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26.04.2008
Était-ce moi, toute brûlante de rêveries, qui étais derrière la porte, ou la neige immaculée ?
19-4-08, gare Montparnasse, matin. Au café juste au-dessus des quais, ballet et concert des moineaux voletant, sautillant, grappillant les miettes de muffins partout, jusque sur votre table, entre vos doigts quasiment, bouquet mouvementé de petits piafs effrontés, je suis déjà au paradis. Je fais un tour au relais H, mes deux derniers poches y sont, La Chasse amoureuse et Derrière la porte, tout beau dans sa blancheur. Je dis à O que J.N. m’a dit que le blanc est la couleur de Dieu.
Cette nuit j’ai pensé à Dieu et à l’amour, je lui ai parlé, je me suis réveillée bien avant l’heure pour pouvoir être encore seule avec Lui, et aussi le remercier de ce qu’Il fait pour moi. Je l’ai toujours senti là mais confusément, c’est vrai il m’a fallu un long chemin pour le trouver clairement. My sweet Lord, I’d want to know you but it needs so long time, chantait George Harrison et moi avec lui, adolescente. À la fois tant de temps, et tant d’immédiateté. Oh oui, my sweet Lord. Tiens, voici un pigeon tout blanc ! Je crois que c’est la première fois que j’en vois un. J’en ai vu un apparaître et se poser face à moi un petit matin au carmel d’Avranches, alors que j’appelais l’Esprit, mais c’est un effet de lumière qui l’avait rendu blanc, quand il est reparti j’ai vu ses couleurs ; celui-ci a vraiment des plumes toutes blanches.
Dans le train. Grâce à l’effet du reflet, je vois à travers la vitre les arbres suspendus dans le ciel : c’est le jardin où je fais l’amour parmi les anges.
Je m’occupe du ciel parce que je suis de là-haut, maintenant. Je regarde les nuages, bien dodus et crémeux, j’ai envie de les manger. Ils sont trop merveilleux, je veux m’y rouler, m’y lover, voyager à leur bord et y retrouver l’homme en Dieu connu de mon âme, un homme pur.
Le Christ a dit : ne pèche plus. Ce qui veut dire : sois saint. Il ne faut pas confondre la sainteté avec la soumission aux apparences et aux codes. Il ne faut pas confondre l’amour et le faux amour, le dévouement et le faux dévouement, la fidélité et la fausse fidélité, la constance et la fausse constance, la pureté et la fausse pureté. Autrement dit, il ne faut pas confondre la vérité et le mensonge. La terre est belle aussi, avec ses maisons, ses forêts, ses jardins, ses eaux. Belle et pure. Qu’y a t-il de pur sur la terre ? La façon dont Dieu la regarde, et moi aussi. Dieu m’aime, me rend pur quand j’accepte son amour. Tout ce qui est pervers me prive de joie, je n’en veux pas. Quand j’ai décrit des perversions, dans mes livres, ce n’était jamais agréable, c’était toujours sur le registre de la dénonciation. Il ne faut pas confondre le pur et le pervers. J’ai écrit beaucoup d’érotisme très pur, même si certaines personnes n’ont pas accès à cette pureté, ne peuvent pas la voir, et la confondent donc avec une perversion. Bien entendu j’emploie le mot perversion au sens spirituel, et non pas psychanalitico-médical, une catégorie de la science humaine qui relève elle-même de la perversion.
Je me souviens que dans l’un des romans d’Orhan Pamuk, Neige sans doute, l’un des personnages dit qu’il ne pourrait pas aimer une femme qui n’aime pas Dieu. Ce n’était peut-être pas présenté dans le livre comme un fait très positif, mais je le comprends entièrement. Du reste, il me semble bien que Nietzsche a dit quelque part à peu près la même chose, lui qui a pris un chemin si sauvage pour finalement rejoindre le Crucifié. Plus un homme aime Dieu, plus moi je peux aimer cet homme habité par l’amour de Dieu.
Seul l’amour pur peut départager le vrai et le faux. En ce moment même, du train, je regarde longuement le ciel, pour continuer à l’apprendre.
Les hommes qui se refusent à Dieu sont comme les femmes qui ne savent pas se donner à l’homme. Les femmes qui se refusent à Dieu ne parviennent jamais à se libérer de l’homme. C’est la grandeur et la difficulté de la condition de la femme, d’avoir à se donner à l’homme tout en étant libre de lui. (La femme se donne à l’homme : celui qui la pénètre et celui qui sort d’elle). (L’homme se donne à la femme, en la pénétrant ; mais non à l’humanité, car son corps n’est pas soumis au même service de l’enfantement et de ses suites – en échange, il se donne à la guerre). (Dans la relation entre homme et femme, il arrive que la femme ait l’impression de donner moins qu’elle ne reçoit. Elle ne peut, comme l’homme avec son pénis, manifester et projeter son don hors de soi vers l’autre. Alors elle va redoubler de dons, donner son amour sans mesure, se servir de ses mains pour extérioriser son don sous forme d’aliments préparés, par exemple, ou bien d’objets fabriqués de ses doigts, ou encore… de mots écrits).
