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24.02.2008
Catastrophes naturelles
Je me suis réveillée à l’aube, là-haut dans la chambre sous les toits que j’appelle Paradis. J’ai ouvert la fenêtre, contemplé Paris qui venait comme une photo dans un bain de révélateur, la gaze brumeuse du petit jour s’arrachant doucement des murs. Des pigeons ramiers, dont l’un était peut-être Tufu, celui qui est né et s’est développé sur le rebord de ma fenêtre, en août et septembre derniers, dormaient sur les cheminées, ou sur l’arête des toits de zinc. Les chants des oiseaux se sont levés, les uns après les autres.
J’ai enfilé mes bottines, mon peignoir court en soie, ma veste en cuir, glissé mes vêtements de la veille dans mon sac. J’ai descendu les six étages, traversé la cour, rejoint Béatrice à qui j’avais prêté mon lit et qui repartait en Amérique.
Béatrice, nos dix-sept ans communs. En parlant comme si c’était tout à l’heure. Sans nostalgie, sans recherche du temps perdu, sans souvenirs d’ancien combattant. N’en parlant pas, d’ailleurs. Le laissant faire irruption n’importe quand, ce temps toujours vivant, toujours présent. Mon frère J-C, dont j’étais très proche, avait dix-huit ans, et elle dix-neuf, quand leur fille est née, Sonia, quatre mois après la naissance de mon fils, Nico. Nico et Sonia ont passé leurs premières années très proches l’un de l’autre. Puis Sonia a eu un fils, Elio, quatre mois après la naissance de la fille de Nico, Asia.
À vingt ans Béatrice s’est mise à faire des allers-retours en stop entre Soulac et Berlin, où elle fut d’abord danseuse nue dans une grande boîte de nuit, avant de s’installer là-bas pour de nombreuses années, ayant trouvé du travail à l’Opéra, puis à l’Armée. Ensuite elle a émigré aux Etats-Unis, où elle voyage beaucoup, étant chargée par une compagnie d’assurances d’estimer les dégâts après les catastrophes naturelles. Bientôt elle ira vivre, dit-elle, en France ou au Vietnam. Toujours intelligente, indépendante, rieuse, calme, solide, libre. Sans aucune famille, puisqu’il ne lui restait que sa mère, avec qui elle a rompu définitivement dès ses vingt ans.
Hier nous avons toutes les deux parlé pendant des heures, au café, en marchant, au restaurant. De politique internationale et nationale, car elle suit de près la marche du monde. De typhons. Du procès qu’elle intente à un assureur, suite à un accident de voiture ; et de mon procès contre mes plagiaires. De l’aptitude des os à se reconstituer. De quelques animaux, et de l’intelligence de certains oiseaux. J’ai été contente de la revoir. J’ai absolument besoin de solitude mais j’aime profondément, non pas regarder en voyeur, mais contempler de tout cœur la vie des gens.
Cette nuit au Paradis, avec O, j’ai revu, sur les quelques plans qu’il a filmés l’autre soir à la République, le clochard céleste dont je parlais dans l’avant-dernière note et qui apostrophait Augustin Legrand pour lui rendre hommage, avec sa figure cassée par la vie dehors et plus étrangement souriante que celle de la Joconde. On ne peut pas comprendre tout ce qu’il dit, se déclare sans-papiers comme si c’était un titre de noblesse (?), parle de latin et de grec, passe d’une langue à l’autre, français, anglais, italien, russe, puis soudain prononce comme un étendard, « Piero della Francesca », ensuite je me souviens qu’il a salué en grec, en arabe, en japonais, et qu’il est parti, s’est éloigné, tout seul dans la nuit. Comment Dieu a-t-il réussi à créer une personne aussi fantastique ? Oui, j’aime les gens dans leur poésie, et les élites ne sont pas celles qu’on croit.
12:29 Publié dans Dans le Temps, journal | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : Littérature






