13.01.2008
Révolution : au commencement, recommence l'amour
RESHIT
Au commencement était le Verbe.
Ce « au commencement » peut être lu comme une primauté dans l’ordre, autant que dans le temps : un terme de dévoilement ontologique autant qu’historique.
« Par-delà ce point, c’est l’inconnu, aussi est-il appelé « commencement », dire premier de tout », dit le Zohar. « Cette voix… la splendeur totalise toutes les lettres et toutes les couleurs. »
La voix de Dieu à tout instant primordial crée le monde, et la lumière fut parce qu’Elohim dit « Iei or », « soit lumière »… Fantasme et photo ont en grec une étymologie commune… Racine pha : phos, lumière, phèmi, dire (rendre visible, d’où : manifester sa pensée par la parole), phonè, voix… Racine phu : phuo, faire naître, phusis, nature, phos, être humain.
Or, pour qu’un bruit émis par l’être soit voix, « il est nécessaire que celui qui fait vibrer l’air soit animé et ait des fantasmes » (Aristote). Fiat lux… Et Lucifer fut. Serions-nous un fantasme de Dieu, et spécialement Lilith, « fille de Satan » (Hugo), dont Primo Levi raconte qu’elle est devenue la maîtresse du Créateur, et aussi sa Chekhinah, sa Présence dans le monde ? Lilith, la briseuse de ménages, la dévoreuse d’enfants dont on se protège avec des amulettes et des conjurations, serait donc aussi, sous cet autre nom, celle qui, selon une ancienne tradition juive, assure une parfaite harmonie au sein du couple ? « Lumière créée que D. fait descendre d’une manière miraculeuse dans un lieu pour le glorifier » (Maïmonide), la Chekhinah serait donc aussi, comme on le lit dans le Zohar, capable de se transformer en force obscure de destruction ?
Bien sûr, car toute valeur est susceptible d’inversion, dans un univers taillé en diamant aux innombrables facettes. Où chaque texte, fleur, figure, étoile, chaque élément visible ou invisible se reflète en une myriade de miroirs, se réfléchit comme l’esprit par la pensée, le langage, et que c’est dans ce perpétuel mouvement réflexif que s’inscrit l’éternel retour du même… à la fois feedback, revers et révélation qui adviennent dans ce mystérieux continent où s’épousent toute heure et toute situation, ce topos qui est à la fois no man’s time et non-lieu, espace-temps infini de la diction (contre celui, fini, de la malédiction), du dédouanement des valeurs et de l’acquittement de la condition humaine.
La confusion des langues née de Babel engendra aussi celle des temps, au sein de laquelle s’inscrit celle des genres. Tenter de démêler les nœuds de ce brouillage ancestral, c’est revenir à la question de l’origine, et du retour à l’origine, question-clé du rapport entre les sexes.
LE JOUR E(S)T LA NUIT
En déchiffrant l’énigme posée par la vierge mi-animale, Œdipe a gagné la main de la reine, sa mère perdue (qui est aussi, il lui reste à le découvrir, sa vérité).
Il sera condamné pour avoir établi son royaume présent par un double crime sur le temps : après avoir tué l’autorité traîtresse d’un passé incarné par son père, il s’est livré à un viol de la durée, mêlant les eaux du passé et de l’avenir en confondant les générations (époux de sa mère, il deviendra frère mais aussi, une fois aveugle, fils de ses filles).
Trahissant l’histoire qui l’a lui-même trahi et la réécrivant à sa façon (lui qui ne porte pas le nom de son père), Œdipe fait acte d’hubris tout en accomplissant la parole de l’oracle : la voix, le fantasme d’un dieu qui l’a promis au parricide et à l’inceste. Et sans doute est-il condamné aussi pour cette autre manifestation d’hubris, cet acte prométhéen : l’élucidation de la parole obscure de la Sphinge, figure d’un inconscient féminin terrifiant qui pose aux hommes une question qui concerne justement l’inscription de leur destinée dans le temps – dans un certain ordre du temps.
« Quel est l’être qui marche le matin à quatre pattes, le midi à deux et le soir à trois ? », telle était la plus fameuse question du monstre ; mais il posait une autre énigme tout aussi capitale : « Ce sont deux sœurs, dont l’une engendre l’autre, et dont la seconde, à son tour, engendre la première ? » S’il fallait répondre « l’homme » à la première, la solution de la deuxième était toute féminine : « le jour » (au féminin en grec) et « la nuit ». Impliquant cette fois une conception du temps cyclique et différemment sexuée.
