur, ne cesseront de vouloir imiter : le rêve d’une femme souvent façonne la réalité.


Le rêve d’une femme souvent façonne la réalité, et le réel des hommes toujours façonne leurs rêves et leurs fictions. Stendhal, Flaubert, Mauriac, Bernanos, Simenon parmi bien d’autres se sont inspirés de faits divers, rappelle l’auteur, qui recommande d’aller les chercher non seulement dans la presse quotidienne nationale, mais aussi dans toute sorte de journaux et rubriques, comme les annonces nécrologiques ou matrimoniales, et bien entendu sur Internet.
Les coupures de presse ont souvent cette exquise absurdité du réel à partir de laquelle tout est permis. Parmi les exemples relevés dans ces pages :
La police allemande a découvert un cadavre féminin enterré sous un tas de charbon au domicile d’un pilote d’avion qui s’est délibérément écrasé, vendredi dernier, à proximité du parlement de Berlin.

Après ces préliminaires, il ne me restait plus qu’à tomber, toujours au hasard bien sûr (à être si sûres, les voies du hasard ne prouvent-elles pas son inexistence ?), sur les très fines considérations de Sade sur l’art du roman, qui occupent judicieusement plusieurs pages de ce magasin d’écriture. Sade défenseur, entre autres, de Mme de La Fayette (« comme si ce sexe, naturellement plus délicat, plus fait pour écrire le roman, ne pouvait, en ce genre, prétendre à bien plus de lauriers que nous »), et aussi de Rousseau, Voltaire, Cervantès, ou de romans populaires comme le Moine ou Tom Jones.
Fénelon parut, et crut se rendre intéressant en dictant poétiquement une leçon à des souverains qui ne la suivirent jamais ; (…) en abandonnant le pédantisme, ou l’orgueil d’apprendre à régner, nous eussions eu de toi des chefs-d’œuvre, au lieu d’un livre qu’on ne lit plus, écrit ce grand seigneur de la littérature.
Merci, grand merci. De toi Donatien à toi Don Juan, de l’Auteur au Personnage, je m’en vais refaire un tour de manège.

En ouvrant le livre, j’ai cru revoir l’ Anatomie de la mélancolie de Robert Burton. Juste envie d’errer. Et voici la première phrase qui s’est présentée :
Vous traversez un pays inconnu où tout est mystère et enseignement. Racontez.
C’est l’une des propositions d’Hubert Haddad, quelques lignes plus loin se trouvait celle-ci :
Vous détenez un secret dont vous ignorez tout.
Ça me rappelle que je suis citée quelque part dans ce presque millier de pages, mais je ne m’y suis pas encore vue. Je continue à feuilleter. Humour noir, ironie, sarcasme et dérision, dans une section consacrée à Marcel Schwob et Courteline, ces aphorismes de Hubert Haddad :
Mettez un chien sur la piste de Dieu, il reviendra avec un os.
(Sur une poignée de poussière) Si Dieu avait eu une femme de chambre, l’homme n’aurait jamais existé.


Passant par la Géographie imaginaire, je m’attarde dans L’île inconnue.
Voici Rimbaud, maître d’œuvre, et quelques poèmes écrits par des enfants de Charleville. Celui-ci, signé Mehdi :
Reine des bergers de la prairie. Je veux bien mourir dans les corridors de cette promesse ou dans une matinée couverte de joie.
Me voici maintenant dans les Natures mortes, objets, âmes inanimées. J’y retrouve un vieil ami, le Pont de Kafka.
Dans l’espace fictif, l’objet a des pouvoirs prodigieux, écrit Hubert, il nous interpelle à travers le silence inquiet de la mémoire.

Voilà, je me suis trouvée dans ce livre ! Il s’agit de la retranscription de l’un de mes rêves anciens :
Je cherche un stage en complément de mon travail. Voici ce que je trouve : soit défricher l’Amazonie, soit décharger tout un train de marchandises précieuses, soit traduire l’Enfer de Dante. 

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