14.01.2008
Cormac McCarthy, « Un enfant de Dieu » et « La route »
La grandeur d’un romancier peut se mesurer à celle de son amour (agapè, charité) de l’humanité, et de ses personnages. Faulkner. Dostoïevski. Céline (oui, quelles que soient ses imprécations, sa compassion fondamentale). McCarthy.
C’est dans le merveilleux Suttree que la bonté de McCarthy éclate de la façon la plus immédiatement lumineuse. Car il s’agit bien de bonté et même de douceur et de grande tendresse, chez cet explorateur des plus noirs extrêmes de l’humanité. Ainsi en est-il dans ses deux livres les plus effroyables, ses deux cauchemars les plus poussés : Un enfant de Dieu (publié aux Etats-Unis en 1973) et La route, qui vient de sortir en France. Deux romans symétriquement opposés, si l’on considère que le premier est l’histoire d’un enfant abandonné par son père suicidé, et devenu un errant muré dans sa solitude, tueur en série nécrophile ; tandis que le dernier est celle d’un père qui fait tout pour sauver son fils, alors qu’ils errent dans un monde en ruines absolument terrifiant. Là l’orphelin porte la mort au sein de la vie ; ici le père porte la vie, son fils, au sein de la mort.
McCarthy est chez lui dans la dévastation. C’est là qu’il touche le nerf de l’humain, qu’il le met face à face avec l’indicible. Comme tous les grands mystiques il cherche le désert et au-delà, la destruction, la brûlure d’où renaître. Arpentant des champs couverts de lave noire, penché sur le désastre, scrutant sa surface, à l’affût des instants où miraculeusement surgissent les minuscules pousses qui toujours finissent par venir témoigner de la victoire de la vie.
Ces pousses, les instants de lumière, d’humanité, d’union avec la Création, au plus noir des ténèbres. La beauté de la nature où vit, solitaire et fou, Ballard, le tueur nécrophile. Cet homme totalement, définitivement perdu, n’est-il pas du moins aimé d’elle, la nature, qui le protège comme s’il était son enfant, comme s’il lui ressemblait, peut-être ? Rien n’est dit de tel, mais une odeur de blasphème se dégage de ce livre paradoxal, où la logique du mal, entrée dans l’être jusqu’à l’insoutenable, laisse pourtant le sentiment, peut-être inconscient, d’une pureté de ce même être, due à sa complète exclusion de la société humaine.
Ballard, orphelin, est devenu un enfant de Dieu, mais seulement pour le pire. Est-ce possible ? Serait-ce le sort de l’homme ? Trente-quatre ans après, McCarthy, devenu un vieil homme, dédie ce roman symétrique, où le pire s’est étendu mais n’est pas l’horizon, à son jeune fils. Roman tout aussi terrifiant, mais dont la situation inversée rend possible une réconciliation.
« D’accord » : tel est le mot-clé de ce livre, celui que s’échangent sans cesse ce père et ce fils, condition de leur survie. Dieu, énormément présent par son absence dans Un enfant de Dieu, se trouve dans La route, quoique couvert de suie comme l’univers, présent par le désir qu’ont de sa présence, de son regard, de sa survie, les deux personnages – même s’ils expriment le moins possible ce désir, quasi indécent dans ce monde d’épouvante. Et surtout, il est en chacun d’eux, en ce qu’est chacun d’eux l’un pour l’autre : la vie, l’amour, c’est-à-dire tout.
« D’accord » : tel est le mot-clé de ce livre, celui que s’échangent sans cesse ce père et ce fils, condition de leur survie. Dieu, énormément présent par son absence dans Un enfant de Dieu, se trouve dans La route, quoique couvert de suie comme l’univers, présent par le désir qu’ont de sa présence, de son regard, de sa survie, les deux personnages – même s’ils expriment le moins possible ce désir, quasi indécent dans ce monde d’épouvante. Et surtout, il est en chacun d’eux, en ce qu’est chacun d’eux l’un pour l’autre : la vie, l’amour, c’est-à-dire tout.
Le père le dit, cet enfant est la parole de Dieu, ou Dieu n’a jamais parlé. Ballard était un tueur, un monstre isolé au cœur de la vie ordinaire des hommes. Ici l’homme et « le petit » sont deux « gentils » isolés et traqués parmi des hommes cachés, réduits à l’état de cannibales. Que l’enfant soit témoin du sacrifice d’un bébé, et il cesse de parler. Le Verbe de Dieu s’est bel et bien incarné une nuit de Noël, ou il n’est pas.
Ballard tournait dans son territoire, eux vont vers le sud. Qu’ils l’atteignent ou non, ils ont un but, leur marche a un sens. Tout est brûlé et glacial, noir de suie et blanc de neige, le monde n’est qu’une goule dévorante, mais l’enfant toujours se bat pour aider son prochain quand il s’en présente un, si misérable soit-il, l’enfant sans cesse rappelle la distinction entre gentils et méchants, puisque seul le refus de tomber dans le mal (le crime et le cannibalisme) peut les sauver.
C’est parce qu’ils aiment Dieu, sans doute, que chaque fois qu’ils sont sur le point de mourir de faim, se présente ce qui les sauve. Le Dieu du ciel, celui qu’on ne peut plus voir, et celui que chacun est l’un pour l’autre : le Père, « Papa », qui garantit la survie ; et le Fils, son verbe, espoir de perpétuation et de retour de la vie.
Ballard tournait dans son territoire, eux vont vers le sud. Qu’ils l’atteignent ou non, ils ont un but, leur marche a un sens. Tout est brûlé et glacial, noir de suie et blanc de neige, le monde n’est qu’une goule dévorante, mais l’enfant toujours se bat pour aider son prochain quand il s’en présente un, si misérable soit-il, l’enfant sans cesse rappelle la distinction entre gentils et méchants, puisque seul le refus de tomber dans le mal (le crime et le cannibalisme) peut les sauver.
C’est parce qu’ils aiment Dieu, sans doute, que chaque fois qu’ils sont sur le point de mourir de faim, se présente ce qui les sauve. Le Dieu du ciel, celui qu’on ne peut plus voir, et celui que chacun est l’un pour l’autre : le Père, « Papa », qui garantit la survie ; et le Fils, son verbe, espoir de perpétuation et de retour de la vie.
Entre ces deux formes de Dieu, ne se produit-il pas dans ce livre un fantastique retournement ? N’avait-Il pas, la dernière fois, sacrifié son Fils sur la Croix ? Or il se passe précisément le contraire, dans ce roman. Tout d’abord il veut absolument lui épargner le pire. Leur bien le plus précieux est un revolver, avec un seule balle. Réservée à l’enfant, pour le cas où il viendrait à être trouvé par les « méchants ». Chaque fois que le père s’absente il lui laisse l’arme, avec consigne de se tirer dans la bouche si les méchants le trouvent. Lui offrir une mort rapide pour éviter la mort dans les tortures. Et finalement c’est le fils qui restera en vie. Comme si son père rachetait ainsi le ressentiment des hommes envers Dieu, dont ils se pensent abandonnés. Comme si, après l’anéantissement apocalyptique, l’histoire devait se retourner, comme il est dit.
02:06 Publié dans ARt de lire | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : littérature




