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20.03.2008
Remercier
Le lendemain matin, j’ai décidé de vaincre mon traumatisme et je suis repartie en forêt. Somptueuse comme toujours avec sa lumière qui m’appelait d’entre les hêtres de la cathédrale, sa lisière pourpre d’arbustes aux petites feuilles écarlates, son odeur de pourriture divine montant du sol, ses rochers à moitié couverts de mousse, ses branches d’où pendent des lichens, ses feuillages incandescents entremêlés dans le vide du ciel. Je suis entrée à l’intérieur et j’ai commencé à monter, lentement.
Le sang s’est mis à circuler plus vite et plus chaud sous ma peau. Les animaux de mon corps s’étiraient dans mes muscles.
Soudain un jeune chevreuil a surgi, droit sur moi, brutalement propulsé du sexe invisible de la forêt, ouvert entre les troncs. À un mètre il s’est arrêté net dans sa course, une vibration lumineuse a parcouru son flanc en sueur, il m’a regardée dans les yeux. Dans les siens j’ai vu l’urgence. Il a fait volte-face, est reparti en sautant au-dessus des pierres. Il avait un trou rouge au côté, d’où le sang s’étoilait sur sa robe fauve.
Je l’ai suivi, comme chaque fois qu’il m’est arrivé de rencontrer un animal sauvage. Il avait encore la force de faire des bonds qui l’éloignaient de moi rapidement, mais je courais comme une aveugle à sa suite en montant puis dévalant la pente, trébuchant dans les rochers et les branchages tombés, les yeux rivés sur lui. Il s’est arrêté, épuisé. S’est retourné, m’a lancé un long regard de reproche, en aboyant. Il me chassait mais c’était comme s’il m’appelait, j’ai continué à marcher vers lui, en soufflant fort moi aussi. Quand j’ai été presque à le toucher, il s’est couché entre le hêtre et la grosse pierre. Un coup de feu a retenti, s’est répercuté entre les troncs, et j’ai compris que c’était la fin du monde pour moi. Le temps s’est décomposé, j’ai mis la main sous mes côtes, dans ma plaie chaude.
En me laissant tomber j’ai hurlé de douleur et de rage et je me suis mise à ramper pour tenter encore de le rejoindre. Les parfums de mousse, de feuilles mortes, d’humus, de champignons, de lichens, de bois et de pierre ont tissé autour de moi une toile en fil d’ange. Des étoiles ont commencé à voltiger devant mes yeux, l’odeur puissante de l’animal a envahi l’espace, j’ai rampé pour le rejoindre.
Le petit chevreuil suffoque, je suis couchée contre son corps brûlant, un bras autour de son cou. Sa tête gît sur le sol, sa langue épaisse sort de sa bouche ouverte, en même temps que l’air qui passe par lui avec un son rauque le sang coule, des caillots restent accrochés à ses babines.
Je caresse faiblement son pelage fauve, inondé de transpiration. Le mouvement me fait gémir de douleur, je suis blessée au flanc moi aussi. Je me tourne lentement pour soulever mon pull plein de sang et regarder la plaie. Comme lui je transpire. Je vois un trou plein de sang noir coagulé, l’hémorragie s’est arrêtée. Je replace délicatement mon t-shirt sur mon ventre.
Je caresse la tête de l’animal enfantin en lui parlant, il me regarde, ses petites dents blanches et carrées sont si belles, il me regarde, je rentre sa langue dans sa bouche, on se regarde, des deux mains je la lui tiens fermée, je presse son museau dans ma paume, je l’étouffe en lui parlant encore, doucement. Il cesse de suffoquer, ses yeux deviennent vitreux, il meurt.
Il ne bouge plus, son corps qui porta la vie et contre lequel je repose encore ne frémit plus, il est mort.
Cet été au pied de ce même arbre et sous ce même rocher une femme a trouvé son petit garçon inanimé, la tête en sang. Il avait un trou dans la tempe, elle a d’abord retiré la feuille morte qui était plantée dedans. Alors qu’elle était en train de surfer sur Internet, l’enfant avait fait une chute de dix mètres du hêtre où il jouait avec son frère, qui était venu la chercher en tremblant et hurlant de terreur.
