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10.03.2008

Des cèpes et du bifteck

Le cèpe est une apparition. À l’instant où vous le voyez, il vient de traverser l’invisible, la frontière de l’invisible, pour se manifester à vos yeux, s’offrir à vous. C’est peut-être pourquoi, aussitôt vu, il est rapté. Que vous le cueilliez ou non. Voilà, il est venu à vous, sa mission est achevée, il ne poussera plus, parce qu’en vous atteignant, il s’est atteint.
Je pense que nous aussi sommes ainsi faits. Nous venons au monde pour être vus, par Quelqu’un que nous ignorons. Quand nous sentons que nous nous sommes révélés, si nous avons l’instinct sûr nous cessons d’avancer dans le temps, d’une manière ou d’une autre. Restant ainsi dans la fraîcheur d’une pure et perpétuelle apparition.

Chaque fois que je trouve un cèpe, mon cœur bondit. Je lui souris, je lui parle. Je le coupe avec amour, je le porte à mon grand nez pour humer son odeur exquise et puissante, je le porte à mes lèvres pour les poser sur son chapeau ferme, tendre et doux, je lui donne un baiser, je le regarde, je lui dis qu’il est beau.
De retour à la maison, je prépare les plus petits, ceux qui sont en bouchons, pour les déguster crus. Je les nettoie doucement avec un chiffon de tissu ou de papier humide, je les fends en deux. Si leur chair est indemne, blanche, exempte de tout parasite, je la coupe en lamelles, l’arrose de jus de citron et d’huile d’olive, ajoute un peu de sel, éventuellement du poivre, de la ciboulette, mais alors en très petite quantité, pour laisser se déployer le goût et le parfum sauvages du champignon. Retrouver dans la bouche ses caractéristiques puissantes, alliées à la structure fine, légère, aérienne des lamelles, c’est manger la forêt et le ciel réunis, célébrer les noces de la terre et de l’air.

Les cèpes plus gros sont nettoyés et émincés de la même manière. (...) Je les fais sauter à la poêle, pas trop longtemps et sans trop de condiments.
Parfois les vaches qui paissent en altitude, l’été, viennent jusqu’à notre maison. Elles sont curieuses, la nuit soudain on voit une de leurs énormes têtes à la fenêtre, elles veulent savoir ce qui se passe dans cette cuisine pleine de lumière. Le matin, quand le bruit de leur grande bouche arrachant l’herbe ou les feuillages me réveille, j’ouvre la porte et là, sous le soleil, je sens l'odeur de bifteck de leurs tonnes de viande sur pattes réunies dans ma petite prairie. La présence de Maestro, le taureau, fantastique bête de neuf cents kilos, avec son gros anneau à travers les narines (sacré piercing !), me dissuade de tenter d’aller découper sur l’une d’elles un bout de cuisse, afin d’accompagner mes cèpes.