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27.03.2008

Restons bien ensemble


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vue du "Paradis", la chambre d'écriture, au sixième sous les toits
 


Les pages de mon cahier bleuissent. On dirait que je ne fais pas grand chose, tant je passe de temps à songer, mais ce que je fais et écris, quoique paraissant simple ou peu, est fatigant comme faire accoucher d’un être vivant une carrière de pierre.

J’avais posé cahier et stylo et j’étais en train de penser au diable, je ferme les yeux un instant, qui je vois ? La bouille de Woody Allen. Ah, on ne s’ennuie pas dans ma tête, je vous assure. J’ai rouvert les yeux, ne sachant pas si je devais rire ou être désolée pour lui, puisque de toute évidence ma petite vision me disait qu’il avait l’un des visages du diable. Pas celui, bien sûr, d’un Fourniret – c’est à cause de lui que je pensais au diable, parce qu’à midi, passant près de la cuisine où la radio était allumée, j’ai entendu au vol un psy dire que le contrat qui liait Fourniret à sa compagne était de nature démoniaque. Intéressant dans la bouche d’un psy, non ? Alors que l’autre jour, un prêtre m’a dit qu’il ne croyait pas au diable. « Je crois en Dieu, m’a-t-il dit, je n’ai pas à croire au diable ; mais je le considère ». Bien, c’était une juste distinction.

Le psy de ce midi semblait tout à fait le considérer, lui aussi, et même peut-être un peu plus.  C’est amusant parce que ce prêtre m’a donné un texte présentant la position de l’Eglise sur cette question, et que de toute évidence le clergé, rallié à la modernité,  est le plus possible tenu d’identifier les démons à des troubles psychiques. Mais si maintenant les psys se mettent à voir le diable dans les malfaisants…

J’étais encore enfant quand j’ai vu le mal, le mal noir, et c’est tout autre chose qu’une maladie mentale. Je me suis beaucoup interrogée au fil du temps sur cette question qui se retrouve évidemment dans mes livres, envisagée sous différentes facettes. J’ai vécu sans me laisser contaminer par le mal, même au moment où je me suis mis en tête de le vaincre par l’amour, plutôt que de m’en détourner. « Sois prêt à dire comme tu penses, et les vilains t’éviteront », dit William Blake. C’est en partie vrai, mais quand les « vilains » ont la possibilité de s’en prendre aux justes de façon anonyme, ils se déchaînent. Le mal veut détruire l’amour, je l’ai éprouvé, mais sans me laisser gagner par sa logique, sans entrer moi-même, sauf par exceptions, dans la malfaisance ou le mauvais esprit qui sont le fonctionnement habituel des êtres gouvernés par le mal.

« Les esprits mauvais n’ont de pouvoir que celui qu’on leur donne », disait ce texte du jésuite Michel Souchon paru dans le magazine Croire. Oui, c’est un raisonnement sain et souvent valable, je l’ai d’ailleurs aussitôt mis à profit en retirant de mon marque-pages un tas d’adresses inutiles, et je m’en trouve bien mieux. Car le diable, c’est donc vrai, ressemble parfois aussi à Woody Allen, un type qui a plutôt l’air amusant mais qui est en fait une usine à chicaneries, de ces chicaneries incessantes qui pourrissent la vie, et qui sont à l’œuvre dans tant de relations familiales et sociales. Et qui, l’air de rien, sont dévastatrices parce qu’absolument vaines et si je puis dire vanitrices – une armée de termites dévorant la charpente à vous la faire tomber sur la tête. Woody et ses clones pourront consulter des psys jusqu’à la fin de leur vie, ils ne feront que tourner en rond avec leurs termites au plafond, quand il leur faudrait un coup d’exterminateur à la Ginsberg, ou d’exorciste à l’ancienne.

Reste le mal absolu, celui qui vous capture comme un trou noir, et par rapport auquel les tentations de saint Antoine au désert ont l’air d’enfantillages. Je suis tout à fait d’accord avec ce jésuite, le mal n’est pas une personne, pas du tout – même si on lui donne un ou des noms propres. Ce diable-là, que l’on peut se représenter sous la forme d’une personne, n’est qu’un pauvre diable, au fond. Un diable à la Melmoth, dépassé en méchanceté et en mauvaiseté par les hommes, c’est-à-dire par la puissance maléfique qui habite les hommes et les manipule (en leur faisant croire qu’elle les rend puissants alors qu’elle les détruit), une substance sans visage, substantielle épouvante et horreur.

Le mal absolu advient, tel un cancer, par propagation de toutes les parcelles de mal que les hommes ne savent pas s’empêcher de faire et de se faire ; le mal de l’individu, même inaperçu, peut induire le mal pour toute la communauté, les Grecs le savaient, Œdipe faute et la peste ravage Thèbes (disposition comparable dans Les Bienveillantes).

C’est bien l’amour qui peut vaincre le mal. L’amour, et la volonté de rétablir justesse et justice. Pour vaincre les esprits mauvais, il ne suffit pas toujours de dire « Les esprits mauvais n’ont de pouvoir que celui qu’on leur donne », et d’ainsi renvoyer commodément la personne à sa seule responsabilité. La personne assaillie par de tels esprits a besoin de l’aide de l’amour. D’un amour généreux, déterminé et gratuit, en elle-même et aussi en un autrui qui la secourt. Un autrui qu’elle aime et qui l’aime ; ou bien un autrui investi de l’amour de Dieu et de sa puissance, tel l’exorciste. (Tout le contraire de l’esprit d’un traitement psy).
Le mal est moins puissant que Dieu. Mais il faut le regarder en face et le combattre, parce qu’il fait souffrir non seulement les hommes mais aussi Dieu. Ainsi qu’il me l’a dit, à sa façon.