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03.05.2008

Méditation autour de L’entrée de Jésus à Jérusalem

30-4-08   
L’entrée de Jésus à Jérusalem, Messianisme et accomplissement des Écritures en Matthieu, Lectio divina 176, de Jacques Nieuviarts, Cerf, 1999


Celui qui vient donner la vie est mis à mort. Tu le tues, fille de Sion, le Verbe venu te libérer. Tu préfères tes chaînes. Ville de mauvaise vie, que fais-tu à ton promis ? Comment peux-tu te refuser à Dieu ? Il est venu vers toi, monté sur un ânon, pur dans son désir, Christ apparemment petit mais le plus haut qui soit, escorté de siècles et de voix.

 

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L’Église catholique est plongée dans un songe puissant, grandiose, magnifique, qui évolue et se perpétue au fil des siècles, entité vivante continuant d’augmenter tout à la fois en mystère et en lumière, splendeur absolument irrésistible pour qui la contemple, une fois passé derrière la tenture bon marché dont les temps modernes la tiennent affadie, telle une beauté dangereuse et à cacher.

Plusieurs décennies furent nécessaires aux disciples de Jésus pour réaliser ce qui s’était passé, en élaborer un témoignage écrit. Plusieurs siècles de christiannisme mal assuré furent nécessaires pour que les Pères de l’Église puissent approfondir encore la réflexion, le miroitement de cette histoire dans leur pensée. Mille ans passèrent, et d’autres siècles encore, au cours desquels le visage du Christ inlassablement réapparut, dans une sorte de dégagement et d’irruption du suaire, dégagement d’une vitalité en même temps inouïe et discrète, irruption perpétuelle, lente, brûlante.

Car le message du Christ se déchiffre à même son visage, celui du fils de l’homme et celui du fils de Dieu, Dieu lui-même. Venu de l’Ancien Testament, Jésus, en sa personne apportant la Nouvelle Alliance, témoigne que le discours saint et divin ne se tient pas seulement dans un Livre, mais aussi dans et à même la chair du monde.

En citant à comparaître les prophéties anciennes avec lesquelles Matthieu jongle pour établir son récit de l’entrée de Jésus à Jérusalem, Jacques Nieuviarts en cette lectio divina procède à une maïeutique du texte. À le lire, il semble que Matthieu, en grand connaisseur des Écritures, ait délibérément combiné les « oracles de Yhvh » pour bien placer Jésus dans sa perspective messianique : chaque geste de Jésus est l’accomplissement d’une parole prononcée bien avant sa venue. La démonstration de l’éxégète progresse vers de plus en plus de précision et de finesse, révélant comme il le dit la majestueuse « polyphonie » qu’est en réalité le récit de l’apôtre, tissé de références très subtilement agencées pour mettre en évidence le sens du récit.
Cette belle et juste métaphore musicale fait aussi résonner en moi une correspondance d’ordre olfactif : l’avancée de Nieuviarts dans le texte de Matthieu semble l’entailler comme une gousse de vanille, ouverte à la pointe délicate d’un couteau pour lui faire libérer son riche arôme. Or ce mouvement est le même que celui de Jésus fendant la foule aux rameaux pour entrer dans la Cité, le même aussi que celui de Matthieu fendant le Livre pour entrer dans la Vie, par un puissant mélange d’inspiration et de pulsion plus que par une volonté de la raison, pour ouvrir dans l’Écriture un chemin et donner une escorte au fils de Dieu, tout parfumé des milliers de mots avant lui conservés dans le secret des pages. Ce mouvement est aussi un travail d’enfantement.

Quand ils furent proches de Jérusalem et arrivés en vue de Bethphagé, au mont des Oliviers, alors Jésus envoya deux disciples en leur disant : « Allez au village qui est en face de vous ; et aussitôt vous trouverez, à l’attache, une ânesse avec son ânon près d’elle ; détachez-la et amenez-les moi. Et si l’on vous dit quelque chose, vous répondrez : ‘Le Seigneur en a besoin, mais aussitôt il les renverra.’ Ceci advint pour accomplir l’oracle du prophète :

Dites à la fille de Sion :
Voici que ton Roi vient à toi ;
modeste, il monte une ânesse,
et un ânon, petit d’une bête de somme.

Les disciples allèrent donc et, se conformant aux instructions de Jésus, ils amenèrent l’ânesse et l’ânon. Puis ils disposèrent sur eux leurs manteaux et Jésus s’assit dessus. Alors les gens, en très grande foule, étendirent leurs manteaux sur le chemin. Les foules qui marchaient devant lui et celles qui suivaient criaient :

Hosanna au fils de David !
Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur !
Hosanna au plus haut des cieux ! »

Quand il entra dans Jérusalem, toute la ville fut en rumeur. « Qui est-ce ? » demandait-on, et les foules répondaient : « C’est le prophète Jésus, de Nazareth en Galilée. »

 



Celui qui vient vient en moi, me fendant telle la gousse de vanille.

Le Bruissement du texte. C’est le titre d’un livre de D. Banon cité par J. Nieuviarts : « le verset […] s’adresse à son lecteur, le sollicite en lui disant : « cherche-moi », darcheini, interprète-moi, amplifie-moi, enrichis-moi, libère les étincelles enfermées dans ma substance, cachées dans mon tissu. L’invitation du verset est entendue par celui qui est lui-même désireux de l’  « interpréter », le dorèche. Au darcheini répond le dorèche, car le « demandeur » et le « répondeur » ont la même racine ; ils s’appartiennent l’un l’autre. »
Tout ceci est du domaine de l’amour, physique autant que sublime. La tradition juive millénaire de lecture des Écritures trouve sa plénitude dans l’entrée de Jésus à Jérusalem, venu prouver par sa personne, en donnant de sa personne, donnant sa personne tout entière, donnant son corps et son sang, que l’homme et la chair de l’homme (et par-delà, toute la chair du monde) sont aussi une parole de Dieu, qui dit, appelle et demande réponse, réalisant l’appartenance réciproque, amoureuse autant qu’intellectuelle, de l’humain et du divin, de l’homme et de Dieu.
« La parole prophétique, écrit Jacques Nieuviarts, demeurait ainsi ouverte, ne pouvant disparaître et se taire sans avoir été portée à la plénitude. »

Oui, atteindre la plénitude de l’amour, c’est cohabiter en sa Parole, advenue, venant et devenante.

