25.02.2008

Plagiat ? Analyse comparative

Ajout du 17 décembre 2009 : hier a eu lieu la plaidoirie (voir ici). Le jugement sera rendu le 11 février prochain.

Ajout du 23 septembre 2009 : la prochaine audience est fixée à la mi-décembre prochaine.

Ajout du 30 juin 2009 : la prochaine audience est fixée au 17 septembre prochain.

Ajout du 5 mai 2009 : la prochaine audience est fixée au 18 juin... toujours à suivre, donc !

Ajout du 1er avril 2009 : la prochaine audience est fixée pour la fin de ce mois d'avril. (Ce n'est évidemment pas moi qui ai envie ni qui fais en sorte que ça dure aussi longtemps).

Ajout du 14 février 2009 : la prochaine audience est fixée pour la fin de ce mois de mars.

Ajout du 19 décembre 2008 : Gallimard ayant rendu ses conclusions, nous y répondrons lors de la prochaine audience, fixée au début de février 2009.

Ajout du 3 octobre 2008 :

Lors de l'audience de ce jour, l'avocat de Gallimard a demandé un délai supplémentaire. Compte tenu de l'encombrement du Tribunal, une autre audience a été fixée pour le 12 décembre prochain.


Fin août 2007, alors que paraissait mon roman Forêt profonde (Le Rocher), j’ai lu le dernier roman de Yannick Haenel, Cercle, publié à la même période. Dès la première page, et jusqu’à la dernière, j’ai vu ce livre d’un bout à l’autre nourri de mon œuvre : Forêt profonde, mais aussi notamment La Chasse amoureuse (Laffont) ou Ma vie douce (Zulma).
Dans un premier temps j’ai voulu traiter cette affaire par le mépris. Des courriels à Yannick Haenel, que je connais, étant restés sans réponse, je me suis tue pendant plusieurs semaines. Au cours desquelles j’ai réalisé qu’une telle mésaventure constitue une violence psychique qui ne peut se résoudre dans le mutisme. Je me suis donc décidée à parler, sous le choc et fort maladroitement au début, sur Internet.
Bien sûr il s’agit d’une contrefaçon subtile et qui ne saute pas aux yeux malgré son importance. Il fallait une démonstration, j’ai commencé à y travailler. Quoique j’aie alors eu le soutien de quelques lecteurs des deux oeuvres en question, beaucoup se sont alors retournés contre moi, me soupçonnant de me livrer à quelque basse manœuvre publicitaire. C’est ainsi que je me suis décidée à porter l’affaire en justice.
m'apparaissait plagié dans sa structure et une grande quantité de thèmes s’y trouvaient repris souvent jusqu’à la paraphrase, voire la copie de formules. Mais plusieurs autres de mes livres avaient aussi servi de vivier pour l’écriture de

Voici l'analyse comparative à partir de laquelle mes avocats, Me Emmanuel Pierrat et Me Guillaume Sauvage, ont établi l'assignation en justice.

Cette démonstration n'est pas celle de l'assignation. Elle s'y trouve reprise de façon simplifiée, mais l'assignation expose et développe aussi d'autres éléments, non donnés ici, relatifs à cette affaire, que mes avocats ont relevés et mis en évidence par eux-mêmes.


******************************************


« Que s'est-il passé ? »


Il l’a déclaré lors d’une interview parue sur le site Bibliobs.com, Yannick Haenel souhaitait, dans son dernier roman, réaliser « l’extension du domaine de l’érotisme ».
« Si je peux me permettre, vous avez progressé dans la narration des scènes érotiques: elles sont à la fois plus légères et plus crues. Y a-t-il eu de votre part une attention particulière sur ce motif ? Que s'est-il passé ? », venait de lui demander le journaliste, John Jefferson Selve.
« Pour ce livre, je n'ai rien «voulu». Ce qui s'est imposé, c'est du rouge - du rouge qui perce sur un fond gris-bleu », répond Haenel.

Or le rouge d’Eros ne tient pas que du sexe. Les scènes directement érotiques parsèment tout son roman, mais il a également pris soin d’introduire nombre de thèmes qui ne sont pas directement sexuels mais participent de l’érotisme d’une écriture telle que celle d’Alina Reyes, notamment tous ceux qui expriment une fusion avec la nature et la surnature. L’abondance de ces thèmes, traités de façon souvent très précisément proche, et le sens général de son dernier roman, donnent, après lecture attentive, la forte impression que Cercle a été écrit « en regard » de Forêt profonde. Il apparaît aussi que ce dernier livre et quelques autres du même auteur ont pu servir de vivier symbolique où Yannick Haenel a nourri son ouvrage.

Sur la démarche qui a pu présider à l’écriture de Cercle, on trouve à l’intérieur même du roman des phrases qui laissent à méditer. Comme celles-ci :
Tout en vous vient d’autre part (p.31)
C’est le secret de ce livre : comment le yang trouve dans le yin sa pâture, et par elle se change en divinité bizarre. (p.272)
d’où viennent les phrases ? Certainement pas de l’intérieur (p.459)
ce qui compte, me disais-je, c’est de faire usage des livres – c’est d’employer leurs phrases (p.466)


À noter enfin que si Forêt profonde et Cercle ont paru à la même date, de nombreux passages du premier roman ont été publiés sur Internet en cours d’écriture (à partir de 2004) – et plusieurs états du manuscrit ont circulé chez plusieurs éditeurs (Zulma, Gallimard, Laffont), notamment par courrier électronique, entre 2004 et 2007.