Et ils avaient couru ensemble à la forêt, et elle avait porté son fils, son bébé de dix ans, dans ses bras sous le soleil énorme jusqu’à la maison, contrainte de mettre un genou à terre plusieurs fois dans la montée, flanchant sous le poids de ce corps désarticulé, murmurant d’une voix d’oiseau des mots doux pour le réveiller et conjurer le désespoir, écrasée de terreur elle aussi. Moi petite femme debout mon grand fils en travers de mes bras remontant la pente dans les pleurs d’amour du petit frère et notre complète solitude, formions une bien lourde croix. Et l’enfant n’était pas mort, il avait repris connaissance, même si ses yeux ne cessaient de se voiler et de partir dans tous les sens. L’hélicoptère l’avait emmené à l’hôpital comme il allait m’y emmener tout à l’heure après que le chasseur, un type énervé qui avait voulu tuer l’ours peut-être, m’aurait trouvée. La mort qui avait été épargnée à l’enfant, ce chevreuil était venu la prendre en charge, et nous sauver tous deux.
Le vautour mange la mort. Là se trouve la vérité. Dans le labyrinthe de la chair secrète, dans ces ténèbres où seuls peuvent voir le donneur, la donneuse d’amour et le mangeur, la mangeuse de mort – le même, la même. La mort est belle parce qu’elle est vraie. Rassasié de vérité, le vautour fauve arrache son lourd corps à la pesanteur et fait son office : navigue avec ses compagnons dans le vide de l’aube à la tombée du jour : tels les colonnes d’un temple signalant l’espace, à la gloire de la lumière. Ainsi cet être plein de mort s’acquitte-t-il de sa mission, être vivant et célébrer la vie.
Est-il possible de dire : « Le vautour est heureux » ?
Si oui, il est heureux.
Champ de bataille, champ de ruine. À lui la mort. L’odeur monte. Debout dans son aire il se lisse les plumes. Le temps ralentit et s’amenuise. Bientôt la descente.
La différence entre le vautour et la hyène, c’est que cette dernière reste à terre et ne transmue pas la mort en beauté.
Avant même d’être mort, Lazare était ressuscité d’emblée par Jésus, qui considérait d’avance sa mort comme un sommeil. Mais avant de pouvoir le ressusciter effectivement, Jésus a dû pleurer.
Si Marie-Madeleine n’a pas le droit de toucher Jésus après sa résurrection, c’est qu’elle doit être parachevée par les larmes de son officiant. Jésus doit libérer les pleurs du Père, c’est le long de cette pluie qu’il va monter au Ciel.
De mes doigts pleins de sang j’ai essuyé mon visage en sueur et en larmes. Je me suis retournée sur le dos entre les pattes de l’animal et j’ai eu envie de dire une prière pour lui. Je n’en avais jamais appris, je n’en connaissais pas, mais je sentais que malgré mon épuisement la parole poussait en moi, elle voulait se dire pour remercier, sanctifier le sacrifice et la vie qui doit vaincre, la parole poussait dans mon corps douloureux comme un enfant à l’heure de naître, et je n’avais d’autre choix que d’accompagner les convulsions de mon esprit qui voulait se libérer.
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Je me suis réveillée. Impression d'être un pare-brise éclaté en mille et mille morceaux, ils tiennent encore ensemble mais il suffirait d'un rien pour que tout s'écroule.
Alors je recueillerai les bouts de verre pour en composer un vitrail, et le peindre.
Puis j'irai le déposer dans un endroit secret, un coin d'ombre où prendre la lumière, pour remercier.
Le mot remercier est tout entier fait des morceaux d'un verre brisé par une émotion indicible.
Le jour de l’accident, Valmont était arrivé en courant, hurlant dans ses pleurs, je pourrais dire criant comme une bête blessée : "Vite ! Il est arrivé quelque chose de très grave à Indy ! Il pourrait mourir !" J'ai couru avec lui jusque dans la forêt et j'ai trouvé mon petit garçon replié contre un rocher, inanimé, le visage et la tête en sang, un trou dans la tempe, où était plantée une feuille morte, je l’ai déjà dit, n’est-ce pas ? Je l'ai pris dans mes bras, plus tard les pompiers m'ont dit que j'aurais dû le laisser sur place, il ne faut pas bouger les blessés, mais c'est ce que j'ai fait, je l'ai porté, d'abord tout mou puis agité, en lui parlant pour qu'il ne retombe pas dans ce sommeil, il a dix ans et c'était lourd pour moi dans la montée et sous le soleil, surtout qu'il ne se tenait pas du tout, j'ai dû m'accroupir plusieurs fois avec lui dans mes bras pour reprendre des forces, Valmont son petit frère est parti en avant à la maison en me disant je vais appeler les secours. J'ai déposé Indy sur la banquette bleue au frais , toujours lui parlant, il pleurait sans cesse ses yeux partaient ou il se mettait à loucher, il était plein de sang et il avait mal au dos. J’ai appelé Louisette ma plus proche voisine et elle est venue au plus vite après avoir appelé les pompiers, ce n'est pas d'un accès facile chez moi ça leur a pris du temps, ils l'ont mis dans une civière-coque, on a rejoint le plateau, l'hélico de secours est arrivé de Gavarnie, on est montés dedans, j'ai juste eu le temps de faire au revoir de la main à Valmont, short noir t-shirt noir, petite silhouette debout auprès de Louisette.
