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10.04.2008

Métamorphoses, variations, ré-animation… « Ramener le regard, perdu dans le monde »

 

Je viens de vivre une très belle expérience. De passage dans l’invisible par une chaîne de regards. Celui du peintre Alexandre Hollan, transmis par les yeux du musicien Jacques Burtin à mes yeux d’auditrice du verbe. Une petite révélation, comme je parlais hier de petits miracles – l’adjectif petit ne signifiant pas dépourvu de grandeur, bien au contraire. C’est en déployant le petit que les fractals rendent compte de l’infini, comme du fonctionnement et de la vie de l’Esprit.

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Comment raconter cela ? Essayons d’y aller par la petite histoire de cette matinée.  Avant de me réveiller, j’ai vu en rêve un tout jeune homme que j’ai connu enfant, mi-européen, mi-africain. Le père de ce garçon, celui qui l’a élevé depuis sa naissance, n’est pas son père biologique. Mais personne ne le lui a dit. Dans mon rêve, il se tenait debout près d’un poteau électrique en tronc d’arbre, face à l’horizon, et il s’agitait, pris d’une douleur sans raison connue.
Dans le tableau suivant, nous étions couchés côte à côte dans un lit sous le ciel. Il était calme maintenant, étendus sur le côté nous nous faisions face, la situation n’était pas sexuelle mais non dépourvue d’une sensualité pleine de charité, au sens « agapè » de ce mot, très humaine, tendre et chaleureuse avec pudeur – nos genoux et nos bras pouvaient se toucher, et j’étais chargée de lui dire la vérité sur sa naissance. J’ai été réveillée par mon téléphone avant de pouvoir la lui dire, mais il est certain que cette vérité n’était pas uniquement liée à la réalité biologique ; cette réalité biologique était à la vérité ce que sont les racines de l’arbre au ciel vers lequel il monte en se déployant.

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Un moment après, O est rentré de Guyane. Il m’a parlé de la beauté des arbres là-bas, et des grands arbres qui dépassent de la forêt et servent de repère aux marcheurs. Il m’a parlé de ce qu’on appelle là-bas la langue du fleuve, parlée à la frontière de la Guyane et du Surinam, où la seule route pour l’instant est le fleuve, le long duquel on parle un mélange musicalement étonnant de créole, français, anglais, brésilien, néerlandais.

Puis j’avais rendez-vous avec Jacques Burtin, nous nous sommes retrouvés dans un café. Il m’a parlé de la façon dont il avait appris à jouer de la kora, cette harpe-luth traditionnelle, au cœur de l’Afrique, auprès de neuf moines bénédictins venus de Solesmes et ayant adapté cet instrument, avec deux griots, à leur pratique du chant grégorien. Il m’a aussi donné trois films qu’il a réalisés sur le travail de trois artistes que je ne connaissais pas. Je viens de regarder l’un d’eux, « L’autre regard », sur Alexandre Hollan, donc.

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Jacques s’est simplement promené dans une exposition de l’artiste à la galerie Vieille du Temple, il y a trois ans. Dans un silence lumineux, juste souligné de quelques rares notes de kora. Tout va très lentement, et très vite vous enlève, vous transporte à la frontière du temps. Alexandre Hollan peint des arbres solitaires, des « vies silencieuses » (sa réinvention de la « nature morte »), et des visages. Le regard de Jacques Burtin fait le chemin, des arbres aux visages en passant par les vies silencieuses. Longuement, et en plongeant longuement, au zoom très lent, dans les aquarelles. Nous montrant l’invisible que le peintre a vu sans le fixer, un invisible vivant, animé, toujours en train d’agir semble-t-il, encore ici, dans le tableau. Parfois la caméra, retrouvant les murs blancs de la galerie, s’attarde aussi quelques instants sur la verdure visible à travers la porte vitrée. Les univers n’en finissent pas de s’interpénétrer. Le film se termine sur une image fixe, mais il ne se termine pas. Vous êtes au cœur d’une peinture, de ses transparences et de ses trous, tout est arrêté mais vous la voyez, avec et sans étonnement, dans l’infiniment petit du sensible, continuer à évoluer.

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Alexandre Hollan par lui-même : « Je suis ce que je vois est vrai seulement au moment où je vois vraiment. Alors, il n'y a plus de séparation. Je nais d'un instant à l'autre à une réalité personnelle, mais qui s'ouvre sur une autre, plus grande, mystérieuse. »

Par Yves Bonnefoy : " ... L'arbre que dessine Hollan attend la foudre. Ces yeux savent percevoir, sous l'apparente continuité de l'écorce, des branches, du feuillage - ces perceptions que les mots suggèrent -, les mille failles qui communiquent avec la véritable substance, laquelle n'est pas la matière, infiniment divisible, mais l'Un, mais l'expérience de l'Un... "

Par  Jacques Ancet : « une errance paisible, qui, l'angoisse en moins, rappelle irrésistiblement l'expérience mystique telle que la retrace Jean de la Croix dans ses grands poèmes : là aussi, tout commence par une « sortie » hors de la « maison » dans le silence de la « nuit obscure ». Une sortie des dogmes, du langage et de soi-même -- de la réalité, donc -- et une marche dans le noir de la nuit vers la Présence pressentie... Une rencontre ensuite qui, dans la perte de tout, est une union et une transformation de l'aimée et de l'Ami l'un par l'autre -- «  l'aimée en l'Ami même transformée » ; un retour enfin, dans le Cantique spirituel, où le monde extérieur, d'abord effacé, réapparaît transfiguré par la présence infinie qui le traverse et ne s'en sépare plus : « Mon Ami les montagnes /  les vals ombreux les îles étrangères / les paisibles campagnes / les bruissantes rivières / les sifflements si pleins d'amour de l'air »
Or, toute véritable démarche artistique, et tout particulièrement celle dont il est ici question, est une tentative analogue, toujours reprise parce que jamais aboutie de passage du connu à l'inconnu -- de la réalité au réel. Des formes fixes, des images toutes faites, à ce fond indéterminé d'où tout provient et auquel tout ne cesse de retourner. C'est pourquoi l'art véritable commence par une « catastrophe du sens » (Hölderlin), autrement dit, un refus des pensées convenues, des paroles toutes faites, des savoirs perceptifs et des formules apprises. Tout commence, pour l'artiste, par une « sortie » de ce qu'il sait, de ce qu'il comprend, de ce qu'il voit. « Laisser le regard élargir, « écrit Alexandre Hollan. Ne pas s'arrêter sur un détail. Ramener le regard, perdu dans le monde. »

… et les sites de Jacques Burtin, où l’on peut écouter de ses musiques : l’un ici, l’autre ici