STRUCTURES COMPARÉES DE FORÊT PROFONDE ET CERCLE


Les deux romans figurent une traversée « dantesque » en trois parties. Dans les deux textes, chacune de ces trois parties contient à la fois le purgatoire, l’enfer et le paradis, mais il reste que, toujours dans les deux cas, le purgatoire est plutôt figuré par la première partie, l’enfer par la deuxième, et le paradis, ou du moins le retour à la vie et son approbation, par la troisième.
Cette disposition est signalée par les gravures dans Forêt profonde, et par l’indication écrite d’être entré « en enfer » (p.267). Dans un précédent état du manuscrit, elle était indiquée par les titres « Purgation », « Géhenne », et « Éden ».
Pour Cercle, Yannick Haenel a lui-même indiqué avoir construit son roman dans cet ordre : « Je me disais : ce livre sera un triptyque. Au milieu, c’est indiscutable, il y a l’enfer. La première partie est, en un sens, un purgatoire. Et la troisième, encore inachevée, un paradis. » (p.483)

Nous présentons ici un tableau simplifié de ces trois parties. Une analyse détaillée des thèmes sera proposée à la suite.

Dans ces tableaux, les mots en caractères gras indiquent des similitudes de situations - ce ne sont pas des citations, sauf cas signalés par des guillemets.

Les trois parties de Forêt profonde sont séparées par des gravures de Dürer : Le Chevalier, la Mort et le Diable (pages 12 à 229) ; Le Désespéré (pages 230 à 305) ; La Vierge allaitant l’enfant Jésus (pages 306 à 381).

Cercle est quant à lui divisé en trois « Cercles » : Cercle I (pages 13 à 290) ; Cercle II (pages 291 à 404) ; Cercle III (pages 405 à 494).

Dans les deux livres, la première partie occupe plus de la moitié du roman ; les deux dernières sont à peu près équivalentes en longueur.


[À la place d'une figuration en tableaux, je propose ici une comparaison des textes facilitée par l'usage de la couleur rouge pour les miens, bleue pour ceux de Yannick Haenel]


Résumés des deux "première partie"

La narratrice, Alina Reyes, rêve d’une lutte féroce entre un homme et une femme. Elle évoque son désir de passer dans d’autres dimensions par l’écriture d’un livre.
Désireuse de partir à la rencontre d’Haruki, un jeune homme qui lui est cher, la vieille femme qu’est aujourd’hui la narratrice, pressentant le dégel, a décidé de sortir pour la première fois depuis des années.
Au cours de sa traversée d’un Paris d’anticipation, ruiné et gelé, elle se remémore longuement son amour à distance, une passion liée à sa vie d’écriture, qui la fit tomber dans le néant et la conduisit à se livrer à des errances solitaires et poétiques dans Paris ; à connaître des extases mystiques en montagne ; à goûter une longue exaltation érotique ; et à souffrir mille tourments. Cette remontée dans le temps s’accompagne d’une forte critique sociale, du caractère mensonger du monde moderne et notamment du mirage de la vie virtuelle.


Sur le quai, le narrateur, Jean Deichel, pour la première fois depuis des années ne monte pas dans le train qui le conduit au travail. C’est décidé, une nouvelle vie l’attend.
Se dirigeant vers Notre-Dame, le narrateur passe par le pont des Arts, où il rencontre Anna-Livia, une danseuse avec laquelle il entre, par l’intermédiaire de statues, dans une relation d’amour à distance.
Dans les hauteurs de Notre-Dame de Paris, il fait l’expérience d’une chute à l’envers, passe dans une autre dimension : le vide ou le néant. Désormais installé à l’hôtel, il se livre à de longues errances solitaires et extatiques dans Paris, qui alimentent l’écriture de son livre, comme les rencontres érotiques qu’il fait tout en continuant à penser à sa lointaine danseuse. Il finit par retrouver Anna-Livia, avec laquelle il vit un temps d’amour, avant qu’ils ne soient de nouveau séparés. Sa quête poétique et érotique reprend, accompagnée d’une forte critique sociale.

Résumés des deux "deuxième partie"

La narratrice, dans un cauchemar, est attaquée par un chien. Elle s’aperçoit qu’elle est restée « du côté de la nuit », « de l’autre côté ». Elle accomplit un parcours onirique (« L’enfer commence toujours bien sinon personne n’irait », p.267) au terme duquel elle est conduite, en corbillard, dans un bordel-baraquement, dans l’hiver très froid et la neige d’un pays en guerre. Elle va au bout de la nuit de l’âme, dans le sexe et la mort, regrettant un bonheur perdu et pensant aux loups, qu’elle associe à un homme censé la visiter la nuit, son amour secret.

Le narrateur est à Berlin (« l’enfer », p. 301), dans l’hiver très froid et la neige, hanté par la mémoire des guerres. « J’ai passé quatre semaines à Berlin. C’était un cauchemar » (p. 301) Il est attaqué par un chien. Connaît une succession de visions morbides et d’extases. Parle par téléphone à son lointain amour, Anna-Livia. Fréquente des drogués nihilistes, atteint la limite du sexe morbide en compagnie d’ « un damné besognant une muette » (p.401) Il se met à porter un masque de loup, notamment pour écrire. [à noter par ailleurs que dans son court-métrage Métamorphoses, diffusé sur Canal +, Alina Reyes portait un masque "loup" pour écrire]

Résumés des deux "troisième partie"

Sortant de la nuit, la narratrice se réveille sur la Seine, dont les glaces sont en train de craquer. Fin de l’interminable hiver. Haruki est là, qui la prend par la main, et avec lequel elle trouve refuge dans Notre-Dame. Elle y demeure un long temps, ayant retrouvé sa jeunesse, tandis que Paris commence à reprendre vie. Puis elle traverse le pont et ce faisant revient dans l’époque actuelle. Rejoint ses montagnes, avec le manuscrit de son roman. Part tous les jours en forêt. Blessée à mort par un chasseur en même temps qu’un chevreuil, elle prononce un « discours à l’oiseau », avant de « mourir » dans la neige qui vient comme les blanches armées de l’Apocalypse. Se relève et reprend vie in extremis pour préparer Noël, la venue de son homme et de ses enfants.