On a survolé les sommets, les montagnes. Ensuite les Urgences, radios, scanner, soins, etc. Finalement ce n’était pas si grave, traumatisme crânien, plaie à la tête et contusions un peu partout, nécessité de le garder en observation, on est restés trois longues journées. Tout le temps à grimper dans les arbres, là il était allé au sommet, à dix mètres, la branche a craqué, il est tombé. Il a tâché de se ralentir le plus possible aux branches de passage, en même temps il croyait qu'il volait et que c'était son frère, qui était sur le même arbre, qui était en train de tomber, il avait peur pour lui. De cela il ne s'est souvenu que plusieurs heures après. En montant dans l'hélico il a même oublié le temps qu'on venait de passer ensemble à la maison, soudain il a eu l'air de se réveiller, il m'a dit : "Oh ! j'ai dormi trois heures !"
Au début de la nuit, à l'hôpital, il s'est mis à délirer, me réclamant notamment avec insistance un prêtre. Lui qui n'en a jamais approché un. En ce moment même, ou peut-être en revivant sa chute, sans doute il se voyait "passer", et voulait un passeur. Et puis il disait : "Il n'y a personne, je te dis qu'il n'y a personne." Où çà ? Où était-il ?
L'infirmière est venue mettre un calmant dans sa perfusion et il a fini par s'endormir, le visage souriant, en me tenant la main.
Étendue sur le lit de camp mis à la disposition du parent accompagnateur, j'ai passé la nuit à tout revivre. Encore et encore, ce moment où on était tous les trois dans la forêt, les enfants et moi, seuls au monde et le silence qui hurlait. Valmont en état de choc me demandant sans cesse si son frère n'allait pas mourir. Et c'est vrai que c'était comme si on était en train de vivre sa mort, il avait repris conscience si on peut dire mais il était désarticulé et il délirait, il y avait ce trou dans la tempe et sûrement d'autres qu'on ne voyait pas, ses cheveux épais étaient complètement collés par le sang, même les pompiers n’ont pas osé toucher à son crâne. Dans la nuit j'étais poursuivie par tout ça et je me mettais à l'écrire dans ma tête, pas du tout envie de l'écrire en vrai mais il fallait que je l'écrive dans ma tête, pour apaiser le chaos, mettre de l'ordre, et puis avec l'imparfait le classer dans le passé, et aussi lui donner un air de fiction, j'étais quand même encore inquiète pour lui, on ne sait jamais avec un tel choc à la tête, une chute de si haut, c'est là que j'ai compris très intimement à quoi sert la fiction, et qu'elle n'éloigne pas de la réalité mais que l'homme ne pourrait pas vivre sans elle.
Au retour de l’hôpital je suis retournée souvent auprès de l'arbre. Ce jeune hêtre déjà bien haut dans le ciel. Tête renversée, on peut voir la branche qui a cassé. Je la vois encore, là, d’ici, couchée avec ma plaie en sang, moi aussi. Certains atteignent quarante mètres, on appelle souvent les hêtraies des cathédrales.
Indy jouait à Naruto avec son frère, quand il est arrivé près de la cime il a fait dire à son personnage : "Seigneur, révèle-moi un tour !" Sur ce, la branche s'est brisée et il est tombé, traversant le branchage léger "comme sur un tapis volant".
