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26.04.2008

Alina Reyes. Rencontre

À 52 ans, Alina Reyes conserve une silhouette de jeune fille. Son bustier blanc ajusté, ses yeux noirs et ses boucles d’oreilles rouge vif lui donnent un petit air de gitane. Sa voix rauque et douce, son sourire lumineux finissent d’ensorceler. L’écrivaine est séduisante et exaltée, comme son dernier livre. D’emblée, l’écriture secrète et fervente du récit, le portrait intime de la sainte saisissent le lecteur. Qui était cette enfant à l’orée de l’adolescence que l’appel d’une autre sorte de féminité faisait courir à l’aube vers une grotte ? « Bernadette a 14 ans, l’âge des grandes découvertes,  le moment où tout parle au corps et à l’esprit qui s’éveille. Le bruissement du vent dans les feuilles, le murmure de l’eau du gave… la nature tout entière lui envoie des signes », explique Alina Reyes.

La bergère sait à peine lire et écrire, mais le Verbe lui vient avec la vision de la lumière dans le creux d’un rocher. Elle relate les faits en patois avec toute la fraîcheur de son être : « Je me suis trouée seule face à la grotte. » Pour l’écrivaine, les lapsus qui parsèment les témoignages de Bernadette débordent de sens : « En faisant cette faute (trouée pour trouvée), la jeune bergère dit l’essentiel : elle s’est trouée dans la solitude car il faut s’évider pour recevoir le souffle. La perception de l’arrière-monde rend la jeune fille poète, comme un autre adolescent de son siècle, un certain Arthur Rimbaud, lui aussi enfant prodige du Verbe. Arthur maîtrisait le latin et la littérature, Bernadette ne connaît que ses agneaux et la nature, mais tous deux rallument l’étincelle de la création et du divin. Ces deux « frères de source sont des naufragés de la vie, et cette fragilité les rend hypersensibles et réceptifs. »
Le temps du bonheur a peu duré pour Bernadette. Très vite, sa famille bascule dans la misère et l’envoie gagner sa vie au loin : « La douleur, la sensation de la différence sont les premiers pas vers la conscience… » Alina sait de quoi elle parle : fille d’immigrés italiens, elle a vu elle aussi sa famille sombrer dans la pauvreté. Comme Bernadette, elle est l’aînée de la fratrie, elle cherche refuge dans la nature et a conscience, très tôt, que quelque chose de supérieur et d’irrationnel existe.

« Bernadette, c’est mon double. Je la tutoie parce que je l’aime, raconte-t-elle. Mon livre veut dépoussiérer son image, montrer sa détermination durant les interrogatoires, sa candeur têtue face à ses détracteurs. Sa ténacité me sert d’exemple. Je viens d’un milieu communiste où l’on n’avait pas la foi, ni le droit de parler de ces choses-là. Longtemps, j’ai eu honte de dire ce que je ressentais, j’ai gardé le silence sur mes expériences mystiques. Moi qui me moquais du regard des autres en écrivant des romans crus, j’étais pudique sur ma perception du monde transcendantal. J’avais peur d’être salie, galvaudée. Dans notre société matérialiste, les visions sont taboues. Il faut avoir le courage d’être soi pour déranger l’ordre établi. Bernadette avait 14 ans, elle n’a jamais renié ce qu’elle avait vu, j’ai plus de 50 ans et j’ose enfin prétendre que si une révolution arrive, elle sera d’ordre spirituel. »

Les déclarations récentes de l’auteur, libre-penseuse sans catéchisme, déconcertent ceux qui l’avaient déinitivement rangée dans le tiroir des écrivains sulfureux. Il y a vingt ans, Le boucher imposait Alina Reyes comme un grand nom de la littérature érotique féminine. Rares sont ceux qui comprirent alors que la femme de lettres affranchie était éprise de spiritualité. « Ma carrière littéraire a débuté par un malentendu. Le boucher  n’était pas un livre graveleux. Mon héroïne y faisait une expérience mystique de la chair : elle allait au bout du plaisir jusqu’à la mort symbolique et la résurrection. L’érotisme est un transport de l’âme, c’est aussi par nos sens que nous accédons à l’illumination. Tous les grands mystiques ont éprouvé, dans leurs extases, le lien charnel qui unit les hommes à Dieu. »

Fatiguée de son étiquette scandaleuse, l’écrivaine rebelle prend le sentier des chèvres. Avec les droits d’auteur de son livre controversé, elle s’achète en 1989 une grange à Barèges, à quelques kilomètres de Lourdes. À 1600 mètres d’altitude, elle tient tête au monde, tutoie le ciel et les bergers. Elle assouvit surtout son besoin de nature sauvage et de liberté. « Je m’y enfuis dès que je peux, vivre en ermite, y faire silence. J’y ai passé une année entière avec le plus jeune de mes quatre fils. L’hiver, je l’emmenais à l’école en raquettes, nous étions heureux, coupés de tout, revenus à l’essentiel. »

Là-haut, dans la solitude totale et le silence bruissant de signes, la gitane de Dieu dialogue avec la petite sentinelle de l’invisible : « Prie pour moi demoiselle, je sais si mal prier. Comme toi, je suis restée au fond de mon cœur une humble fillette qui n’ose rien demander aux grands. Transmets, s’il te plaît, que je voudrais que mon ange ne meure jamais tant que je suis vivante et que je supplie Marie de veiller sur lui… Mon ange habite en qui j’aime, homme ou enfant. Qu’ils aient toujours une femme douce pour leur sourire. »

Catherine Lalanne, pour Le Pèlerin, 20 mars 2008

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