08.03.2008
Eros, extase et poésie
L’humanité a commencé par de grands livres (et je comprends dans les grands livres les textes de tradition orale, ceux qui furent ensuite fixés par écrit comme ceux qui ont pu se perdre – on a conservé de la Préhistoire un magnifique art rupestre, mais nous ne saurons jamais rien des formules, récits et mythes de la même époque), des livres et des textes sacrés qui ont d’abord servi à établir, entretenir et développer les liens entre le monde des hommes et l’autre monde, celui des esprits, ou des dieux, ou d’un Dieu unique selon les cultures.
Livres fondateurs ou incantations chamaniques, ces textes disent entre les lignes toute l’histoire de l’Homme, qui est celle d’un questionnement du monde, et d’une négociation avec les forces mystérieuses de l’univers. Et ces textes sont de puissants poèmes. En proie à toutes sortes de forces qui la dépassent, l’humanité a besoin de puissants poèmes où trouver à la fois le sentiment de sa grandeur et le moyen de canaliser des pulsions chaotiques et destructrices.
La poésie est la création par excellence, celle qui apparente l’homme à Dieu. Au commencement était le Verbe. C’est pourquoi je considère comme poème toute œuvre qui ne présente pas seulement une mise en scène et un point de vue sur la société, la condition humaine, etc, mais qui par le seul pouvoir de la langue crée, met au jour, un univers aussi neuf que l’enfant qui vient au monde.
La poésie est donc, dès l’origine, apparentée à la spiritualité. Elle raconte la genèse du monde, en règle et en définit les enjeux. Ce faisant, elle fait du poète lui-même un démiurge. Il est l’homme qui par le pouvoir de son verbe vous emmène dans le monde non pas tel qu’il existe dans l’univers visible, mais tel qu’il est dit. Le poète est le chamane qui entre en contact avec l’univers invisible, mais il est aussi celui qui crée cet univers, puisque nous n’y avons accès que par ses mots. Le poète fait concurrence aux dieux, peut-être même est-il un dieu, mais il ne faut pas le dire parce que l’ubris continue d’être sévèrement sanctionnée, si ce n’est par les dieux eux-mêmes, du moins par les hommes.
Et ce qui est tout aussi grave aux yeux du commun des mortels, c’est que le poète est mû par une impulsion vitale profondément jouissive, la recherche d’instants fabuleux et absolument intimes, le poète est un esprit désirant qui par la puissance de son désir va obtenir l’illumination, l’extase, comme un corps désirant va obtenir l’orgasme. Le poète va obtenir ce bondissement hors de la médiocrité humaine, cette jouissance venue de loin qui va très loin, il va l’obtenir par l’esprit et le corps rassemblés en un même élan, il va, selon les termes de Rimbaud, « posséder la vérité dans une âme et un corps ». Et bien sûr, il n’est pas interdit d’entendre « posséder la vérité » dans un sens sexuel. Ecoutons comment Diderot décrit le processus de la poésie dans le corps du poète :
« L’enthousiasme naît d’un objet de la nature. Si l’esprit l’a vu sous des aspects frappants et divers, il en est occupé, agité, tourmenté. L’imagination s’échauffe ; la passion s’émeut (…) Le poète sent le moment de l’enthousiasme ; c’est après qu’il a médité. Il s’annonce en lui par un frémissement qui part de sa poitrine, et qui passe, d’une manière délicieuse et rapide, jusqu’aux extrémités de son corps. Bientôt ce n’est plus un frémissement ; c’est une chaleur forte et permanente qui l’embrase, qui le fait haleter, qui le consume, qui le tue, mais qui donne l’âme, la vie à tout ce qu’il touche. Si cette chaleur s’accroissait encore, les spectres se multiplieraient devant lui. Sa passion s’élèverait presque au degré de la fureur. Il ne connaîtrait de soulagement qu’à verser au-dehors un torrent d’idées qui se pressent, se heurtent et se chassent. »
Où l’on voit que le corps participe pleinement à la montée du poème… La description de Diderot s’appliquerait aussi bien à un émoi mystique (n’oublions pas le terme « enthousiasme », que l’on pourrait traduire selon l’étymologie par « endieusement », et qui désignait dans l’Antiquité le délire sacré qui saisit l’interprète de la divinité ; « la Poésie, c’est l’Enthousiasme cristallisé », dit Vigny ; et Baudelaire : « le principe de la poésie est strictement et simplement l’aspiration humaine vers une beauté supérieure, et la manifestation de ce principe est dans un enthousiasme, une excitation de l’âme… »), mais aussi bien sûr à une excitation érotique d’excellente intensité.
La pulsion érotique est aussi une pulsion mystique et poétique. La poésie veut quelque chose de sauvage, il lui faut trouver, toucher et expérimenter la vérité primordiale et secrète du corps pour l’amener à la transcendance. Voici un témoignage de Chateaubriand :
« A peine retiré dans ma chambre, ouvrant mes fenêtres, fixant mes regards au ciel, je commençais une incantation (…) Plongeant dans l’espace, descendant du trône de Dieu aux portes de l’abîme, les mondes étaient livrés à la puissance de mes amours. Au milieu du désordre des éléments, je mariais avec ivresse la pensée du danger à celle du plaisir. Les souffles de l’aquilon ne m’apportaient que les soupirs de la volupté ; le murmure de la pluie m’invitait au sommeil sur le sein d’une femme. Les paroles que j’adressais à cette femme auraient rendu des sens à la vieillesse, et réchauffé le marbre des tombeaux. Ignorant tout, sachant tout, à la fois vierge et amante, Eve innocente, Eve tombée, l’enchanteresse par qui me venait ma folie était un mélange de mystères et de passions ; je la plaçais sur un autel et je l’adorais. »
Encore une fois, l’accès au sacré se fait dans l’ivresse des sens, et par l’incantation, les paroles, c’est-à-dire la poésie.
