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18.03.2008
Manger de la boue. Vie du texte et de l’auteur
Aujourd’hui j’ai reçu une quatrième demande d’adaptation de Poupée, anale nationale* au théâtre. En fait, il s’agit de la cinquième jeune femme. La première qui m’en avait fait la demande, dès la publication du roman, avait déjà une bonne carrière et un projet très sérieux, nous nous étions rencontrées et nous en avions parlé, mais je n’arrivais pas à me décider à laisser ce texte monter sur scène, j’avais peur de sa violence sur scène. Nous en avons parlé et reparlé au cours des semaines, mais j’ai fini par faire échouer le projet.
Il faut dire que j’étais aussi méfiante à cause de la première adaptation qui avait été faite du Boucher, au tout début. Ils avaient mis les moyens, grandes affiches partout dans le métro, metteur en scène et acteurs connus ; et la pièce se jouait au Bataclan. Echec total. Non seulement l’adaptation était en elle-même très médiocre, mais le choix de cette salle, avec ses sept cents places, était désastreux. Le soir de la première, la salle pleine d’invités, journalistes et gens de théâtre, s’est trouvée agressée par le texte, que ce traitement rendait impossible à écouter sans avoir envie de fuir ou de ricaner. Ce qui de toute évidence manquait à cette adaptation, c’était l’intimité ; l’intimité du metteur en scène et des acteurs avec le texte ; et l’intimité des spectateurs avec la scène. Des années plus tard, loin de tout souci m’as-tu-vu, la Compagnie Tandaim réussissait le pari en toute beauté ; une autre jeune troupe, le Collectif Tif, l'a monté aussi de façon très intéressante semble-t-il mais je ne l'ai pas encore vu.
Le temps a passé, et j’ai donné mon accord à celles qui sont venues ensuite me demander Poupée. Pour l’instant, je ne suis allée voir que la pièce montée par le théâtre de l’Escabelle, avec Heidi Brouzeng. Même là, il m’a fallu du temps pour me décider à y aller. Puis je l’ai fait, et j’ai trouvé l’actrice excellente, le spectacle très fort. Il continue à tourner et sans doute à évoluer. La façon dont Heidi a habité le personnage, et le rapport de cœur que j’ai eu avec elle après la représentation, m’ont apporté une grande révélation sur cette Poupée. Je l’ai dit dans Ma vie douce, je crois, j’ai écrit ce livre malgré moi, comme si j’avais été un instrument au service de la société, qu’elle puisse se décharger par ma plume de ses saloperies. Je l’avais fait, sachant qu’il me fallait le faire, et sachant aussi qu’ensuite je serais mise à l’écart pour cela. La mise à l’écart, avant de s'étendre et se renforcer au cours des années suivantes, s’est manifestée très vite de manière très violente dans la presse. Certains journaux se sont intéressés au texte, malgré leur visible embarras. D’autres ont prononcé la sentence : il fallait « tirer la chasse » sur moi. D’autres enfin ont usé de leur arme la plus sournoise, le mutisme (mon cher avocat, Emmanuel Pierrat, a beau dénoncer la censure par les tribunaux- et il fut à l'époque chargé de censurer avant publication ma Poupée, pour éviter tout procès -, la pire reste tout de même celle qu’exercent à chaque instant les médias, sur tout sujet qu’ils ont choisi de tuer, par le mutisme).
Bref, nous vivons une époque formidable, et ma Poupée, par ses voies propres (oui, par ses voies propres, sans marketing), crie et continue sa vie de miroir, d'exorcisme et de catharsis. Sa vie de sacrifice, au service de son peuple.
* J'ai dit ça quelque part, c'est mentionné sur le site de l'Escabelle : « Poupée, anale nationale » décrit par le biais de manifestations physiques l’univers mental régressif du fascisme et au delà du fascisme de toute tentation de repli, largement à l’œuvre dans la démocratie comme chez le démocrate ordinaire. »
00:36 Publié dans Dans le Temps, journal | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : littérature







