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22.02.2008

L’errance est humaine

Il fait bon marcher dans un temps de pluie. Je suis toute sourire des jambes aux yeux, j’aime tant les nuages ! Je songe que j’ai rendez-vous avec eux, à la montagne très souvent ils viennent embrasser ma maison et m’emmènent flotter, dans les rues de Paris c’est moi qui mets la ville en bateau de vapeur, j’ai rendez-vous, je fends le flux des piétons des voitures, j’ai rendez-vous je ne sais où, j’y vais.

Hier j’ai songé qu’être sans toit n’est pas être sans toi, ni être sans toi être sans toit, comme on l’entend trop facilement, mais être sans soi. Ma maison c’est moi. Même si cette maison n’est qu’une tente, ou n’importe quel abri de nomade. Ma maison, le lieu que j’habite, n’est pas mon ego limité, mais moi en Soi, où peut habiter Dieu.

Quoique le sigle SDF soit très déshumanisant, le terme « sans domicile fixe », s’il n’évacuait le verbe, serait plus juste pour désigner la plupart des hommes que « sans-abri » ou « sans-logis » - qui ont aussi le grave défaut d’évacuer le verbe être, et de définir cet être devenu inexistant par un manque total d’habitat. Des rangées de tentes le long du canal Saint-Martin, par exemple, donnent le sentiment de la détresse de l’homme contemporain condamné à l’habitat en série, que ce soit dans ces alignements de toiles installés en urgence ou dans les structures de type HLM (là aussi le sigle néantise la parole humaine, son être).

Mais il m’est arrivé de rêver, en voyant une cabane en carton ou une tente isolée sous un pont ou dans quelque recoin de ville, de la vie que je pourrais avoir là. D’en rêver non comme d’une vie de rêve, évidemment, mais comme d’une vie possible. Car si ces plus pauvres abris marquent bien l’exclusion sociale, du moment qu’ils sont singuliers, ils préservent quand même de l’exclusion de soi. Peut-être même, tout en étant les signes d’une destruction en cours intense, peuvent-ils renforcer la vie en soi ; il me semble que c’est ce qui arrive à la narratrice de ma nouvelle L’exclue, qui, de moins en moins « abritée », finit par trouver abri en soi-même, en son propre corps qui a gagné l’éternité en se changeant en statue.

J’ai erré dans Paris, un temps, au début des années 2000, alors que j’avais dû rendre mon appartement, logeant ici ou là, où des proches ou amis pouvaient m’accueillir, logeant même quelques semaines dans des bureaux vides, seule absolument car une grande peine m’empêchait de parler avec quiconque. Quand je passais près de mon ancien appartement, la perte de mon chez-moi m’abrutissait d’incompréhension. Je passais dans une autre réalité, exactement comme la fois où, adolescente, ayant pris trop de LSD, je n’arrivais plus à reconnaître ni le monde qui m’entourait, complètement déformé, ni moi-même. En ce temps-là, quoique sans tomber dans le sordide, j’ai beaucoup flirté aussi avec la vie de SDF, errant avec mon ami sac au dos et dormant souvent dehors, ou côtoyant chaque jour une bande d’enfants des banlieues perdus, qui dormaient dans un squat. Pourtant même dans ces circonstances, malgré la déréliction, la joie de vivre l’emportait chaque fois que je marchais, que j’étais dehors et libre sous le ciel, chaque fois que je réhabitais le ciel.

« Quand tu me manques je me manque », ai-je écrit dans l’un de ces moments, sans savoir alors que ce « tu » était Dieu. Si j’aime un homme et qu’il s’absente, il me manque. Si je perds mon logement, mon toit me manquera. Mais maintenant que Dieu ne me manque pas, je ne peux pas me manquer, puisqu’il est ma maison, et moi la sienne.