Quittant Berlin, le narrateur roule dans un corbillard qu’il a acheté, vers la Pologne. Raconte qu’à Berlin il s’est fait mordre une nouvelle fois par un chien, évoque un séjour en clinique psychiatrique. Maintenant qu’il part et sort de l’hiver, il commence à reprendre vie. Trouve un emploi de lecteur auprès d’un couple de vieux juifs, flirte avec leur jeune fille. Accomplit avec eux un voyage à Auschwitz. Continue à travailler au manuscrit de son roman. Aventure érotique avec deux filles lors d’une sorte de « déjeuner sur l’herbe ». Achète une bague pour Anna-Livia. Évoque la figure de saint Jean à Patmos, où il écrivit l’Apocalypse. Rejoint Prague, pour y retrouver Anna-Livia, qui prononce le « oui ».


GRANDS THÈMES COMMUNS À FORÊT PROFONDE ET CERCLE

Amour à distance. Solitude revendiquée, sur le mode de « tout quitter ». Errance dans diverses villes d’Europe. Traversée « dantesque », purgatoire, enfer, paradis. Plongées extrêmes dans les extases, dans le néant et la mort. Grande récurrence d’oiseaux. Pertes de sang. Érotisme omniprésent. Longues déambulations poétiques dans Paris. Notre-Dame de Paris, lieu capital dans les deux romans. La Vierge Marie. Guerre et destruction. Critique sociale sévère. Roman en train de s’écrire. Métaphysique du cercle, de la spirale, du labyrinthe. Fin « apocalyptique », avec référence au texte de l’Apocalypse (ses « blanches armées » comme dans saint Jean, l’ « apocalyptique » Joachim de Flore) aux dernières pages de Forêt profonde, évocation de l’auteur de l’Apocalypse, saint Jean, notamment par la reproduction d’un tableau, dans Cercle. Fin en forme d’approbation à la vie.


THÈMES PRÉCIS ET ORIGINAUX D’ALINA REYES,
PRÉSENTS DANS CERCLE DE YANNICK HAENEL


Rencontre sur le pont des Arts d’un homme et d’une danseuse, qui se tiennent par le regard, dans une ambiance onirique et de comédie. Identification de la femme avec le coquelicot. Les statues comme substitut ou métaphores du corps amoureux (dans La chasse amoureuse et dans L’exclue d’A. Reyes ; dans la scène du pont des Arts de Cercle, de Y. Haenel). Vision de l’écriture ou des phrases formant un ruban qui se déploie dans l’espace. Juxtaposition nymphéas/nymphes (de la vulve). Vision d’un monde où tout nous parle. Sentiment d’être protégé par ses livres/ses phrases. Vision de soi mort dans la neige. Vision d’une nuit inversée/à l’envers. Vision d’oiseaux entrant dans la chambre. Surabondance de sanglots. Oiseaux tissant de leurs chants un chemin entre les arbres. Sensation d’un arbre déployé dans le corps. La neige dans la bouche. Association loups entendus dans la tête/sommeil/forêt/neige/ pelage/paupières/ bouleaux. Entendre (de nulle part) des voix douloureuses. Association défilé de gens/voix/mort. Voix qui emprunte une série de fleuves par téléphone. Vision de fosses merdeuses où l’être s’englue. Association beauté/ruine du monde. Le chien méchant qui mord (thème fortement présent dans Forêt profonde (pp 48, 231…) et omniprésent dans l’œuvre d’Alina Reyes ; deux grandes scènes dans Cercle – p313sq ; p.414).


AUTRES THÈMES COMMUNS

Sentiment d’être le seul être vivant parmi des morts. Désir de se jeter par la fenêtre. Sentiment de passer par le chas d’une aiguille. Vision d’hommes sortant des boulangeries avec des croissants. Sentiment du divin à travers la poésie des mots ailés pour séduire une femme. Devenir fou. Rencontres de sosies de gens célèbres. Moby Dick. Attitude trop maternelle d’une femme envers un ou des poètes. Noms des cafés dans Cercle, le Rosebud et La licorne, références de mes livres précédents. Passage d’une vie à l’autre par les ponts. L’homme-loup. Les nymphéas. Les sosies.


THÈMES ET PARAPHRASES

En rouge, extraits de Forêt profonde ou d’autres textes d’Alina Reyes : Parade (nouvelle), La Chasse amoureuse, L’exclue, Ma vie douce, Lucie au long cours, Le carnet de Rrose.
En bleu, Cercle de Yannick Haenel.
Les mots identiques sont indiqués en gras, les synonymies soulignées.

Nous commençons par mettre en évidence les correspondances entre la scène « du pont des Arts » (chapitre 4) dans Cercle et deux textes, essentiellement, d’Alina Reyes : Parade, brève nouvelle parue sur Internet racontant, comme chez Yannick Haenel, la rencontre d’un homme et d’une danseuse sur le pont des Arts, et le passage de La Chasse amoureuse situé dans un atelier de sculpture.

Puis nous donnerons une liste des autres thèmes relevés dans Cercle comme « empruntés », en commençant par ceux qui présentent les paraphrases les plus évidentes.