Valmont qui se trouvait aussi dans l'arbre, mais quelques mètres plus bas, dit, hanté par la possibilité de sa culpabilité : "Je n'ai pas pu le retenir." Il est descendu au plus vite et avant de venir me chercher s'est penché sur son frère inanimé et ensanglanté, son grand frère presque jumeau - ils ont quinze mois d'écart, très souvent les gens les prennent pour des jumeaux -, et lui a dit : "Indy, ne m'abandonne pas."
Titi, un type d'ici qui travaille entre 2000 et 3000 mètres d'altitude à la consolidation des paravalanches au-dessus des thermes de Cauterets, travail de Titan et de Sisyphe, a appris là-haut l'accident d’Indy. Rencontrant Florent quelques jours plus tard, il lui a dit : "Montre-moi cet arbre, je vais l'abattre." Les pompiers croyaient qu’Indy avait la tête défoncée, je l’ai su plus tard, c'est pour ça qu'ils m'ont autorisée à monter dans l'hélicoptère, l'un d'eux m'a laissé sa place mais normalement je n'avais pas le droit. C’est ce qui était parvenu aux oreilles de Titi, l’accident s’était répercuté jusque tout là-haut, loin dans la montagne, et c’est pourquoi il voulait faire justice à cet arbre.
Je l’ai appelé l’arbre à paroles, parce que tout le monde a quelque chose à dire autour de cette histoire. Lou, qui est anglo-nigériane, a dit en souriant que l'esprit de l'arbre était peut-être jaloux qu’Indy ait fait appel au Seigneur. Les hommes ont dit à Indy qu'il serait un homme fort, puisqu'il a été fort dans sa chute.
Je n'avais prévenu Florent qu'une fois rassurée et rassurante, aux Urgences. Puisque de toute façon il ne pouvait pas être là sur le moment. Le lendemain matin il a quitté Bordeaux, où il travaillait, pour venir nous rejoindre. Dans les Landes une biche et son faon ont traversé devant lui, il a freiné mais heurté le petit. Il a pris cette route des dizaines et des dizaines de fois, mais ça ne lui était jamais arrivé. Il est descendu de voiture, a transporté le faon sous les arbres. Et l'a assisté dans son agonie en lui parlant. Avant d'abréger ses souffrances en lui tenant la bouche fermée. Ensuite il s'est enfoncé dans la forêt, à pied, un long temps.
Cet arbre m'appelait et m'appelait, je n'arrêtais pas d'y aller. Avec un sentiment de plus en plus étrange et complexe vis-à-vis de lui. J'ai fini par y retourner avec les enfants, un matin. Indy marchait avec des cannes à cause d'hématomes intra-musculaires, pour l'amener au lieu de l'accident et l'en ramener je l'ai porté, comme ce jour-là, mais c'était beaucoup plus facile maintenant qu'il était tonique. J'avais encore des courbatures aux cuisses et des bleus aux jambes, de la semaine précédente.
Je voulais qu'ils me réexpliquent le déroulement des faits, ils ont été parfaitement précis. La question du rocher au pied duquel je l'avais trouvé me tracassait particulièrement. L'accès en est tout entravé par les branchages et le tronc d'un autre hêtre, tout jeune. Or je n'avais aucun souvenir d'avoir dû passer là-dedans pour en sortir le corps d’Indy. Je me rappellais bien le rocher et le creux, mais pas ces difficultés pour y accéder puis en sortir. Je finissais par croire que je me trompais de pierre ; j'étudiais les autres possibilités, sans rien trouver.
Leur témoignage concordait : il était bien là, où Valmont m'avait d'ailleurs parfaitement vue me faufiler. Du coup je comprenais un peu mieux pourquoi la remontée vers la maison m’avait été si pénible : je devais être déjà bien fatiguée en sortant de là avec lui.
Mon frère J-C, ayant appris l’accident, m’a téléphoné, et raconté des histoires d'arbres qui lui ont été révélées en Afrique sous le sceau du secret, et que je devais garder secrètes aussi. Là-bas les arbres ont un génie, parfois même sont un génie. Des histoires aussi impressionnantes que des masques africains.
Plus petit, Valmont pleurait et se mettait en colère quand Florent coupait des arbres dans la forêt. Toi et tes copains vous êtes des assassins, disait-il, révolté.
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L’Ecriture déclare : J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé.
C’est difficile de regarder dans les yeux, on a peur de se noyer. Pourtant c’est la seule chose à faire, en ce monde.
(Forêt profonde)
16:59 Publié dans Dans le Temps, journal | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : littérature







