06.01.2008

Le mystère et la joie

c32a472ad9938ce46d4dcc6206bd2001.jpgOn sait que Lacan, « cet érotomane, ce bougre d’ignoble saligaud », selon Artaud, avait acheté L’Origine du monde, et que, tel un petit garçon, il le tenait chez lui caché sous une autre toile – ce qui sent fort son esprit touche-pipi honteux de mâle castré par une éducation bourgeoise, et devenu prudemment et pathétiquement vicieux. Car enfin ce tableau de Courbet, sur lequel tout intellectuel moyen aime gloser, ne présente tout de même pas de quoi fouetter une chatte. En fait d’origine du monde, j’y vois les lignes de l’alpha, noir corset velu des mouches éclatantes, mais fermées sur elles-mêmes, nullement ouvertes vers l’oméga. Cette origine est barrée, comme la pensée de ceux qui croient y voir la vérité alors que ne s’y mire que la vérité de leur empêchement. Ce n’est pas l’origine du monde, c’est l’interdit du monde, la femme interdite, ou, comme je la renomme : Motus et Bouche cousue. Car elle a beau avoir les cuisses ouvertes, son sexe reste fermé que c’en est dégoûtant. À partir de là nulle vie n’entre ni ne sort, nul verbe ne naît. (Le pape a bien rappelé aux chrétiens mièvres, en cette nuit de Noël, que le petit Jésus dans la crèche, c’est le Verbe). Mais bien sûr c’est aussi un vif fantasme pour l’homme de voir une femme réduite à un sexe impuissant, qui ne donne naissance à nul verbe, nulle inquiétante vérité. Les hommes préhistoriques étaient plus évolués et aventureux, qui peignaient dans la grotte de Gargas cette vulve géante, ce vagin profond de plus de deux mètres nommé par ses découvreurs Le Grand Tabernacle :

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De même qu’un artiste de la légèreté comme Jérôme Mesnager, qui peint la vie sur les parois, lui aussi, et chez qui j’ai un jour trouvé cette toile :

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COSMICORIGYNE

Le mot cosmos désignait chez les Grecs aussi bien l’ordre de l’univers que le mundus muliebris. Leur vision esthétique du ciel, de la nature et de ses saisons trouvait en quelque sorte un écho dans le désir de beauté et d’harmonie manifesté par la parure des femmes. La parure dans un même temps voile et révèle l’essence, et l’esprit se manifeste par un bel arrangement, une séduction toute féminine, une image fantasmée et fantasmatique de lui-même…

Phusis, la Nature (de phuo, faire naître, faire croître) aime à se cacher… Le verbe employé par Héraclite dans sa fameuse sentence nous a donné le mot crypte, qui est à la fois grotte et chapelle souterraine. Ce qui apparaît se dissimule, et si le ciel étoilé nous éblouit, son principe réside dans des profondeurs chtoniennes assimilables au sexe féminin. Vulve sacrée de l’art préhistorique ou du tableau de Courbet, grande déesse, figure mythique d’une nature germinative et nourricière, la femme est l’origine du monde.

Dans toutes les traditions les hommes ont d’abord été faits par des dieux, et ces dieux, au début des temps, étaient partout présents et agissants.

Ainsi, même si l’on voyait bien les enfants sortir du ventre des femmes, au lieu de soupçonner que les hommes y fussent pour quelque chose, on préférait savoir, un peu partout sur la planète, que toute âme était de parenté divine et reposait, avant de revenir prendre corps parmi nous, dans quelque lieu où la cosmogonie locale situait la naissance du premier homme : pierre, arbre, grotte, fruit, fleur, coquillage, ciel, océan…

Des dizaines, des centaines de mythes attestent de ce premier arrangement de l’humanité avec sa destinée. Arrangement rassurant dans la mesure où, liant la naissance de l’homme au reste du vivant, il donnait un sens à sa vie, et surtout à sa mort : d’où il venait, il retournerait – pour revenir à nouveau.

D’où il venait, il reviendrait, de par sa belle mort mais aussi de par chacune de ses radieuses petites morts, chaque fois franchie l’étrangeté radicale et fascinante de ces cailloux, arbres, grottes, fruits, fleurs, coquillages, cieux et fonds marins que vous voyez ici, immobiles et doucement mouvants, paupières closes d’un œil qui vous attend, de l’autre côté du miroir.

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