Scène du pont des Arts


Ce jour-là j’ai emprunté le pont des Arts. (Parade)

C’est donc sur le pont des Arts que cette aventure a commencé.(p.38)

il m’a donné rendez-vous à midi sur le pont des Arts, j’y suis allée, j’ai longuement regardé l’eau, mais personne n’est venu. Je voulais que ça cesse, je voulais arrêter, chaque fois alors il me faisait le coup du désespoir (For Prof, p.90)

On était à ce moment fragile, presque désespéré, où, un peu avant midi, la journée se promet d’être immense (p.38)

Pourquoi j’aime le coquelicot : c’est moi. (Ma vie douce, p.248)
mon corps est une brassée de coquelicots (Ch Am, p.174)

Elle portait une robe coquelicot (p.40)
Entre la main de Coquelicot et la mienne, s’invente une histoire. (p.42)

D’un bond tu saisis la vérité, comme Nijinski le bondissant, comme Kafka d’un bond se projetait « hors du rang des meurtriers, comme Rimbaud faisait bondir « la cavale » de sa Pensée, comme les ménades s’excitaient dans un bondissement de l’âme (Ch Am, p.100)

Elles étaient six ou sept à courir sur le pont, avec des gestes rieurs et la foudre dans les hanches. Quelque chose de barbare et de sensuel : une joie saccadée, la joie débridée des ménades. Elles se sont mises à déferler avec des cris de mouettes et à bondir de tous côtés, comme une troupe de danseuses. (p. 40)

Tes mains sculptaient mon corps à la recherche d’une beauté qu’il n’avait pas et qu’il te fallait lui donner, c’est pourquoi tout fut si long et délicieux et discrètement angoissant, car il fallait trouver l’ouverture, comme Rodin le disait vient un moment où quelque chose dans le corps s’ouvre (Ch Am, p.95)

Si je touche la statue, si je lui caresse les seins, me disais-je, ça s’ouvrira au large. (p.40)

Grande belle bite qui emplit le vœu de mon âme à deux mains, sweet dream, sweet dream, sweet dream, sweatiness of the cream, je sais, je sens, le crime en prime grimpe (Ch Am, p.203)

Elle a le regard un peu vénéneux, tout ondulée dans son sourire de sirène, un frisson de crime onctueux qui passe (p.40)

tout se figeait en lui, tout, je le sentais bien (Parade)

j’ai senti se lever dans mon corps une joie fixe (p.41)

C’est invisible que je danse, par amour du vide dont je viens, du bleu du ciel et de la vie pointue que je dessine à chacun de mes pas.
Toute ma danse est tension, élan hors du poids des ténèbres, du plomb commun où est fondue la société humaine
(Parade)

elle se faufile, ses lignes dansent, elle vient nous dire qu’à part elle, rien n’existe, que les choses habituelles sont lourdes et laides, que seules comptent les approches et ce buisson de hasards d’où sortent les rencontres.
La figure qui se forme ainsi dans l’air entre Coquelicot et moi me parle du vide.
(p.43)

Il flottait comme une brume de chaleur autour de nous, et cette brume envoûtait nos deux corps dans son étroit filet, qui nous liait pire que nus l’un contre l’autre. (Parade)

ce qui a lieu entre nos corps et le bronze des Giacometti, ce qui flotte là, dans l’entre-deux ouvre une région qui nous est inconnue. (p.42)
Du jeu de nos mains empoignant les Giacometti, ce qui passe entre Coquelicot et moi réchauffe la distance
(p.43)

Je n’avais pas cessé de le fixer, les yeux dans les yeux, et il avait soutenu mon regard. Jusqu’à ce moment où je le vis s’enfoncer en lui-même, comme si c’était sur ses paupières que j’avais posé la main. Je palpai encore une fois son sexe, puis passai vivement et légèrement le dos de la main de bas en haut, comme pour tout effacer.
Enfin, d’un saut, je sortis du cercle magique
(Parade) (dans les dernières lignes)
[On compte dix-huit occurrences des mots danse, danser, danseuse, dans Forêt Profonde ]

Serré entre ses doigts, le modelé gris, furtive, elle le malaxe bien. C’est très bon de malaxer, je me dis la même chose. Bonheur, bonheur des mains pleines. (p.41)
Et les autres, les ménades, où sont-elles passées ? Est-ce qu’elles aussi elles somnambulent ? Et Coquelicot ? Où est Coquelicot ?
(p.45) (dans les dernières lignes de la scène)
[Coquelicot se révèle par la suite être Anna-Livia, danseuse dans la troupe de Pina Bausch]



UNE REMARQUE SUR LE PERSONNAGE D’ANNA-LIVIA
DANS CERCLE   


Sans doute Yannick Haenel s’est-il inspiré d’abord d’une femme réelle, d’une femme aimée (et non d’Alina Reyes), pour créer le personnage féminin de son roman.

Il est toutefois intéressant de contaster que le nom d’Anna-Livia renvoie à un personnage de James Joyce – tandis que Cercle, sorte d’odyssée, fait référence à Ulysse, le chef d’œuvre de Joyce. Comme toujours en art, un modèle peut en cacher d’autres.
Étant donné le très grand nombre de concordances entre Cercle et Forêt profonde, il n’est peut-être pas abusif de noter qu’ Anna-Livia est l’anagramme presque parfait de via Alina (Alina n’étant pas seulement le prénom de l’auteur, mais aussi celui de la narratrice de ce dernier roman).
Et surtout, de noter les singulières coïncidences suivantes :

Yannick Haenel, après avoir appelé Anna-Livia, nous l’avons vu, « Coquelicot », l’associe très clairement, page 127 de son roman,  à la baleine et à Marie :
« Voilà, je regardais Notre-Dame, je pensais à la baleine, à la Vierge Marie, et à cette femme que je venais de rencontrer, Anna-Livia ».
Or, nous l’avons détaillé plus tôt ou plus tard dans cette démonstration, voici ce qu’écrit d’elle-même Alina Reyes (qui danse dans la vie mais aussi dans ses textes, habite Notre-Dame de Paris dans Forêt profonde, et par ailleurs se décrit souvent brune, le teint pâle et vêtue de rouge, comme « Coquelicot ») :

« Pourquoi j’aime le coquelicot : c’est moi. » (Ma vie douce, p.248)
« C’est moi l’immense baleine blanche. » (Ma vie douce, p.306)
« Sad a commencé à m’appeler parfois Marie, et à me dire que « toute autre » était « en anathème ». (Forêt profonde, p.198) « Il m’appela Marie » (Forêt profonde, p.190)
(A.R. est par ailleurs l’auteur d’un livre sur Lourdes, La jeune fille et la Vierge).


