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10.04.2008
Maintenant et à l'heure de notre naissance
L’une des voies qui conduisent l’homme à découvrir Dieu commence à sa prise de conscience que le père humain ne suffit pas. D’une part, pendant très longtemps, les hommes n’ont pas pu être sûrs de la paternité, invérifiable contrairement à la maternité. Françoise Lhéritier a relevé, si je me souviens bien, les nombreuses façons adoptées par les peuples traditionnels pour instaurer des systèmes de substitution, par exemple en donnant l’autorité « paternelle » aux oncles, ou aux mères…
À l’avènement de la société bourgeoise, patriarcale et puritaine, on a tâché, par un contrôle accru des femmes, de régler enfin cette épineuse question. Freud et son triste oedipe n’ont pas tardé, dans cet ordre familial désastreux, à manifester leurs ravages. Et les hommes à estimer, dans leur sentiment de (fausse) puissance retrouvée, qu’ils pouvaient se passer de Dieu le Père. Puis est venu le temps du contrôle des naissances. Les femmes ont pu sortir un peu de leurs geôles, la pilule et l’avortement, sans représenter une garantie absolue contre les paternités hasardeuses, les limitaient à leur tour de façon relativement rassurantes.
Mais même avec le secours de tous les tests ADN du monde, le père, « biologique » ou adoptif, ne saurait suffire. S’il suffit, il est mortel, écrase ses enfants, les empêche de le dépasser. La figure du père abusif, qui dans son orgueil de fausse puissance refuse de donner la relève, ou la donne faussement, livrant l’avenir sur un plat comme une tête coupée, assurant une « relève » castratrice, une relève toute faite mais en réalité ni faite ni à faire, cette figure est d’autant plus courante que le père (ou la mère, les femmes pouvant se trouver dans le même rôle que le père de naguère) occupe une position sociale dominante, acquise par élimination systématique des rivaux – pratique maniaque qu’il reproduit avec sa progéniture, vécue comme rivale dans un monde où toute personne potentiellement plus puissante que lui est sa rivale, et doit être combattue, harcelée, diminuée, et pour finir, éliminée. Ce père-là peut « suffire », dans le sens où il donne la mort, après quoi plus rien n’est à espérer, ni demander, ni chercher.
Telle est la condition de l’homme moderne, dans son ensemble. Individuellement, existent beaucoup de bons pères, de pères qui donnent réellement la vie à leurs enfants. Pourtant, même le bon père ne suffit pas. Justement parce qu’il est bon, il donne à l’enfant accès au désir d’une origine plus haute. C’est ainsi que l’homme peut trouver Dieu, si le poids de la société moderne, qui constitue un très mauvais père, ne l’empêche pas d’y accéder. Or il faut vraiment beaucoup de courage aujourd’hui pour rejeter le joug du vieux ogre social, et se mettre en marche vers sa liberté, notre Père qui est aux cieux et face à qui chacun est à tout instant de nouveau nu et porteur de toutes les promesses, comme à l’heure de sa naissance.
22:33 Publié dans Dans le Temps, journal | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : littérature







