31.03.2008

Peau d’Âne

1113281452.jpgReprenant la lecture, toujours passionnante, de L’entrée de Jésus  à Jérusalem, étude de Matthieu par Jacques Nieuviarts, je m’arrête, réjouie, sur cette histoire de l’ânesse et de son ânon montés par le Christ faisant son entrée royale. J’y reviendrai dans la note que je consacrerai à ce livre, mais j’ouvre déjà une parenthèse en consultant le Bestiaire du Christ de Charbonneau-Lassay, qui apporte aussi bien des éléments de méditation. De même que l’a fait Nieuviarts, Charbonneau-Lassay rappelait bien sûr qu’en bien des occurrences de la Bible, ânesses et ânons apparaissent comme des montures royales :

« Bénissez le Seigneur, vous qui montez des ânesses blanches et luisantes », chantait Deborah aux puissants d’Israël.

Mais voici un détail du Bestiaire du Christ qui me rappelle le Christ-Dionysos de Nietzsche : Les Grecs anciens ont uni l’âne au culte de Cérès puis à celui de Dionysos : ce dieu ne serait-il pas arrivé jusqu’en Thèbes de Béotie porté par des ânes, d’où la statue de pierre dédiée à cet animal par la ville de Nauplie.

On trouve aussi dans le Bestiaire un long développement sur les « accusations stupides » forgées aux premiers siècles contre les chrétiens, selon lesquelles ils adoraient un dieu à tête d’âne, voire même étaient une « race d’ânes ». Plusieurs reproductions de gravures, graffiti et autres médailles d’époque viennent illustrer cette navrante assimilation du christianisme à une onolâtrie. Tout ceci est assez amusant, mais aussi vivement signifiant.

Jacques Nieuviarts le rappelle, Matthieu est l’apôtre des images redoublées. Chez lui tout va par paires, y compris donc ces ânes, mère et fils, que Jésus, si l’on en croit sa formulation, monte tous deux à la fois ! Je vois que mon intuition d’apercevoir dans ce couple d’animaux un étrange rappel de Marie et Jésus (puisque le sens est toujours redoublé aussi chez Matthieu) rencontre une possible interprétation médiévale : Charbonneau-Lassay fait état d’une médaille où, sous l’ânon qui tette sa mère une inscription formelle nous affirme pourtant qu’il faut y voir « Notre-Seigneur Jésus-Christ, fils de Dieu ». Mais peut-être J. Nieuviarts évoquera-t-il aussi cette hypothèse plus loin dans son livre, nous verrons…

Un chapitre du Bestiaire  est consacré à « la mâchoire d’âne dont Samson se fit une arme », un autre à « l’âne musicien, emblème de l’absurdité ». Est évoquée aussi la figure christophore de l’âne, avec gravures de saint Christophe à tête d’âne. Enfin, « l’âne dans l’emblématique du mal », avec notamment, dans la Kabbale, l’étoile maudite Rempham, étoile à cinq branches présentée la pointe en bas, qui est un emblème de Lucifer, [et] porte entre ses branches, au naturel ou stylisée, la tête d’un âne.

Bien entendu, comme le souligne avec humour J. Nieuviarts, l’ânesse et l’ânon de Matthieu ne convoquent pas tous les ânes de l’Ancien Testament, et encore moins tous les ânes du monde. Mais moi vraiment j’adore les ânes, tous les ânes, ils sont beaucoup moins bêtes qu’on ne croit et ils font d’excellents masques.

Entrée de Jésus à Jérusalem, par Gustave Doré 

00:53 Publié dans ARt de lire | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : littérature