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01.04.2008

Tournants

1789923481.JPGEn me levant j’ai descendu le petit escalier et trouvé sur la table une page de son carnet où il disait qu’il serait de retour dans quelques jours, ainsi que les clés de « l’appartement », cet espace de la tour qu’il avait investi pendant les Ruines, et des portes de communication des tours avec la cathédrale. (...) Je me suis lavée et habillée, souriant seule de mon corps renouvelé.

J’ai pris les clés, fermé la porte derrière moi et continué l’ascension de la tour par le long escalier en colimaçon. J’ai débouché en plein air sur la fantastique galerie peuplée de chimères, à la fois si étranges et pourtant proches, comme si elles étaient vivantes, là dans la forêt de pierre suspendue, parmi les flèches et les arcs-boutants gothiques dressés à la poupe de l’île. (...) Au bout de la galerie je trouvai l’escalier de la tour sud, au sommet de laquelle je grimpai. De tout là-haut on avait une vue panoramique sur la ville entière.

Je suis redescendue dans la cathédrale. Il n’y avait plus personne. J’en ai fait le tour puis je me suis tenue à l’intersection de la croix formée par l’édifice, d’où j’ai contemplé les trois grandes rosaces percées respectivement au nord, au sud et à l’ouest. M’importaient moins les motifs, figures et scènes des vitraux, que j’identifiais d’ailleurs mal en ce jour peu lumineux, que leur forme, leurs rayons, le kaléidoscope de leurs rouges, de leurs bleus et de toutes leurs couleurs sensibles. Je suis restée là longtemps, tournant lentement sur moi-même pour les regarder alternativement, jusqu’à ce que je les voie se mettre à tourner aussi, ces grandes roues célestes constellées d’yeux.

(...) Sur le parvis des enfants jouaient, des femmes, des hommes déambulaient, des couples se tenaient par la main. Crémeuse et brillante dans le bleu délavé, la lune donnait envie de la manger. Venus des quatre coins de l’espace, de ravissants chats et chatons polychromes, bruns, blancs et fauves, circulaient paisiblement et prenaient le tendre soleil d’automne. Je m’accroupis pour appeler l’un d’eux : « Mi-Ti ! » Il s’arrêta pour me considérer en cachant sa légère méfiance sous un air désinvolte, puis marcha vers moi et accepta mes caresses sur son doux pelage, tournant lentement et gracieusement sur lui-même pour présenter à ma paume l’un et l’autre de ses flancs, la queue dressée de satisfaction et la mine boudeuse de qui reçoit son dû sans y accorder plus d’importance que ça.
Une petite fille en jupe, jambes nues, vint vers nous et s’accroupit à côté de moi. Je laissai le chat, qui décrivit un cercle entre nos jambes et s’en alla.

La vie de l’esprit est ce fleuve dont les eaux ne sont jamais les mêmes et qui pourtant coule toujours uni, de la même source au même estuaire, dans son incessant voyage en boucle.  

(...) au fil de l’eau, mille insaisissables petites pièces de verre scintillent, étoiles cruelles et ravissantes que les pupilles papillonnent au déboulé du vertige, mille petits signaux étincelants séduisent et stimulent mon être, soudain transporté au bord de sa vallée grandiose. Signaux, signets à la fente des feuilles où je les cueille à l’épuisette, étoiles si proches et lointaines sur la page, auxquelles il s’agit de rendre le bondissant de la truite, une fois le fleuve du livre ouvert, le lit de la parole de nouveau habité, qu’il s’agit d’inviter à danser là dans l’absence abolie, là dans la trace de cette déchirure, hypothétique lien, trou aussitôt que formé habité, comme dans ce vide ce pont jeté d’une rive à l’autre et peuplé d’âmes à pied.
Appuyée à la rambarde je regarde jouer sur la Seine la lumière du ciel.

(...) Je suis le pays, et le mal du pays. Je suis encore, quand après avoir marché jusqu’en mon milieu à ma rencontre je peux fermer les yeux pour contempler ciel torrent et rives venteux éclaboussant et verdoyant dans mes chairs, le retour au pays.

Je suis l’être et son mouvement permanent dans la fixation.

Je suis l’hirondelle en vol, dans l’instant d’un regard volé fixe autant que la flèche de Zénon, je suis la passerelle où dansent en rond les demoiselles et les garçons, je suis la ronde sans nom des jours et des nuits, ronde de nuit, ronde de jour, je suis l’être en veille.

Vient le moment de se jeter à l’eau, le moment soudain où la tentation et la peur de l’abîme cèdent devant sa nécessité, sa beauté d’urgence à accomplir, le moment où tout s’accélère, où, enjambant mon garde-fou je prends mon envol, bondis dans la lumière, où je me sens me précipiter inexorablement vers ma propre sortie, et torrent, rejoindre le torrent qui depuis si longtemps pour moi coule de source.

Entre en moi, tu est né, nous délivré.

(Forêt profonde)

torrent près de Cauterets

Paris de nuit panoramique  (avancer le curseur !)