Avant Orthez. Là les reflets des arbres dans la rivière verte : si beaux que ma poitrine enfle comme à un rendez-vous d’amour, et les larmes me viennent aux yeux.
Après Pau : même émotion, à cause des perspectives ouvertes dans les ciel par les nuées.
Mon Dieu me parle, et ceux qui s’acharnent à vouloir convaincre les hommes de son inexistence, sur un coup de colère je les traite dans ma tête d’ordures. Ne m’ont-ils pas privée de le reconnaître pleinement jusqu’à maintenant, alors qu’Il était là, que nous nous aimions ? C’est de ma faute aussi, je sais, c’est une si grave faute, de ne pas oser reconnaître un amour.
20-4-08, Barèges
15 h. Il pluineige. Plus de mots, trop bonheur.
16 h. Il neige tout droit, à gros flocons très serrés. Écrit un poème. Blanc sur blanc sur blanc par toute ma porte-fenêtre, tu sais quel souvenir les anges me chuchotent. Moi aussi je chute doucement du ciel, je chute de la bonne chute, très serrée dans l’amour, avant de remonter là-haut, toute dodue nuée, inépuisable source.
18 h. Continué sur ma lancée : écrit tous les petits poèmes pour accompagner l’expo de Sophie Bassouls. Il ne neige plus. Le ciel blanc compact et gris perle, par-dessus les crêtes et le pid du Midi, cueillable à la cuillère, nourriture.
Dès mon réveil ce matin, à l’écoute des trilles, solos et répons des oiseaux.
20 h. Je lis l’Universalis, une de mes activités préférées quand je suis ici. Je mesure cruellement le temps perdu à ne pas étudier ni travailler, mais c’est ainsi, à moi d’utiliser au mieux ce que j’ai vécu jusqu’ici, et maintenant le temps qui me reste à vivre. J’ai toujours besoin des amours humaines, il en sera toujours ainsi je crois, sauf s’il m’est donné de pouvoir me consacrer entièrement à Dieu. Je veux assumer mes responsabilités, notamment envers mes enfants, mais aussi envers ma vocation, qui n’est pas celle d’un écrivain, mais celle d’un messager.
21-4-O8
Midi. Hier écrit jusqu’à plus de minuit. Un moment, j’ai dressé la liste de mes défauts, je ne vous la donnerai pas ici car je les y expose bien assez, tout le monde peut les y voir. À la fin j’ai ajouté ceci : « sensuelle aussi, c’est un péché dit-on, mais qui a rendu très heureux les hommes que j’ai aimés et moi aussi, qui a fait beaucoup de bien - beaucoup plus de bien que de mal ».
Ce matin réveillée très tôt par le chant exquis d’un petit oiseau, très ciselé, rythmé, mélodieux. Puis le choc d’un oiseau plus gros dans ma vitre, un étourdi qui volait droit devant lui en pensant à autre chose, comme il m’arrive souvent, à moi aussi. M’étant couchée à deux heures, j’étais moi-même un peu dans le brouillard et n’ai pas identifié ces oiseaux, le chanteur était un pinson sans doute, et le fonceur je l’ai vu tout de même repartir, après s’être posé sur le rebord de pierre. Une fois une mésange s’était complètement assommée contre la vitre, je l’avais ranimée entre mes mains et ensuite installée dans un nid de feuillages improvisé, le temps qu’elle reprenne ses forces et ses esprits. Entre les deux oiseaux, vision d’une petite fille sauvage, nue, mi-ange mi-animal, « la petite fille d’Angély », je ne sais pas encore ce que cela veut dire mais cela viendra. Puis je me suis rendormie.
À vrai dire, c’était peut-être un peu moi, cette enfant, car lorsque j’étais toute jeune adolescente, pensionnaire à Royan, j’aimais aller me promener à la plage de Saint-Jean d’Angély, ramasser des coquillages fossiles – et saint Jean, l’apôtre du Verbe et de l’Apocalypse, il est presque tous les jours sur ma poitrine, depuis que j’ai ramené de Patmos, l’été dernier, un pendentif orné d’icônes de lui.