Un peu de littérature... Revenons à la source de ce nom, Anna-Livia. C’est un personnage de Joyce, donc, qui figure dans Finnegans wake, ce roman virtuose en jeux de langue. Anna-Livia Plurabelle, « principe féminin de la cosmogonie joycienne dont le hiéroglyphe est un delta, à la fois fluvial et sexuel » (écrit Jean-Claude Polet) y est à la fois femme et rivière, pluralité de la beauté et source qui apparaît au début du texte, pour couler jusqu’à rejoindre son estuaire, à la fin. C’est ainsi qu’elle est représentée, à Dublin, sous forme de statue, représentant la rivière Liffey et nommée Anna-Livia.

L’Anna-Livia de Yannick Haenel n’est donc pas seulement, de même qu’Alina Reyes dans ses livres, à la fois coquelicot, danseuse et statue (ainsi que nous l’avons vu dans la scène du pont des Arts), figure mariale et baleine blanche, ainsi que nous venons de l’évoquer et le développons plus loin, elle est aussi fleuve et estuaire. Or Alina Reyes dit à plusieurs reprises son corps « traversé de fleuves » et emploie maintes métaphores fluviales qui ont été, nous le voyons plus loin en détail également, exploitées par Yannick Haenel. Et mieux que fleuve, elle est aussi estuaire, s’identifiant souvent à la Gironde, estuaire de la Garonne au bord duquel elle passa toute son enfance et sa jeunesse.
... Soixante-dix allusions au phénomène fluvial en ce seul roman, Forêt profonde.

Si l’on s’en tenait là, on pourrait n’y voir qu’un éventuel hommage de l’auteur de Cercle à l’œuvre d’Alina Reyes. Mais la surabondance et la précision des divers thèmes repris (parfois jusqu’à la paraphrase), et la volonté manifeste de cacher soigneusement tous ces emprunts, ne dénotent-ils pas une entreprise d’exploitation abusive ? De même qu’il appartient au jugement humain de déterminer où finit l’hommage et où commence l’exploitation, il lui est bien connu que trop de coïncidences tuent le hasard.


P.S. “Anna-Livia Plurabelle” était déjà mentionnée dans un précédent ouvrage de Yannick Haenel, À mon seul désir, petit essai sur les tapisseries de la Dame à la licorne. Or cet ouvrage est paru en mars 2005, soit un an après la publication du roman d’Alina Reyes La chasse amoureuse, tout entier construit autour de ces mêmes tapisseries de la Dame à la licorne.
Par ailleurs le roman de Yannick Haenel intitulé Evoluer parmi les avalanches, paru après la remise du manuscrit de La chasse amoureuse à Philippe Sollers, non seulement reprenait dans son titre une idée évoquée dès les premières pages de La chasse amoureuse, mais aussi se terminait par plusieurs pages évoquant la Dame à la licorne.

Note sur le thème “cercles, spirales, labyrinthes-être”

Sur la couverture de Cercle figure ce dessin qui est à la fois cercle, spirale, labyrinthe et tête. Motifs universels, dira-t-on. Bien sûr, mais il est  peu de livres où ils apparaissent de façon aussi obsédante que dans ce livre de Yannick Haenel, ou dans La Chasse amoureuse d’Alina Reyes où l’on en trouve une vingtaine d’occurrences. Évocation de l’amour en spirale (“le cercle ne sera jamais fermé”), de l’ascension d’un rapace “le long de chaudes et secrètes spirales”, de spirales dessinées dans un cahier, de montées en spirale, d’arc-en-ciel enroulé, de vague “déferlante qui s’ourle, s’enroule et redéroule l’éternel retour”, des “roues dentées du ciel”, de l’infini qui “se réenroulera”, de “l’horizon qui se déploie en cercle autour de moi qui se déploie en cercles et en cercles”, de six labyrinthes et formes labyrinthiques, avec fil d’Ariane ou bien “monde labyrinthe au coeur du disque maëlstrom”, ou encore, images qui nous rapprochent au plus près du dessin et du dessein de Cercle, des chemins qui “circonvoluent comme ceux du cerveau”, “l’aventure infinie de l’amour en cercles concentriques”, et, à la dernière page, “le cercle de mon être”.
Dans Forêt profonde, il y a un cercle dès la première page, et encore beaucoup d’autres au long du texte. Cercle de verdure, cercle de la vie, cercle d’arbres, cercle de la lune, cercle vicieux, cercle de chevaux, cercle de temps, vol de mouettes en cercle, cercle magique, cercle de pas, cercle imaginaire, montagnes en cercle, cercle de loups, cercle de feu, cercle décrit par un chat, plateforme circulaire d’un manège, “course circulaire des ciels”, minarets circulaires, “grand plateau circulaire du ciel”, plat circulaire des jours de grande fête, cercle de flammes, cercle d’un champignon.
La narratrice parle de son “labyrinthique livre” ; de la matrice virtuelle où “le labyrinthe s’étend en même temps que le chaos” ; d’un “labyrinthe d’impossibilités” ; d’un “palais labyrinthique” ; du “labyrinthe d’une interminable palombière” ; d’un enfer en forme de labyrinthe ; du “labyrinthe de la chair” ; de celui d’Ariane et de Thésée.
Toujours, dans Forêt profonde, on trouve aussi une citation du premier roman d’A.Reyes, Le Boucher : “le puits d’attraction où notre vie glisse en spirale ; la spirale des empreintes de doigts ; des escaliers en spirale à Notre-Dame de Paris ; une galaxie spirale ; le “vol spiralant” des vautours ; de “puissantes spirales d’attraction dans le trou” ; des hélicoptères récurrents…
Un autre des romans d’A.Reyes, La Nuit, était divisé en quatre cercles… Bref une structure mentale insistante, à en avoir la tête qui tourne !

