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26.03.2008
Traverser le visible, le temps
Pourquoi est-ce arrivé à elle, Bernadette, avec cette force et cette pureté, plutôt qu’à d’autres ? Et pourquoi a-t-elle vu « Ça », « Aquero », plutôt qu’autre chose ? Quel est le sens de sa vision ? Il faut retrouver le fil de l’histoire. Celle d’une enfant sensible et exclue, qui vit une expérience bien singulière.
(...) On connaît la suite, l’abandon forcé du moulin, les déménagements successifs, les naissances et les morts d’enfants, la plongée dans la misère, jusqu’au moment où la famille, pour ne pas rester à la rue, n’a d’autre choix que d’aller vivre dans ce cachot désaffecté, jugé trop insalubre pour les prisonniers - un squat, dirait-on aujourd’hui. La famine guette, François est arrêté pour un vol de farine chez le boulanger, le déshonneur s’ajoute à la ruine.
C’est une longue chute, dont Bernadette a fait l’expérience. À treize ans, elle n’a pas appris encore à lire ni à écrire, elle n’est pas non plus allée au cours de catéchisme, mais elle dispose d’une autre connaissance, celle de la mort, de la honte, et de la survie dans l’amour qui perdure malgré tout, même s’il est caché. Bernadette a appris à supporter les crises d’asthme dans le froid et l’humidité de la pièce unique, la promiscuité, la faim, la grande précarité. Elle a appris à n’être rien aux yeux des hommes. Elle a appris à être exclue tout en restant responsable, à être responsable tout en gardant sa fraicheur enfantine. Elle a appris à aider et à participer, elle a appris à se lever tôt le matin pour aller ramasser du bois et des os en hiver, à aller servir au cabaret de sa tante, à ne pas refuser quand son ancienne nourrice propose à son tour de l’employer.
Au moment de partir à Bartrès, Bernadette l’ignore mais elle est déjà beaucoup plus savante, en ce qui concerne la vie, que la plupart des gens cultivés ou privilégiés ne le sont au bout de toute une existence. Ce qui allait lui arriver ne lui est pas arrivé par hasard. Dieu en elle avait longuement préparé le terrain. Tout d’abord en lui faisant connaître la joie indestructible, le « moulin du bonheur », par quoi elle a pu, toute petite déjà, se sentir imprégnée, habitée de Son amour pour elle. Puis la longue épreuve, les coups de pelle dans la terre de son âme, dans sa poitrine qu’il fallait préparer à recevoir pleinement le ciel et l’eau afin d’y faire éclore la fleur d’une phrase nouvelle, mystérieuse, bouleversante.
Le retour à Bartrès est là pour parachever la formation de Bernadette sur cette terre. Ensuite, elle va gagner directement le ciel, et son enseignement : à partir de l’ouverture du cœur par la croix, l’accès au corps en gloire, bras ouverts aussi mais dans la joie suprême. Au cours de cette longue chute, son cœur a connu le déchirement et la dévastation, mais elle est une petite fille de grande qualité. Si la barque est à la dérive, elle ne sombre pas. La lumière finit toujours par se présenter devant ce qui sait s’oublier mais ne sombre jamais. L’être crucifié qui a pourtant gardé en soi l’amour se trouve alors, bras ouverts, en position d’accueil. Dieu n’a plus qu’à entrer, l’irradier dans l’extase, peut-être même lui offrir une assomption.
(...) Désormais Bernadette sera vouée à la garde des brebis, seule dans cette grange isolée. Tous les bergers du monde le savent, c’est au cours de ces longues heures de silence, qui démontent le temps, jour après jour, au sein de la nature bruissante de mille signes imperceptibles pour le commun des mortels, que s’initie l’accès à l’invisible.
Le matin du 11 février 1858, Bernadette, de nouveau à Lourdes, face à la grotte de Massabielle, seule au bord du ruisseau, est parfaitement prête à accueillir le Ciel. Désormais c’est lui qui la guide, l’amène progressivement dans les semaines suivantes, au cours des dix-huit apparitions successives, à prendre conscience de ce qui se manifeste là, et du message qu’elle est chargée de délivrer. Qui l’amène à recevoir cette phrase inouïe, qui reste toujours à comprendre : « Je suis l’Immaculée Conception ».
(extraits d'un article à paraître dans le magazine Panorama de cet été)
enluminure des Heures de la Vierge, Couronnement de la Vierge
jubilé des médias fin mai à Lourdes : Programme250308.pdf
11:12 Publié dans Dans le Temps, journal, Lourdes | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : littérature







