17.12.2007
Lac profond
Ce paradis, « l’Oiseau Bleu », a duré sept ans. À cinq, nous avions loué une maison proche du lac, dont nous étions une douzaine à profiter. Nous y dormions dès que nous avions du temps libre, c’est-à-dire souvent, très souvent, hiver comme été – et l’été ce pouvait être des semaines d’affilée. Moins d’une heure de route depuis Bordeaux, par la forêt des Landes. Et donc passions nos journées nus comme une tribu d’aborigènes sur cette petite plage arborée, avec des planches à voile et un beau canoë en bois. Par l’eau ou par la forêt, trouvant toujours moyen de s’isoler de temps en temps plus profondément, à deux ou seul.
J’avais connu une infinité d’autres paradis auparavant, notamment à l’océan, j’en ai connu une infinité d’autres depuis, spécialement ma montagne. Qui voit, repère partout le paradis, et le vit. Par exemple, l’un de mes petits paradis fut le balcon de mon HLM, où je donnais à manger aux oiseaux. Ou encore, l’habitacle de ma voiture, où je pouvais rester seule pour écrire tranquillement.
Évidemment, à l’Oiseau Bleu, j’avais toujours aussi avec moi livres, papier, stylo. Je ne cherchais pas à écrire un roman, je faisais des gammes, j’écrivais de tout, comme ça venait, je lisais, je contemplais, je songeais. Un jour, sur une autre plage du même lac, j’ai écrit ce texte.
J’avais connu une infinité d’autres paradis auparavant, notamment à l’océan, j’en ai connu une infinité d’autres depuis, spécialement ma montagne. Qui voit, repère partout le paradis, et le vit. Par exemple, l’un de mes petits paradis fut le balcon de mon HLM, où je donnais à manger aux oiseaux. Ou encore, l’habitacle de ma voiture, où je pouvais rester seule pour écrire tranquillement.
Évidemment, à l’Oiseau Bleu, j’avais toujours aussi avec moi livres, papier, stylo. Je ne cherchais pas à écrire un roman, je faisais des gammes, j’écrivais de tout, comme ça venait, je lisais, je contemplais, je songeais. Un jour, sur une autre plage du même lac, j’ai écrit ce texte.
Planches à voile et cités englouties, le lac et le texte
Sanguinet, plage Dassault, un dimanche après-midi de printemps, par grand vent. Sur le lac, à toute allure, des dizaines de taches multicolores se croisent, filent. Ballet. Au bord, avec des gerbes d’eau, des planches s’arrêtent en virant brusquement dans leur course, les voiles tombent, des êtres en combi bleue, jaune, rose, avec des harnais bariolés, s’enfoncent dans l’eau jusqu’aux hanches, marchent en tirant derrière eux la planche qui avance avec des clapots, le nez levé, la voile couchée comme après l’amour, doucement caressée, encore, entre liquide et air. Des Vénus sans sexe, à peau de caoutchouc, émergent.
Sur la plage, entre pins et eau, jeans et K-way, partout, des enfants, des femmes, assis entre des wishbones et des bottines en attente sur le sable, des combi séchant sur des branches basses, des voiles enroulées sur leur mât, d’autres debout, dépliées et claquant. Supporters silencieux.
Sanguinet, le lac, par cinq mètres de fond. Losa : sur un hectare, des vestiges gallo-romains, éparpillés autour d’un fanum, petit temple en garluche, pierre ferrugineuse du pays. Un village occupé du début de l’ère chrétienne jusqu’à la fin du IIIème siècle.
De nombreuses céramiques, pièces de monnaie, bijoux, objets divers : poids de tisserands ou de pêcheurs, fusaïoles, mortiers, biberon, lampe à huile, ont été retrouvés sur le site. Des vases sigillés fabriqués à Montans, dans le Tarn, témoignent des échanges commerciaux dans la Gaule romaine. De très grandes jarres, encore incrustées de goudron, révèlent l’existence d’une industrie du goudron par distillation du bois – goudron qui, envoyé à Bordeaux, servait à l’industrie navale romaine.
L’emploi de ces grandes jarres s’est perpétué dans la région. Au début du siècle on en utilisait de semblables dans l’industrie de la résine. Avant la guerre, les lavandières de Sanguinet se servaient d’immenses cuviers, de forme similaire, sur les bords du lac.
A un kilomètre et demi environ au large de Losa, par sept mètres de fond, s’étend un site du deuxième âge du fer (480-450 ans avant J-C), dit de l’Estey du large. On y a trouvé les vestiges d’une double palissade en bois, autour des quelques restes d’un habitat : céramiques et jattes singulières, avec leurs anses intérieures permettant de les suspendre au-dessus du feu.
Je vois les planches qui filent sur l’eau, multicolores, les corps arqués contre la voile, dans la vitesse, la lumière, l’oubli de soi, la jouissance immédiate.
Je sais les cités englouties, plongées dans l’ombre, hantées par les brochets, les hôtes silencieux des eaux, et aussi, de temps en temps, des hommes en combinaison sombre, munis de masques et d’oxygène, pour ce monde où l’on ne respire pas comme là-haut.