16 h. Il paraît que Gavarnie est coupé du monde depuis hier, par quinze mètres de neige au chaos de Coumely. Ici la neige fond à mesure, mais si nous avions été là en février nous aurions été coupés du monde aussi pendant trois jours. Ça m’est déjà arrivé en hiver et aussi en avril ; il y a encore une dizaine d’années les gendarmes passaient à ski voir si tout allait bien ou même prévenaient d’évacuer, maintenant il n’y a plus de gendarmerie au village et puis de toute façon moins de solidarité. Parfois je m’enfonçais jusqu’aux hanches pour sortir de chez moi. L’année où j’ai écrit Derrière la porte, j’étais ici toute seule, à la fin du mois la neige que je pelletais chaque jour dans le cumul tombé du toit devant ma porte, formait une tranchée presque aussi haute que moi. Était-ce moi, toute brûlante de rêveries, qui étais derrière la porte, ou la neige immaculée ? Je n’ai pas été consultée pour la nouvelle couverture de ce livre, mais elle est toute de blanc, c’est ainsi.
Je viens de me faire un fond d’écran en abîme, c’est mon cœur, au très profond duquel, en descendant vers le haut, se trouve Dieu, pour qui le veut.
23-4-08
Je crois qu’il y a un nid entre les pierres du mur de ma chambre contre lesquelles sont mon bureau. Tout en écrivant, j’entends des bruits d’ailes.
J’écris nuit et jour, le texte (d’introduction à mon livre) sera beaucoup plus important que je ne pensais. Je l’ai dédié.
24-4-08
Ce matin, réveillée juste au moment où le ciel s’enflammait d’or soyeux, par-dessus les crêtes blanches. Contemplé, refermé les yeux un moment. Puis je suis descendue rallumer le feu, alors que tout le monde dormait encore restant un très long moment accroupie devant le poêle, nue, heureuse comme une primitive.
Le texte auquel je travaille en ce moment, je pensais qu’il ferait une trentaine de feuillets, j’en suis déjà à 82, et je vais devoir y travailler encore jusqu’à la fin de mon séjour ici. À force d’écrire j’ai les yeux qui brûlent, mais c’est une grande joie sauvage d’aurore.
Après-midi : toujours à ma table, vu par ma porte-fenêtre un chevreuil, venu de mon lieu de méditation ; il a traversé la piste et disparu dans la forêt. Plus tard, dehors, observé vautours. L’un décollant du bas du versant d’en face, à lourds mouvements d’ailes, puis, en aussi peu de temps qu’il en faut pour l’écrire, s’élevant en spirales étroites autour d’un axe droit très haut au-dessus des montagnes, aspiré en douceur, vitesse et majesté sur deux mille mètres environ du bas en haut : ah, écrire ainsi ! Un autre, débouchant des crêtes de la Montagne Fleurie, est venu planer au-dessus de la maison, puis soudain a piqué, avec la rapidité d’un avion de chasse, ailes un peu repliées, disparu en une fraction d’instant derrière la crête de la Laquette.
25-4-08, 15h45.
Je viens de finir mon livre. Il est parfait.
26-4-08
O et Pierre en train de faire le bois dans la forêt, abattre les arbres désignés par l’ONF à la tronçonneuse, les ébrancher à la machette de Guyane – pour notre poêle et notre cheminée. Jean-Luc, qui va souvent en Guyane aussi, parle de Cizia Zykë qu’il a rencontré là-bas. Moi j’ai déjeuné un jour avec lui et ses deux gardes du corps dans le meilleur restaurant de la région bordelaise, à Bouliac sur la Rivière, j’étais jeune journaliste et il venait de publier son best-seller, « Oro », sur ses aventures de chercheur d’or. Le soir, un de ses « gardes » (beaucoup moins grands et baraqués que lui) m’a appelée pour me transmettre son invitation à dîner. Eh bien, un beau gars comme ça, j’ai refusé. Ce que je suis sage par moments, quand même !
Je suis un peu triste, d’avoir fini ce livre qui m’a occupée nuit et jour depuis une semaine (sans compter ce que j’avais écrit les mois précédents – le premier mot au carmel d’Avranches, le 29 mai dernier). Je crois que je ne m’étais jamais autant donnée. Je pensais faire une introduction d’une trentaine de feuillets, j’en ai 98. Je suis contente de l’avoir dédiée, cette introduction. En tout le livre fait 170 pages, mais d’une très grande densité. C’est moi, le chercheur d’or.
Ce soir j’ai onze personnes à dîner, pendant qu’O fait le bois je vais faire les courses et la cuisine. Mais j’ai déjà une folle envie de me remettre à mon autre texte, mon grand poème.
De l’aube au crépuscule, incessant concert des oiseaux, grande variété de passereaux cette année. Je suis comme eux, il faut que je chante, avec ma voix et mieux, avec mes doigts.
Viens d’observer une adorable belette courir entre les pierres du muret. Grand beau temps depuis deux jours. Après une semaine sans sortir d’ici, je prends la voiture et je file par les lacets descendre à Luz, à la Maison de la Vallée où se trouve une connexion internet, poster mon livre à mon éditeur, poster mon texte pour l’exposition de Sophie Bassouls, poster ma prochaine chronique pour La Vie, poster ce journal pour vous. À bientôt.
16:54 Publié dans Dans le Temps, journal | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : littérature







