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31.03.2008
Tout à l'heure
Avant que je ne m’évanouisse en glissant sur la glace, la ville était déserte. Maintenant la foule enflait sur les quais, agitée d’une panique muette. Haruki me tenait toujours fermement la main et je me laissais entraîner par lui à travers les hommes, les femmes, les enfants, avec l’heureuse conscience d’être une lettre parmi d’autres lettres d’un nouveau poème en train de s’écrire. Si l’homme habite poétiquement la terre, c’est à la façon dont la voyelle, la consonne, l’accent, la virgule habitent le poème. L’homme n’habite le monde que lorsque le monde l’habite, l’homme est fractal, poème poète, appartenant au Poème, se démultipliant en poèmes, et quand il atteint son plus grand déploiement, à son tour créateur du Poème. Accrochée à la main d’Haruki, le suivant dans le flot des êtres que le vent tiède avait fait sortir de leur lit, j’étais la joie simple et mouvante d’une lettre avec les autres descendue là sur le quai, j’étais le a, le a a a, dans la confusion nous n’étions encore que des essais de voix de l’être au réveil mais déjà il me semblait entendre le chant qui viendrait. J’enlevai ma capuche, détachai mes cheveux, ouvris mon manteau. Je levai la tête et vis le ciel, à l’est, au-dessus de la Seine, s’ouvrir. Un long nuage très sombre se fendit par son milieu, de chaque côté de la faille les bords se surlignèrent d’or. Du trou, profond et argenté comme un puits, jaillirent lentement des sortes de comètes fuschia, indigo, blanches. Tout se referma et j’entendis une jeune fille dire : « la nuit du destin ! ». J’essayai de voir qui avait parlé, mais Haruki continuait à avancer et j’avais juste envie de continuer à le suivre.
Dans l’escalier qui remonte des berges de la Seine à l’île de la Cité je me retournai, le temps de voir que des pans de glace se désolidarisaient et avançaient lentement dans le lit du fleuve, qui recommençait à couler. En sentant les premières gouttes, je relevai les yeux au ciel. Les cumulus s’étaient rassemblés en une gigantesque masse noire, et oui, il pleuvait. Sur le parvis de Notre-Dame, les gens se mirent à pousser des cris de joie. Haruki m’entraînait toujours, on marchait vers la cathédrale sans s’arrêter. En approchant de la façade, côté sud, je regardai la statue de saint Marcel piétinant le dragon qui sort du tombeau de la femme adultère. La femme était assise dans son cercueil ouvert et en flammes comme si son corps, le feu et le dragon étaient les strates d’un même être. Saint Marcel, qui avait mille six cents ans plus tôt sauvé Paris de la bête en lui ordonnant d’aller se jeter à la Seine et de rejoindre la mer, faisait le geste de bénir la foule. Mais selon une lecture occulte du livre de pierre qu’est Notre-Dame (et toi, quelle lecture fais-tu de ce présent livre de papier ?), la statue figure la découverte de la pierre philosophale, et la main du saint fait en réalité signe de garder le secret à qui l’a compris.
Soudain le vent se leva et la pluie se changea en grêle compacte et violente. Les petits éclats de glace, quand ils frappaient le visage ou les mains, faisaient crier de douleur. Leur taille augmentait à toute allure, et les énormes grêlons qui s’abattaient maintenant en chute serrée transformaient l’atmosphère en chaos, éboulis de silex blancs dans la nuit compacte. Nous sommes entrés dans Notre-Dame, où tout le monde s’engouffrait aussi. Nous avons remonté par la travée sud jusqu’à l’une des chapelles latérales du fond, où nous nous sommes assis contre le mur. On n’y voyait presque rien, mais peu à peu les yeux se faisaient à l’obscurité et apprenaient à utiliser les faibles lueurs jetées par les vitraux. Je fixais la voûte de la chapelle, que je savais peinte en bleu nuit et constellée d’étoiles dorées. D’autres gens étaient assis près de nous. Haruki me tenait enlacée. La panique était perceptible, quoique tout le monde fît des efforts pour rester calme. Une vieille femme qui se souvenait des prières est passée derrière l’autel nu, depuis longtemps désaffecté, et a commencé à faire répéter à quelques dizaines de personnes rassemblées autour d’elle, phrase après phrase, un Sainte Marie, mère de Dieu. Haruki s’est penché sur moi, m’a regardée, si près que je sentais son souffle tiède sur mes lèvres. Je ne bougeais plus. Il s’est encore approché, et m’a embrassée.
Oh, mon Dieu. J’ai accepté le baiser puis je l’ai repoussé gentiment, essayant de sourire pour lui dire que j’étais trop vieille. Il a fait non de la tête, il riait. Il m’a reprise par la main, on s’est levés et on a retraversé l’église. Près de l’entrée nord il a ouvert discrètement une porte, qu’il a aussitôt refermée sur notre passage, avec une clé de son trousseau. On a pris l’escalier de pierre en colimaçon, dont chaque marche était creusée par l’usure de milliers de pas au cours des siècles. Je grimpais sans un effort, il y avait longtemps que je ne m’étais sentie aussi légère. C’était comme si la spirale nous aspirait d’elle-même vers le haut.
(Forêt profonde )
21:19 Publié dans Dans le Temps, journal | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : littérature








