14.02.2008

Saint Paul

3835e4b1a9ee1aca919fe07d212e455e.jpgSaint Paul parle parfaitement juste, mais sa langue fait des pointes sur la corde raide, elle est en éveil supérieur, et toute lecture un rien assoupie la fait tomber dans l’erreur. C’est ainsi que l’homme emporté par sa pesanteur réduit à néant la grâce de l’équilibriste.

Pour ce lecteur bas (Simone Weil l’a dit, la bassesse et la superficialité sont liées à la pesanteur), saint Paul est cet apôtre sévère qui fustige la chair et manifeste une solide misogynie. Bien des athées le récupèrent ainsi comme repoussoir du christianisme ; et bien des croyants trouvent en lui une justification morale à leur peur de vivre. Or nul n’est moins cousu de moraline que Paul de Tarse. Certes, il a des formules parfois étranges et très dérangeantes pour un esprit moderne. Ne dit-il pas des femmes que « comme le dit la loi de Dieu, elles doivent être soumises » ? Ne prétend-il pas qu’elles ne doivent pas parler dans les assemblées, que la décence leur ordonne de se couvrir la tête pendant le culte, et qu’il serait meilleur pour l’homme et la femme de ne pas se marier, si seulement ils pouvaient maîtriser leur désir ?

Oui, c’est bien ce qu’il déclare aux Corinthiens, et c’est sans doute ce que retiendra le Corinthien bas. L’auditeur un peu moins pesant entendra aussi, sur ces questions, que le corps du mari est à sa femme comme le corps de la femme est à son mari ; qu’ils ne doivent pas se refuser l’un à l’autre sauf s’ils l’ont décidé « d’un commun accord », juste pour la durée d’un temps de prière ; que « si un mari chrétien a une femme non croyante et qu’elle soit d’accord de continuer à vivre avec lui, il ne doit pas la renvoyer ; de même, si une femme chrétienne a un mari non croyant et qu’il soit d’accord de continuer à vivre avec elle, elle ne doit pas le renvoyer » ; que « de même que la femme a été créée à partir de l’homme, de même l’homme naît de la femme, et tout vient de Dieu. »

À ce niveau de lecture, il apparaît donc que Paul prône que soit marquée dans la vie publique la séparation des sexes, dans le respect de la coutume, mais en même temps leur nécessaire accord, et leur égalité de valeur. Ce sont là ses paroles telles qu’il désirait qu’elles fussent entendues par le plus grand nombre de ses auditeurs, lui qui disait enseigner « une sagesse aux chrétiens spirituellement adultes. » Mais l’essentiel de la parole de Paul se trouve dans son affirmation si vigoureuse que la Loi n’est rien. Paul est adulte, il ne s’en remet pas à Dieu comme un enfant à son père, tout en respectant sa Loi il tient à maintenir le dialogue avec Celui qui devient ainsi son partenaire et non un simple pourvoyeur de nourritures terrestres et spirituelles.
Paul est l’apôtre qui a le plus puissamment illuminé la portée révolutionnaire du message du Christ, l’homme de la Nouvelle Alliance. Celui qui proclame sans le moindre sentimentalisme la supériorité absolue de l’amour, et l’anéantissement de la mort. La Loi est un cadre et une aide mais aussi une paresse, un masque mensonger souvent, et une pesanteur. L’homme n’est véritablement libre que dans sa vérité profonde, qui est la grâce. Quand Paul dit que la femme, selon la loi de Dieu, est soumise, j’entends cette phrase dans sa vérité de grâce.  Même si elle rappelle l’alliance mosaïque qui règle les rapports humains afin de conférer au peuple la paix, sociale et personnelle. Cette loi est encore trop superficielle pour le chrétien véritablement adulte. Pour le chrétien, la soumission de la femme dans la loi de Dieu ne peut être que la soumission de l’être à l’Esprit, le oui donné par Marie à l’Esprit venu la féconder.
Ainsi il ne s’agit pas de rejeter la loi mosaïque, mais de la dépasser. La loi mosaïque n’est pas fausse, mais elle ne devient juste que si elle est interprétée par chacun dans la grâce, par chacun en accord avec son Autre humain, et dans l’union avec l’Esprit. Marie est bien la nouvelle Eve, trois fois née de Dieu et non une fois de la côte de l’homme. Une première fois comme être humain né d’un homme et d’une femme mais grâce à son divin fils à venir, par immaculée conception ; une deuxième fois comme épouse du Saint-Esprit et mère de Dieu par la chair ; une troisième fois comme mère spirituelle désignée par Jésus sur la croix à Jean, et partant, à tous les hommes.

Dans la nécessaire séparation des sexes que rappelle Paul, je vois la marque de l’autonomie de l’être humain appelé femme. Cette séparation, au-delà du partage social des rôles, qui évolue en même temps que la société, dépasse justement la sphère sociale pour souligner la libération de l’homme et de la femme inscrite dans la Nouvelle Alliance. De même qu’au-delà d’Eve, avec Marie, la femme, mère et épouse de Dieu, ne descend ni ne dépend plus de l’homme, au-delà de la Loi, l’être humain, homme ou femme, ne dépend plus ni de son humanité, ni de son sexe, ni d’autres êtres humains. Car « tout vient de Dieu », c’est-à-dire du plus grand et magnifique espace de liberté dans lequel on puisse rêver de vivre.

in La jeune fille et la Vierge