Note sur « La Licorne » et « le Rosebud »

Les noms des cafés que fréquente le narrateur de Yannick Haenel, à Paris, sont La Licorne et le Rosebud.
La licorne renvoie au roman d’Alina Reyes La chasse amoureuse, construit tout entier autour de la figure de la dame à la licorne – un an après la publication de ce roman, Haenel publiait un petit essai sur ces mêmes tapisseries de la dame à la licorne.
La chasse amoureuse est divisée en six parties, une par tapisserie de la Dame à la licorne (les tapisseries du musée de Cluny) : « Tapisserie : l’odorat » (p.19) ; « Tapisserie : le goût » (p.51) ; « Tapisserie : l’ouïe » (p.93) ; « Tapisserie : le toucher » (p.129) ; « Tapisserie : la vue » (p.167) ; « Tapisserie : mon seul désir » (p.207).

Rosebud est le premier titre (sur manuscrit) du roman d’Alina Reyes Quand tu aimes, il faut partir, publié chez Gallimard dans la collection l’Infini (comme Cercle), où se trouve évoquée « la fin de ce film, Citizen Kane, quand on comprend que le héros, Charles Foster Kane, a toujours vécu avec cette déchirure au cœur, le regret du traîneau de son enfance dans la neige, avec l’inscription Rosebud ». Page 80, le texte se poursuit ainsi : « Rosebud, c’était aussi le nom donné par Orson Welles au clitoris de sa petite amie. Ce bouton de rose n’est-il pas l’image de ce petit être de pur plaisir que nous n’avons sans doute jamais été, mais que nous continuerons à regretter toute notre vie ? »
Dans Ma vie douce, on lit, p. 96-97, extrait du journal intime d’Alina Reyes de janvier 1993 :
« Cet après-midi, rendez-vous avec Sollers, à qui j’avais envoyé Rosebud avant de partir à Bordeaux. Il m’a appelée le jour de l’An à Barèges… « Excellent », a-t-il dit, « exactement ce qu’il fallait. »


Note sur le surréalisme d’Alina Reyes et de Cercle

Dans Forêt profonde,  se trouve mentionné Sarane Alexandrian, cet écrivain qui fut compagnon de route de Breton. Alina Reyes a collaboré à plusieurs reprises à sa belle revue surréaliste, Supérieur Inconnu. Elle a parlé de lui plus d’une fois sur Internet, raconté la dernière visite qu’elle lui a faite, rappelé ce qu’il lui dit toujours : « Tu es une surréaliste ».
Ainsi que l’a noté la critique, Cercle est imprégné de références au surréalisme, notamment par l’insertion dans le texte de dessins et photos, à la Nadja.
« Car ce sont des phrases, pêchées au hasard de son inconscient, qui alimentent à la fois le récit et l’aventure de notre héros. Trop de symboles empruntés au surréalisme mais digérés façon sauce kébab ! (A noter aussi la présence de photos, de croquis ou de peintures ; inclusions picturales qu’affectionnait le groupe.) » ( critique de Jean-Laurent Glémin, ici )


Note sur les chiens

L’un des premiers romans d’Alina Reyes, publié chez Gallimard, s’intitulait Le chien qui voulait me manger. On trouve un peu partout dans son œuvre des chiens méchants qui mordent. Dans Forêt profonde, un berger allemand qui mord un enfant dans le dos, un chien méchant (p.48) qui chie sur le tapis d’une maison bourgeoise où la narratrice est femme de ménage, un husky avec son maître lors d’une scène inquiétante dans un parc à Genève, le chien d’un clochard cruel, une gueule de chien prise dans la glace, le chien de la famille crevé de faim au bout de sa chaîne, les mamelles de chienne de la mort couchée sur la ville, le chasseur Actéon dévoré par ses chiens, Dieu-le chien (Artaud), le chien qui s’accroche au dos de la narratrice (p.231), les dogues Libido et Volupté, chiens de la maîtresse de maison Signore, dans les rues d’une ville en guerre des chiens qui mordillent les cadavres, des têtes de chiens mises dans le ventre des victimes…
Par deux fois, en deux scènes très importantes (pp 313-314 puis p. 414), le narrateur de Cercle se fait mordre, par « un de ces chiens-loups » puis par « un chien immense et noir ».


Autres thèmes « repris »
sous une forme très proche ou proche de la formule originale

J’ai eu, et je garde, cette vision de mon activité d’auteur : un ruban-route lumineux qui se déroule et se déploie à l’infini à partir du milieu de mon corps. C’est une sensation très physique, à la fois un peu inquiétante parce que ce ruban a une destination mystérieuse, et rassérénante parce qu’il est là, ce chemin clair qui sort de moi comme un autre moi-même, cet ange en forme de ruban qui s’en va en flottant dans l’espace, et me garde du vertige. (Ma vie douce, p. 9)

Je n’ai pas eu le vertige. Au contraire : tout était affecté de vertige, sauf moi. Je brûlais, mon corps n’était plus mon corps, mais un buisson de flammes d’où sortaient des phrases. Ces phrases tourbillonnaient dans la lumière, au-dessus de l’eau, comme des tapis volants. Elles formaient dans le ciel d’immenses rubans de nacre. (p.15) [première page du roman]

Sans cesse le monde nous PARLE (For Prof,p. 114)[en capitales]
TOUT NOUS PARLE (p.175) [en capitales]

On ne sait pas où on va, c’est ce qu’on se dit pour oublier qu’on ne va nulle part (For Prof,p.114)
Où va-t-on quand on ne va nulle part ? (p.27)

m’accorder le droit d’aller mourir dans la neige (For Prof, p.21)
je suis un mort, allongé dans la neige (p.334)

vers leur nuit inversée (For Prof, p.305)
la nuit s’ouvre à l’envers (p.336)

