15.12.2007

Contre l'art de cour, du surréalisme à la surrection

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"La femme sauvage", photo d'Anémone de Blicquy, parue dans la revue Supérieur Inconnu
de Sarane Alexandrian, premier semestre 2006
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La femme auteur, photographiée autour de l'an 2000 par Luc Joubert,
qui photographia aussi mon cousin Libero Nardone, modèle de Rodin (notamment pour son Balzac)
et de Germaine Richier (notamment pour son Orage)
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Germaine Richier, "l'Ouragane" et "l'Orage", photo trouvée chez  Machina Speculatrix

Très colonisée par la bien-pensance socialiste, la société française a donné naissance à nombre d’artistes dotés d’une mentalité d’assistés. Ce sont même ceux-là, les quémandeurs et bénéficiaires de toutes sortes d’assistances, qui sont souvent considérés comme les vrais artistes. S’ils ne peuvent vivre de leur art, c’est que leur art est pur, conjecture-t-on dans un système de pensée faussée où désir et mépris sont indissociables, y compris pour ce qui concerne l’argent. Alors que leur désir d’être entretenus – par les pouvoirs publics, par un éditeur, un prix… n’est que le signe de leur dévirilisation, et de la dévirilisation de leur art. Molière (qui comme tous les artistes de son temps n’aurait bénéficié de nul mécénat s’il n’avait été grand et puissant) riait déjà de la préciosité ridicule des gens de cour. Or le besoin d’être soutenu, comme peuvent l’être les prostituées, va de pair avec celui de savoir faire sa cour – faire sa cour pour « arriver », tel l’arriviste et tel celui qui « vient » (jouit) en se faisant soutenir ou en soutenant. C’est le règne de l’artiste couché, vautré dans son inutile néant, incapable de s’assumer seul, donc vendu bien davantage que n’importe quel artiste vendeur, donc incapable d’assumer une parole, de faire tenir debout son art, de créer un œuvre qui tienne par elle-même.


André Breton est le grand ancêtre d’une pratique de l’art régimenté à la fois par une Idéologie et par un Réseau, de l’art impliquant allégeance. Des si belles poutres apparentes du surréalisme, j’en vois deux, l’une nommée niaiserie et l’autre dogmatisme, qui m’inspirent quelque méfiance envers la fiabilité générale de la charpente et me font préférer Dada, plus brut, le Grand Jeu, plus risqué, ou des personnalités périphériques telles Arthur Cravan ou Antonin Artaud, qui réellement vécurent la poésie au lieu de se faire plaisir à la tripoter et jouer à faire « comme si ». Comme si l’on vivait vraiment dangereusement, poétiquement, alors que l’on est fort bien installé, et surtout préoccupé de maintenir une position acquise par quelques habiles manipulations de concepts et de personnes. À cet égard, Breton n’est ni le pire ni le dernier de cette tendance française à produire des Barbara Cartland de la pensée – une tendance qui n’a fait que se développer et croître sur les engrais chimiques de la médiatisation.
C’est bien ce que signalent ces deux poutres traîtresses, mais non maîtresses, ce qu’elles disent non des surréalistes, qui furent divers, mais du surréalisme.  La tendance à la niaiserie, qui se manifeste par un foi complaisante en toute une bimbeloterie littéraire et spirituelle comme l’exaltation un peu douteuse de l’amour fou, la pratique du cadavre exquis ou l’intérêt pour l’astrologie, sent son art épate-bourgeois ; tandis que le dogmatisme guindé de Breton fleure son chef d’entreprise autoritaire, sinon paternaliste.
Breton est un révolutionnaire avec-culottes, bourgeois fin et lettré tout à la fois décidé à se libérer des carcans et à régner. Il a su reprendre Dada, l’éduquer comme on éduque un enfant turbulent, lui donner une culture originale en lui faisant redécouvrir œuvres et auteurs négligés par l’Histoire et l’Académie, en faire un jeune homme brillant, délicieusement subversif mais tout de même acceptable en société, voire très prisé dans les salons. Indéniablement la voix de son maître empêtre souvent le surréalisme dans le-surréalisme-pour-le-surréalisme, alors que son ambition proclamée est le surréalisme pour la vie.
Le phénomène se produit dans toutes les écoles - combien de situs ne voit-on faire, à leur corps et esprit défendants bien entendu, du situationnisme-pour-le situationnisme ? Pourtant le surréalisme fut et reste une aventure et une force magnifiques, grâce à la multitude de grands artistes qu’il sut inspirer, grâce à son universalisme, à sa puissance de pénétration des inconscients, puissance à la fois immédiate et durable qui en fait une expérience toujours à renouveler et réinventer, toujours actuelle. Contrairement au Nouveau Roman par exemple, le surréalisme vieillit bien parce qu’il ne vieillit presque pas, parce que malgré ses impasses il est un mouvement perpétuel, un œuf constamment prêt à éclore, un chemin toujours de nouveau à défricher. Et ceci autant du fait de ses faiblesses et de ses facilités, qui le rendent accessible par bien des voies, que par sa qualité essentielle : être une invitation permanente aux noces très intimes de l’art et de la vie.


Le surréalisme est toujours vivant, mais non pas où il perpétue les procédés qui l’ont fondé. Il est vivant là où justement l’on ne songe généralement pas à l’appeler surréalisme. Il est vivant où il se dépasse, perd ce suffixe en isme qui en fait un système vite stérilisant, vidé de ressort. Sarane Alexandrian m’a invitée dans sa belle revue et offert son amitié depuis longtemps, m’ayant trouvée surréaliste. Mais peut-être suis-je surtout surréelle, irradiant le féminin de virilité. Mon art, nourri de mille racines et radicelles courant dans la chair des eaux, des terres, des cieux, je l’appelle surrection, car j’aime être une femme à la fois livrée au monde et tendue en lui.