Et le sentiment me vient que ce lac est un texte, dont la surface est la page, dont les mots sont des voiles où je peux m’accrocher et jouir dans le souffle des phrases. Et au fond… Au fond du texte sont des royaumes… Avant les recherches archéologiques, dans quelque nuit des temps, le bruit errait à Sanguinet qu’au fond du lac gisaient une ville et une statue d’or.
La science y a trouvé d’autres merveilles. La critique universitaire s’est attachée à l’importance de la forme du texte. Mais au fond, qu’est-ce que le fond ? N’est-ce pas bien davantage que le contenu du texte, maintenu dans les limites de la forme ? Que nous dit la surface, sinon qu’il est tellement grisant de s’y laisser glisser seulement parce qu’on ressent, en-deçà, une vertigineuse étrangeté ?
L’image du lac-texte, surgie par elle-même, s’évanouit aussi d’elle-même à la réflexion. On pourrait encore jouer sur la métaphore de l’eau et de la page miroirs. Mais ce qui m’intéresse, c’est le fond. Le fond, il me semble, englobe la forme, la surface, les bords, le texte tout entier. Le fond dépasse la volonté de celui qui écrit, le fond est celui qui écrit. Il l’est, très mystérieusement.
Sanguinet, plage Dassault, un dimanche après-midi de printemps, par grand vent. Sur le lac, à toute allure, des dizaines de taches multicolores se croisent, filent. Ballet. Au bord, avec des gerbes d’eau, des planches s’arrêtent en virant brusquement dans leur course, les voiles tombent, des êtres en combi bleue, jaune, rose, avec des harnais bariolés, s’enfoncent dans l’eau jusqu’aux hanches, marchent en tirant derrière eux la planche qui avance avec des clapots, le nez levé, la voile couchée comme après l’amour, doucement caressée, encore, entre liquide et air. Des Vénus sans sexe, à peau de caoutchouc, émergent.
Sur la plage, entre pins et eau, jeans et K-way, partout, des enfants, des femmes, assis entre des wishbones et des bottines en attente sur le sable, des combi séchant sur des branches basses, des voiles enroulées sur leur mât, d’autres debout, dépliées et claquant. Supporters silencieux.
Sanguinet, le lac, par cinq mètres de fond. Losa : sur un hectare, des vestiges gallo-romains, éparpillés autour d’un fanum, petit temple en garluche, pierre ferrugineuse du pays. Un village occupé du début de l’ère chrétienne jusqu’à la fin du IIIème siècle.
De nombreuses céramiques, pièces de monnaie, bijoux, objets divers : poids de tisserands ou de pêcheurs, fusaïoles, mortiers, biberon, lampe à huile, ont été retrouvés sur le site. Des vases sigillés fabriqués à Montans, dans le Tarn, témoignent des échanges commerciaux dans la Gaule romaine. De très grandes jarres, encore incrustées de goudron, révèlent l’existence d’une industrie du goudron par distillation du bois – goudron qui, envoyé à Bordeaux, servait à l’industrie navale romaine.
L’emploi de ces grandes jarres s’est perpétué dans la région. Au début du siècle on en utilisait de semblables dans l’industrie de la résine. Avant la guerre, les lavandières de Sanguinet se servaient d’immenses cuviers, de forme similaire, sur les bords du lac.
A un kilomètre et demi environ au large de Losa, par sept mètres de fond, s’étend un site du deuxième âge du fer (480-450 ans avant J-C), dit de l’Estey du large. On y a trouvé les vestiges d’une double palissade en bois, autour des quelques restes d’un habitat : céramiques et jattes singulières, avec leurs anses intérieures permettant de les suspendre au-dessus du feu.
Je vois les planches qui filent sur l’eau, multicolores, les corps arqués contre la voile, dans la vitesse, la lumière, l’oubli de soi, la jouissance immédiate.
Je sais les cités englouties, plongées dans l’ombre, hantées par les brochets, les hôtes silencieux des eaux, et aussi, de temps en temps, des hommes en combinaison sombre, munis de masques et d’oxygène, pour ce monde où l’on ne respire pas comme là-haut.
Et le sentiment me vient que ce lac est un texte, dont la surface est la page, dont les mots sont des voiles où je peux m’accrocher et jouir dans le souffle des phrases. Et au fond… Au fond du texte sont des royaumes… Avant les recherches archéologiques, dans quelque nuit des temps, le bruit errait à Sanguinet qu’au fond du lac gisaient une ville et une statue d’or.
La science y a trouvé d’autres merveilles. La critique universitaire s’est attachée à l’importance de la forme du texte. Mais au fond, qu’est-ce que le fond ? N’est-ce pas bien davantage que le contenu du texte, maintenu dans les limites de la forme ? Que nous dit la surface, sinon qu’il est tellement grisant de s’y laisser glisser seulement parce qu’on ressent, en-deçà, une vertigineuse étrangeté ?
L’image du lac-texte, surgie par elle-même, s’évanouit aussi d’elle-même à la réflexion. On pourrait encore jouer sur la métaphore de l’eau et de la page miroirs. Mais ce qui m’intéresse, c’est le fond. Le fond, il me semble, englobe la forme, la surface, les bords, le texte tout entier. Le fond dépasse la volonté de celui qui écrit, le fond est celui qui écrit. Il l’est, très mystérieusement.
09:06 Publié dans ARt de lire, Dans le Temps, journal | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : Littérature