D'un arbre à l'autre, le chant des coucous tissait des réseaux ronds d'appels (Ma vie douce, p.370)
les oiseaux m’accompagnaient. D'un arbre à l'autre, ils tissaient d'une voix claire les conditions de mon passage (p.26)

j’étais pleine de sève et je sentais, sans plus de conscience qu’un arbre, que j’allais en faire des feuilles (Ch Am, p.89)
la graine de mon sexe déployée en arbre, racines entre mes cuisses, tronc dans mon trou, branches puissantes dans mon ventre, frondaisons dans ma poitrine où chantent des oiseaux, feuillage volubile au vent (Ch Am, p.182)
c’est difficile de marcher, avec cet arbre dans le ventre (Ch Am, p.182)
Tu es cet arbre qui a poussé en moi (Ch Am, p.193)
je replie l’arbre de mes os (For Prof, p.276)
qu’y a-t-il dans nos membres ? Des armées de forêts dressées contre la mort, des arbres dans nos chairs qui marchent nuit et jour, des feuillages qui bruissent (For Prof, p.288)

Je ne serai plus un homme, ni une femme, mais l’un et l’autre éclaboussés dans un sang nouveau irrigué de sève : feuillage, écorce, bourgeon, fleur… (p.23)
des feuillages qui me bruissaient les jambes, puis le changement des saisons dans mes bras, une humidité de mousse entre les doigts, et mon corps tout entier lanciné en style d’ombre de lumière. Un arbre ! (p.22)


C’est là que les loups filent, sans un bruit entre les troncs blancs des bouleaux (For Prof, p.270)
Le vent la nuit dans la forêt à peine souffle la neige est un nuage ces gros flocons lents, vraiment, on dirait du duvet d’anges. Dans la forêt j’ai retrouvé mon homme la nuit dans la forêt, il était là parmi les loups dormant (For Prof, p.297)
Courez, courez, les loups (For Prof, p.270)
les loups, le bébé, je sais bien que c’est dans ma tête puisque personne n’en parle mais quand même je les entends (For Prof, p.277)
Et j’ai marché dans leur pelage cachant sous mon manteau de soldat mon sexe rougeoyant qui tisonnait mon corps, et j’ai léché mon homme, couchée à ses côtés moi sa louve gémissante j’ai léché les paupières de mon homme (For Prof, p.298)

Les loups courent dans la neige ; on ne les distingue plus de l’écorce des bouleaux(p.278)
Dans mon sommeil, entre de longues plaines et des montagnes de forêts, passait une meute de loups (p.278)
Les loups arpentent le territoire où s'établissent leurs lignes ; et rien, pas même la mort, ne dérange l'ordre d'une steppe agencée par la rigueur des loups. Je les entends immobiles saliver dans ma tête (p.278)
Alors se lève, pour mon sommeil qui se prépare, le commencement des loups. La voix d'Anna-Livia me disant au revoir en suscite la sortie, la meute s'ébroue, ils vont et viennent, urinent et reniflent les traces, ils ont faim, ils s'élancent : le pelage gris envahit mes paupières. (p.281)


La nuit la forêt (…) Courez, courez, les loups. Je cours avec vous, ça ne fait pas de bruit dans mon lit quand je cours avec vous, ça découpe le souffle, le souffle de la nuit. (For Prof, p.270) 
Je courais, et en courant j’avais la sensation que la nuit courait avec moi. Avec la nuit, toutes les lumières couraient avec moi. La neige courait avec moi, les arbres couraient avec moi. (p.402)

J’ai pris une poignée de neige vierge, je l’ai mise dans ma bouche (For Prof, p.285)
J’avalais de la neige (p.309)

Au téléphone, il m’a dit : “Ce matin nous sommes allés voir la Seine, et Pense lui a dit “Bonjour, Tourterelle !”. Moi je me suis éloigné et je lui ai demandé de rejoindre la Loire, à la Loire de rejoindre la Garonne, à la Garonne de rejoindre le Gave de Pau, et au Gave de remonter jusqu’à toi et de veiller sur toi (Ch Am, p.222)
l’éclat somptueux du port d’où je lui écrivis, le corps traversé de fleuves (Ch Am, p.138)
en mon coeur ouvert circulaient tour à tour le sang de l’Escaut et celui de la Seine, et l’éternelle virginité des rivières, du vent et de l’amour
(ChAm, p.152)

Anna-Livia : sa voix ondulait dans nos téléphonages. La déesse, je l’entendais. Sa voix de fleuve glisse avec l’Allemagne, elle roule avec le Rhin, l’Elbe, l’Oder, le Danube et la Weser, elle emprunte les rivières, la Wupper lui offre son cours : toutes ces mélodies jouent à travers ses lèvres ; mais dans sa voix je reconnais, au seul bruissement de la salive, les vagues de la Seine (p.279)

Ce soir de juillet dans le ciel rose au-dessus de la Seine… Des nuées de virgules criantes à toute allure évoluent, filent, tracent, bondissent, piquent, glissent, se croisent, s’élèvent, ce sont des martinets (Ch Am, p.224)

Ses pétales tournoient dans le vent. On dirait des virgules roses et blanches, un souffle de nuances légères qui se dilapident en flocons vers la Seine (p.33)
C’est une nuée d’oiseaux, comme celle qui venait dans ma chambre au début. Des virgules dans l’air, une ondée d’ailes noires (p.226)
Car alors les phrases m’attendaient. Elles tournaient au-dessus de mon sommeil comme une nuée de virgules (p.122)

