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22.03.2008

Immortel (à Dieu ce qui est à Dieu, à César ce qui est à César)

 

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"Poulet immortel", don de LKL (salut à toi !)
 

Paris, 5 janvier 2005, 2 h 15 du matin
Save the cock ! – paie ma dette, ne l’oublie pas…

Cette fois, c’est en allant me coucher que ça s’est passé. Ce que j’aime ici dans ce nouvel appartement, c’est que ma banquette me sert de lit (à une place, pas besoin de la déplier) et de bureau (d’ailleurs elle est recouverte d’une sorte du bure). Le dossier reste rabattu en tablette, où sont posés cahiers, stylo et livres. Des coussins en appuie-tête, et voilà, des heures de bon temps à méditer…

Donc après avoir écrit mon journal je me suis glissée  toute nue dans mon sac de couchage (tissu bleu nuit, duvet à l’intérieur), j’ai éteint la lumière, je me suis couchée sur le ventre, enlaçant mon oreiller, j’ai fermé les yeux et soudain j’ai vu… Un coq errant sur le trottoir du boulevard, perdu.

Bon, je vais vous raconter ça plus en détail, mais d’abord je voudrais vous dire…
Ah, pourquoi est-ce que je ne peux pas me mettre à écrire ce journal plus tôt ? Il est bientôt une heure, voilà trois nuits que je dors très peu, je suis très fatiguée, et ce que j’ai à dire, il faut que je l’écrive pour le savoir, mais il me semble que c’est difficile. Vous êtes chaque jour plus nombreux à me lire, et même si ce nombre reste dérisoire par rapport à la diffusion d’un livre, cette intimité que je livre devient plus intimidante, mais s’impose aussi comme une nécessité de plus en plus capitale. Je sens que là j’écris d’une nouvelle façon, une nouvelle façon de conjuguer les temps et aussi le rapport auteur-lecteur, l’internet est un instrument prodigieux pour ça, toucher presque en temps réel, pénétrer une intimité avec une autre intimité…

Ce que je voudrais dire d’abord c’est qu’il faudrait essayer, quand on peut trouver le silence, d’analyser et d’interpréter sa journée comme on le fait d’un rêve. Nous ne sommes pas assez attentifs à tout ce qui arrive, nous arrive. « De quelle chute est né le temps ? », interroge Plotin. Peut-être de notre chute d’attention. C’est ainsi que nous nous perdons nous-mêmes. S’orienter c’est se tourner vers l’orient, vers le lieu où la chose se lève… Le monde est tout ce qui arrive, comme dit Wittgenstein, arriver c’est aussi jouir, mais pour arriver il faut savoir s’orienter…
J’ai l’air de m’éloigner de mon coq, mais non, mes doigts sur le clavier y vont tout seuls… C’est bien lui, l’oiseau qui chante au moment où le soleil se lève !

Alors, voici la petite histoire de cette vision d’avant dormir :
Quand nous sommes arrivés ici, mes jeunes enfants et moi, en août, il y avait dans la cour de l’immeuble une poule à la patte tordue. En fait, c’est un carré de bâtiments de quatre à six étages, un peu décrépits, qui délimite cet espace assez grand au centre duquel pousse une végétation d’allure semi-sauvage. Ces feuillages abritaient alors la cabane de la poule, un jeune animal que la gardienne avait acheté sur les quais pour l’offrir à sa mère malade. Chaque jour des fenêtres on voyait la vieille dame en robe de chambre, très digne, fumer sa cigarette dans ce petit éden et chouchouter sa poule boiteuse, laquelle se tenait dans ses bras comme un bébé, renversée sur le dos et pattes en l’air.

Et puis, au mois d’octobre, brusquement, la dame est morte. La gardienne est entrée dans une mélancolie aussi noire que ses vêtements de deuil, elle est partie enterrer sa mère au Portugal, et quelques jours après la poule avait disparu de la cour.
Une fois, dans le couloir, j’ai pris dans mes bras, pour la consoler, cette grande femme deux fois plus lourde que moi, et que je connaissais à peine, tant son chagrin semblait sans fond. Mais bien sûr les enfants voulaient savoir ce qu’était devenue la poule, coqueluche de tout l’immeuble, et j’ai fini par trouver le moment de le lui demander. Elle m’a dit qu’elle l’avait donnée à quelqu’un à la campagne, et j’ai pieusement rapporté son histoire aux enfants.  Elle m’a dit aussi qu’en grandissant la poule s’était révélée être un coq, et qu’elle ne pouvait donc pas le garder, il aurait réveillé tout le monde aux aurores.

C’est donc ce coq-là, aux allures de poule blessée, qui m’est apparu la nuit dernière, abandonné dans la ville. Et j’ai compris que cette apparition avait quelque chose à voir avec la question du déluge, qui depuis les événements va et vient et persiste en moi comme une vague. La non-réponse à cette question, non-réponse de ma part comme de la part d’autres que j’évoquais hier, elle était là, dans ce coq égaré sur un trottoir et qu’il me fallait sortir de là. Et de cette non-réponse venait la réponse : un coq paré de toutes ses plumes, un coq dans sa splendeur et qui chante, un coq retrouvé pour paraphraser Proust sans complexe, voilà ce qu’il fallait sauver, voilà ce qui pouvait faire obstacle au déluge.

Suite logique de ma journée : le matin je suis partie vers Bastille pour aller garder un bébé de onze mois, ma petite-fille, Zoé, qui était malade. Croyez-le si vous pouvez, un enchantement. Quatre heures d’affilée, elle n’a pas arrêté de babiller, jouer, rire. Ah, que nous sommes vieux, que nous avons besoin d’aurore !
L’après-midi j’ai eu une « vision » auditive (je vais passer pour folle, tant pis) que je connais bien : j’ai entendu les mots geindre et crier, m’appeler. C’est comme ça, ça arrive, je suis seule dans le silence et soudain je les entends, je ne sais pas comment je sais que ce sont les mots mais je sais que ce sont eux, ils sont vivants, vous savez… Je suis partie à la bibliothèque, je ne savais pas quels livres il me fallait mais eux le savaient et en quelques minutes ils sont venus tout seuls sous ma main : entre autres « Enfance et histoire », de Giorgio Agamben, qui s’ouvre sur ces mots :

« Toute œuvre écrite peut être considérée comme le prologue (ou, plutôt, le moule à cire perdue) d’une œuvre jamais rédigée et destinée à ne jamais l’être, parce que les œuvres ultérieures, elles-mêmes préludes ou moulages d’autres œuvres absentes, ne représentent que des esquisses ou des masques mortuaires », phrase dans laquelle je vois précisément l’image de l’aurore…

Et « Passions impunies » de George Steiner, où tout un chapitre est consacré aux « Deux coqs », celui de Socrate et celui du Christ, un chapitre qui est à pleurer par les beautés qu’il ouvre… Bon, ce n’est pas ici le lieu pour un développement de toute cette histoire, mais je vais y travailler à côté et je vous livrerai ça un jour dans l’atelier. Parce que ce coq perdu, figurez-vous, il rejoint dans mon esprit la baleine de Gadenne, dont j’ai parlé l’autre nuit à propos du tsunami. Et que ce qu’il faut faire, comme dit Odile dans la nouvelle, c’est l’aider. « Je vais peut-être vous paraître sotte », comme elle le dit aussi, mais ce qu’il faut même faire, c’est l’aimer… Aime l’aurore, à la fois vie et mort, et l’aurore t’aimera… Ce qui est à sauver en priorité, ce ne sont ni des codes génétiques ni des copies des éléments de notre civilisation, c’est l’amour.