A la base de l’art : travail, technique, observation, recherche. Mais tout vient de Dieu, et rien n'arrive sans Eros.
Le Dieu d’Amour ne se donne pas comme ça, il faut apprendre et chercher, beaucoup chercher. Jusqu’au moment où la main qui sculpte, joue, peint ou écrit n’est plus que l’instrument d’un corps qui ne vous appartient plus, un corps entièrement possédé par l’Esprit comme une femme par un homme, ou plus justement comme une chair par l’amour, avec ces vagues, ce mouvement, cette intensité, cette force-là, au sens à la fois sexuel et spirituel où l’on peut “posséder la vérité dans un âme et un corps” dans un état de jouissance complete.
Posséder la vérité dans une âme et un corps : il faut bien écouter cette formule. La poésie, c’est l’accès à la vérité par et dans l’âme et le corps. Voici l’analyse que fait René Char de cette alchimie du verbe (Partage formel, XVII) :
« Héraclite met l’accent sur l’exaltante alliance des contraires. Il voit en premier lieu en eux la condition parfaite et le moteur indispensable à produire l’harmonie. En poésie il est advenu qu’au moment de la fusion de ces contraires surgissait un impact sans origine définie dont l’action dissolvante et solitaire provoquait le glissement des abîmes qui portent de façon si antiphysique le poème. Il appartient au poète de couper court à ce danger en faisant intervenir, soit un élément traditionnel à raison éprouvée, soit le feu d’une démiurgie si miraculeuse qu’elle annule le trajet de cause à effet. Le poète peut alors voir les contraires – ces mirages ponctuels et tumultueux – aboutir, leur lignée immanente se personnifier, poésie et vérité, comme nous savons, étant synonymes. »
« La chair est triste, hélas, et j’ai lu tous les livres… »
Le vers de Mallarmé semble plus que jamais d’actualité. Encore que, si manifestement la chair est aujourd’hui bien triste, masochiste, torturée, mécanique, médicalisée, normalisée, ghettoïsée, bref ennuyeuse au possible, il semble de plus en plus difficile de trouver quelqu’un qui puisse ajouter « et j’ai lu tous les livres »…
Si la chair est devenue triste, c’est que souvent les livres le sont devenus aussi. Combien d’auteurs peuvent décrire comme Nietzsche (Ecce Homo) la grâce très physique de la création ?
« - Quelqu’un a-t-il, en cette fin du XIXème siècle, la notion claire de ce que les poètes, aux grandes époques de l’humanité, appelaient l’inspiration ?… Pour peu que l’on ait gardé en soi la moindre parcelle de superstition, on ne saurait en vérité se défendre de l’idée qu’on n’est que l’incarnation, le porte-voix, le médium de puissances supérieures. La notion de révélation, entendue dans ce sens que tout à coup « quelque chose » se révèle à notre vue ou à notre ouïe, avec une indicible précision, une ineffable délicatesse, « quelque chose » qui nous ébranle, nous bouleverse jusqu’au plus intime de notre être, est la simple expression de la réalité. On entend, on ne cherche pas ; on prend, on ne se demande pas qui donne ; tel un éclair, la pensée jaillit soudain avec une nécessité absolue, sans hésitation dans la forme. Je n’ai jamais eu à faire un choix. C’est un ravissement dont la prodigieuse tension se soulage parfois par un torrent de larmes, où nos pas, sans que nous le voulions, tantôt se précipitent, tantôt se ralentissent ; c’est une extase imparfaite qui nous ravit à nous-mêmes, en nous laissant la perception très distincte de mille frissons délicats qui nous font vibrer tout entiers, jusqu’au bout des orteils ; c’est un abîme de bonheur où l’extrême souffrance et l’extrême horreur ne sont plus éprouvés comme une opposition, mais comme parties intégrantes et indispensables, comme une nuance nécessaire au sein de cet océan de lumière. C’est un instinct du rythme qui embrasse tout un monde de formes (la grandeur, le besoin d’un rythme ample est presque la mesure de la violence de l’inspiration, et comme une sorte de compensation à un excès d’oppression et de tension)… Tout cela se passe sans que notre liberté y ait aucune part, tandis que nous sommes entraînés, comme en un tourbillon, par un sentiment plein d’ivresse, de liberté, de souveraineté, de toute-puissance, de divinité… Telle est mon expérience de l’inspiration… »
L’amour est à réinventer, et pour cela il faut réinventer la poésie. La vivre, en faire l’expérience active, la mettre en œuvre dans son propre corps. L’Amour comme le Verbe étant le produit de savants mélanges de substances.
(Notes à partir desquelles j'ai prononcé une conférence en septembre 2003, évoquée dans Forêt profonde - ma dispute avec un psychiatre au sujet d'Artaud)
image : en bordure de la forêt de Brocéliande, un chêne de mille ans, toujours vivant - au moment de la photo, l'autre jour, il commençait à bourgeonner)
21:24 Publié dans ARt de lire | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : littérature, spiritualité



