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05.02.2008
La vive joie de vivre
À midi j’ai reçu un appel d’un jeune homme de quarante ans, Laurent, arrière petit-fils de Libero Nardone, et donc mon cousin. Nous ne nous sommes jamais vus, nous ignorions l’existence l’un de l’autre, il m’a trouvée en cherchant Libero sur Internet, et voilà, nous allons nous voir après-demain, échanger ce que chacun sait sur cet ancêtre, et pourquoi pas, continuer l’enquête ensemble. « Vous êtes la seule que je connaisse à vous y intéresser », m’a-t-il dit, et c’était réciproque. Déjà c’était difficile de s’arrêter d’en parler au téléphone, c’était comme de faire réapparaître un disparu à deux voix – un effet saisissant.
J’ai repensé à toute cette famille, les Nardone. Comme ils étaient tous fantastiquement heureux. Des immigrés qui avaient grandi à Soulac, au bout de la Gironde où l’on embauchait pour les huîtres, fin XIXème-début du XXème siècle, dans la plus noire misère – une seule paire de sabots pour tous les je-ne-sais-plus-combien d’enfants, le premier levé la prenait les autres allaient pieds nus même en hiver, au menu à tous les repas des patates bouillies dans un grand chaudron et c’est tout… J’ai évoqué ça dans l’un de mes livres, et comment ma grand-tante Joséphine racontait qu’enfant, ayant toujours faim, quand elle trouvait un escargot elle le mangeait tout cru. Eh bien, j’ai connu quatre de ces enfants, devenus mes grand-oncles et grand-tantes, ils habitaient près de chez nous, et jamais jamais je n’ai entendu le moindre début de plainte de leur part, bien au contraire. Ils s’étaient toujours bien débrouillés, mon grand-père Emile, maçon, qui est mort jeune, dans la cinquantaine, avait eu le temps d’acheter plusieurs appartements à Bordeaux et de se construire une petite maison de vacances à Soulac, où ma grand-mère est venue vivre une fois veuve, louant ou vendant les appartements au fur et à mesure de ses besoins. Mon oncle Albert avait été chanteur dans les chœurs de l’opéra de Bordeaux, puis gendarme quelque temps et plus ou moins gigolo sans doute, et lui aussi s’était retiré à Soulac dans une maison qu’il avait fait construire, mythomane invétéré qui ne croyait pas davantage à sa perpétuelle mise en scène de lui-même qu’il ne demandait à quiconque d’y croire, très drôle, qui s’inventait toujours des passés grandioses, mais enfin il avait largement de quoi vivre (il est vrai qu’ils vivaient tous de si peu) et montrait volontiers, en même temps que ses photos en costume de scène, les bijoux que lui avaient offerts ses « admiratrices », comme il disait, même si on le soupçonnait d’avoir eu aussi des admirateurs, ce qui passait juste pour amusant, dans ma famille. Leur sœur Joséphine, veuve d’un médaillé de guerre, un fonceur qui faisait sauter des ponts et autres exploits demandant un grand courage physique, était solide comme une racine de gingembre, malgré sa tendance à la paranoïa, qui l’avait fait se fâcher à mort avec Albert, qui habitait à cent mètres de chez elle. Néné était la noblesse d’âme incarnée, je ne sais plus quel avait été son métier mais il avait épousé une petite-bourgeoise à collier de perles bigote et rigolote, et lui, mince et droit, l’allure naturellement élégante, était merveilleusement généreux et gentil. Ces dernières années, il ne restait plus que lui et Marie-Rose, la petite dernière de la fratrie.
Ah, Marie-Rose, quel poème ! Elle était restée jeune fille, comme on disait, non par manque d’amoureux car elle a toujours été ravissante, mais pour ne pas laisser sa mère seule (une petite vieille que j’ai connue, toujours toute en noir dans le costume régional, et mutique). La dernière fois que je l’ai vue, elle avait dans les quatre-vingt quinze ans, portait des baskets à semelles compensées et une perruque blonde qui ressemblait à celle de Pimprenelle, ayant toujours bon pied, et sa tête et sa joie, son sourire perpétuel, deux ronds de poudre rose aux joues, et son petit rire toutes les deux minutes. Déjà quand j’étais enfant elle nous amusait, tellement elle était toujours parfaitement heureuse et comblée d’aise, à croire que le monde entier avait été créé rien que pour son bonheur. Pourtant elle ne faisait rien d’autre que se promener de son pas vif et alerte d’éternelle et mince jeune fille, aller ramasser de l’herbe à lapins, rester assise sur son petit banc à regarder le temps passer, lire son Points de vue plein d’images de rois et de reines, rentrer faire sa soupe, la manger, écouter un peu la radio sur son poste, et voilà. Pour autant elle n’était absolument pas stupide, ils étaient tous très vifs, très sensés, et surtout, pénétrés d’un sens extraordinaire du caractère théâtral de la vie, et même de son comique. En dernier lieu, tout les faisait rire. Dans mon meilleur, je suis comme eux. Chaque jour qui commence m’a toujours paru une merveilleuse aventure qui débute. Le soir quand je m’endors je savoure le fait d’être au lit et en même temps je me réjouis d’avance à la pensée du matin qui va suivre. Je prends même tant de temps pour la goûter, cette vie, que souvent je finis la journée sans avoir fait grand-chose (beaucoup de temps à songer mais ni télé ni radio), et ça ne me dérange pas, tout ce temps « perdu » se reconcentre en énergie d’autant plus grande quand je passe à l’acte. Mes fils se moquent de moi parce que je chante tout le temps, mais ma mère me disait que chez elle (dans l’autre part de ma famille, du côté des Français, donc), tout le monde chantait tout le temps, et les voisins aussi, c’était comme ça autrefois dans le peuple, les gens étaient joyeux.
Bien sûr tout ça n’empêche pas les souffrances, mais l’important c’est que les souffrances, si grandes puissent-elles être, n’empêchent pas la joie, et l’accord profond avec la vie.
Je suis certaine qu’il en était de même chez les nobles, autrefois. C’est la société bourgeoise, le mode de vie bourgeois, qui a éteint la lumière en l’homme.
19:18 Publié dans Dans le Temps, journal | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : Littérature