Ainsi le fils abandonné allait-il expier pour avoir désobéi au temps linéaire et fini imparti aux mortels, temps dont il venait pourtant de prouver qu’il avait pleinement conscience. Mais aussi pour porter dans sa chair cette faute toujours tue et restée inconsciente : la confusion des sexes interdite par l’alternance du jour et de la nuit, la dualité fondamentale de l’Un. Car le père d’Œdipe, Laïos (dont le nom signifie « situé à gauche », et a donné au dix-neuvième siècle le mot laïus, avec son sens un peu péjoratif de discours), avant d’épouser Jocaste, future mère et femme de son fils, passait pour avoir inventé les amours « contre nature » en nourrissant une coupable passion pour le jeune Chrysippos, qu’il alla jusqu’à enlever à son père Pélops – lequel servait de père adoptif au même Laïos… Où l’on voit que Freud est loin d’avoir exploité toutes les subtilités du mythe grec… D’autant qu’on prétendait aussi que ce n’était pas pour une simple querelle de priorité (à droite ?) qu’Œdipe aurait tué son père, mais parce qu’ils étaient tous les deux épris de Chrysippos, et se le disputaient…
Il y a dans cette longue et vaste histoire quelques unions de la main gauche transgressives comme de la littérature et imbriquées comme un E dans l’O. Le mot laïos a donné laevus en latin, signifiant par extension « stupide, aveuglé », mais aussi « de mauvais présage »… sauf dans la langue des augures, où son sens se retourne en « favorable, propice »… Parti dans la vie du pied gauche, Œdipe allait pourtant cheminer jusqu’au bout de son destin, et le premier peut-être, dénouer sa propre énigme. Les voies du ciel ne sont pas tout à fait impénétrables, si l’on sait les lire en miroir des voies terrestres… Et si Laïos, fils d’un lambda, d’un quidam nommé Labdacos d’après cette lettre, a par hasard donné laïus, son aïeul Cadmos, lui, offrit aux Grecs un alphabet en leur apportant les premières tablettes phéniciennes.
Jeux de langue et de sexe… L’histoire d’Œdipe, bien avant de porter un enseignement à la psychanalyse, est un solide nœud métaphysique.
OÙ EST LE SPHINX ?
Œdipe, c’est la trangression par l’esprit d’un ordre immanent mais aussi social. Le fils abandonné franchit la barrière (le mur du son !) entre le signifiant et le signifié, non seulement en délivrant la réponse taboue d’une question demeurée jusque là vierge de réponse, mais aussi en passant à l’acte avec Jocaste. S’il y a un abîme entre signifiant et signifié, être humain et monde, homme et femme, il faut trouver le lieu où sauter par-dessus, trouver en soi le bouton de la détente : un bouton de fleur, éclos sans calcul. C’est pourquoi « on » s’empresse d’oublier l’histoire de la Sphinge (au nom toujours masculinisé), et de rappeler sans cesse et partout que l’aventure oedipienne, si on ne la résoud en temps et heure, est une épouvantable maladie – ce qu’elle est en effet la plupart du temps, vidée de sens.
Révéler l’autre face du symbolique, c’est tendre à la Gorgone le miroir où elle se terrorise elle–même, et tout en faisant aux yeux de « tout le monde » œuvre diabolique, gagner son salut (échapper à la mort promise par la Sphinge) et trouver la lumière : qui a vu devient aveugle, c’est-à-dire voyant.
Les Thébains souffraient de la tyrannie du monstre, mais nul n’avait su s’en libérer. Or ne jouit pas de la liberté qui veut… L’ « oedipe » allait s’abattre sur eux sous forme de peste. Freud et Jung sont sur un bateau, ils arrivent à New-York : « ils ne savent pas que nous leur apportons la peste », dit Freud (anecdote rapportée par Lacan, qui la tenait de Jung). Qui tombe à l’eau ? Ni l’un ni l’autre, mais Œdipe, un homme libre, autant qu’on peut l’être quand on a été prédestiné par un fantasme divin, un homme qui par deux fois a rencontré sa femme fatale sans se dérober, un homme pleinement vivant, pensant et agissant, qui est allé jusqu’au bout de sa démarche, de sa voie, de sa vérité.
Devenu errant, Œdipe est parvenu à la fine pointe de sa liberté, là où son aventure est désormais destin et mythe, infinie parole. Si le Fils vous libère, vous serez alors vraiment libre…
12:02 Publié dans ARt de lire, Dans le Temps, journal | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : littérature