Nymphes se nomment les paupières secrètes de la femme. Le gros nénuphar est tout oeil. Le soir descend. On étale des pétales de roses sur la tranche du ciel. La nymphe aux cuisses ouvertes et le lys d’eau épanoui se contemplent. (For Prof, p.252)

des nymphéas. Avancez vers ces fleurs. Respirez-les : elles sentent bon la femme. Rosée de cyprine, feuilles de vulve des eaux de nymphe. (p.262)

je suis protégée par mes livres (Ch Am, p.176)
Seules mes phrases peuvent faire quelque chose, elles seules me protègent (p.287)


Nul être humain, c’est l’heure du déjeuner ou bien une catastrophe à laquelle je viens d’échapper miraculeusement a fait disparaître tous mes congénères de la Terre (For Prof, p.82)

Bien sûr il était un peu tôt, 7 heures ou 8 heures du matin, et en plus on était un 25 décembre : tout le monde dort. Mais en même temps, cette ville semblait morte, une ville fantôme – une image de la disparition. La plupart du temps, la disparition elle-même disparaît. Ce matin, au contraire, Berlin témoignait pour tout ce qui avait disparu en elle : la disparition, on ne voyait que ça. En avançant dans la neige de la Karl-Marx-Allee, j’ai pensé : ils sont morts, ils sont tous morts, il n’y a plus personne. (p.305)


Je voudrais me jeter dans le vide, je suis obligée de me battre contre cette pulsion violente et répétée qui est en fait une pulsion de salut – mieux vaudrait disparaître que se laisser contaminer par le pus qui suinte de leur état –, je suis obligée de fuir les fenêtres (For Prof, p.157)

vous envisagez de vous jeter par la fenêtre (p.338)


le cercle n’est pas fermé, là où il s’ouvre passerait juste le chas d’une aiguille (Ch Am, p.226)
Les fulgurances du désir et des extases, passées par le chas d’une mystérieuse aiguille (Ch Am, p.222)
s’amenuiser le plus possible pour pouvoir passer cette porte si étroite qui va d’une vie à l’autre (For Prof, p.374)

je suis passé par le chas d’une aiguille (p.352)


Les pas des hommes encore mal réveillés qui sortaient des boulangeries en serrant des croissants sur leur cœur (For Prof, p.223)

Il y a cette odeur de croissants chauds vaporisée dans les rues ; le matin on traverse un ondée de beurre chaud, on ne peut pas l’éviter, la rue est devenue une boulangerie en rut ; et les piétons, ce beurre chaud, ils se le fourrent dans la gueule – et en plus ils aiment ça. Ils ont dans une main leur attaché-case, et dans l’autre un papier gras au milieu duquel surgit la pâte huileuse (p.132)


un million d’oiseaux décidés à crever les vitres pour entrer, comme si leur vie en dépendait. J'ouvris  la porte et sortis sur le balcon... des nuées d'oiseaux (L’exclue, p.12)
j'ai ouvert la fenêtre, de minuscules oiseaux sont entrés... Par dizaines, ils sont entrés. (p.63)

C’est devenu ma drogue de crapahuter dans la forêt. J’y vais le matin, j’y vais l’après-midi (For Prof, p.347)
Chaque jour je pars dans la clairière, dans la forêt (id,p.343)
lorsqu’elle raconte ses courses matinales en forêt, la voix d’Anna-Livia semble humide de rosée (p.283)


Fontaines, je bois de votre eau (Le carnet de Rrose, p.46)
FONTAINE, JE BOIRAI DE TON EAU (p.28)

Je vois, c’est une grande limousine noire avec des vitres fumées à l’avant et assez de longueur à l’arrière pour y glisser un cercueil. Quelle drôle d’idée d’être venu me chercher en corbillard ! (For Prof, p.266)

La voiture est un vieux break noir. Je l’ai achetée d’occasion, chez un garagiste de la banlieue de Varsovie. Au début, ça m’a étonné une D.S. break, et puis j’ai compris qu’elle avait servi de corbillard (p.407)

Oh, c’était comme si on m’avait fait manger une fleur, une rose avec tous ses pétales. Le monde autour de moi de ses pétales entrecroisés bouge, joue, chante et ondule (For Prof, p.80)
J’ai nagé jusqu’au nymphéa. Je l’ai attrapé, il était vert et bleu, des pétales blancs luisaient au cœur gras de ses feuilles. Ça craquait sous la dent. J’ai avalé le nymphéa. (p.265)

Syd sèche ses larmes puis s’amuse à inventer des phrases comme : « Qu’est-ce qui, le plus souvent, n’arrive jamais ? » (Journal en ligne, 3-1-05)
On dirait une devinette : Qu’est-ce qui n’est nulle part et qui arrive tout le temps ? (p.52)

Tu aimais les putains, Sad, les bordels, les yeux comme des gouffres des sordides demoiselles d’Avignon, racolant le client qui préfère voir la coupe de fruits promis au bas du tableau plutôt que la main de celui qui se noie, levée en un ultime SOS derrière les corps qui l’ont englouti. (For Prof, p.267)

les demoiselles de Cercle. Elles surgissent d’elles-mêmes, et tournent autour d’un point de mèche, dans un spasme, toutes vrillées en grimace de bordel (p.233)

Je m’aperçois que le manteau de Florent, que je porte, a sa doublure toute rouge du sang que j’ai perdu sans m’en rendre compte (Ma vie douce, p.317)

Tout le monde regardait ça : mon manteau ouvert. Tout le monde fixait, sous mon manteau ouvert, mon pantalon, un pantalon clair qui était maculé de sang. (p.168)



*********************************


J'ai établi beaucoup d'autres comparaisons, notamment sur les thèmes des oiseaux, des nymphéas, de Notre-Dame de Paris, des promenades dans l'île Saint-Louis et au bord de la Seine, de l'écroulement, et d'autres encore. Mais l'exposition en est trop longue et fastidieuse. Nous nous limiterons donc à cette déjà longue liste d'"emprunts" à mon oeuvre.