L’entreprise éminemment poétique de l’exégète consiste ici à s’ouvrir à ce qu’il nomme les « harmoniques de l’Écriture », et à reconnaître en l’évangile de Matthieu à la fois la source vétérotestamentaire et sa « trajectoire ». Issu d’une thèse de Littérature, ce livre pose les bases habituelles d’un travail de sémiotique, mentionnant bien sûr Gérard Genette et ses développements sur l’intertextualité. Mais très vite l’auteur, en chrétien et théologien, éprouve le besoin de donner corps à sa démarche en se fiant au mot citation, lequel, rappelle-t-il, a son origine dans un mot latin signifiant « mettre en mouvement, déplacer ». Les mots relevés par son attention seront donc des témoins cités à comparaître au procès, au processus du texte. « Citer, c’est, écrit-il, autoriser un discours, au sens étymologique du mot « autoriser » : augmenter ». (C’est pourquoi toute citation non « autorisée », non augmentante mais au contraire violentante, relève du vulgaire plagiat : la citation « grandit-elle, ou amoindrit-elle, ou encore violente-t-elle » le texte original, telle est la question).

Voici donc les paroles de Zacharie, Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, Malachie, Osée… par Matthieu convoquées et assemblées afin d’être réenchantées par leur accomplissement en la personne du Christ. Cette opération confère aux Écritures un redoublement d’honneur, en quelque sorte rétroactif, à la façon dont après « des siècles de contemplation du mystère » (selon une formule prononcée en d’autres circonstances par Jacques Nieuviarts), l’Église promulgua en 1854 le dogme de l’Immaculée Conception. Pie IX déclare cette année-là, par la bulle Ineffabilis Deus, que « La Très Sainte Vierge Marie fut préservée de toute souillure du péché originel, dès le premier moment de sa conception, par une grâce singulière et un privilège accordés par le Dieu Tout-Puissant, et en raison des mérites de Jésus-Christ, le Sauveur de l’espèce humaine. »
Voici ce que nous montre Matthieu : en raison des mérites de Jésus-Christ, la parole des prophètes acquiert sa plénitude, ainsi que sa mère, Marie pleine de grâce, se trouve, par ces mêmes mérites de son fils, grâciée jusqu’en sa propre conception. Tel un gant le temps se retourne, en un véritable mouvement de révélation.

 

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Depuis plus de deux siècles, nous nous enfonçons dans un obscurantisme spirituel sans précédent. L’Église poursuit son chemin de lumière, mais qui y a accès ?  Certainement pas les détenteurs de la parole ni leurs idolâtres, personnages du monde politique et du milieu littéraire et intellectuel, « prophètes » d’aujourd’hui qui se sont depuis si longtemps employés à travestir et injurier la Vérité qu’ils sont devenus parfaitement incapables de la reconnaître. Qui ont même poussé l’aveuglement jusqu’à se pétrir d’une mortelle inversion des valeurs. J’ai entendu récemment une écrivaine appeler sainte une femme animée par une haine féroce des hommes ; un écrivain appeler saint Georges Bataille, ce scrutateur talentueux de sa sexualité morbide mais penseur médiocre, qui n’a jamais clairement compris qu’il était le malheureux produit du drame bourgeois en cours depuis un 19ème siècle qui perdure à travers les âges, comme dit Philippe Muray, et pour finir faux mystique, qui a toujours vécu et écrit dos à Dieu.

Mais le jour vient, et « En ce jour-là – oracle de Yahvé-, dit Dieu par la bouche de Zacharie, j’extirperai du pays le nom des idoles, qui ne seront plus mentionnées ; j’ôterai aussi du pays les prophètes et l’esprit d’impureté (…) En ce jour-là tout prophète rougira de sa vision prophétique ; ils n’endosseront plus le manteau de poil avec le dessein de mentir, mais chacun dira : « Je ne suis pas un prophète ! Je suis un paysan : la terre est mon bien depuis ma jeunesse. » Et si quelqu’un lui dit : « Que sont donc ces blessures sur ton corps ? » il répondra : « Celles que j’ai reçues chez mes amis. » Entende qui a des oreilles.

C’est par dégoût d’une littérature et plus encore d’un milieu littéraire frelâtés que Rimbaud, le voyant, a préféré ne plus être appelé poète, se faire marcheur au désert et se prétendre paysan. Rimbaud, auteur des Proses évangéliques, aimait le Christ, et n’est-ce pas par une autre évocation de Lui que se terminent ses Illuminations : « Il est l’affection et le présent (…) Il est l’amour, mesure parfaite et réinventée, raison merveilleuse et imprévue, et l’éternité (…) lui qui nous aime pour sa vie infinie… Et nous nous le rappelons et il voyage… Et si l’Adoration s’en va, sonne, sa promesse sonne : « Arrière ces superstitions, ces anciens corps, ces ménages et ces âges. C’est cette époque-ci qui a sombré ! » (…) Il nous a connus tous et nous a tous aimés. Sachons (…) suivre ses vues, ses souffles, son corps, son jour. »

Oh, mon Dieu, je sais qu’il vient, « ce jour-là », où, ainsi que tu le dis à Zacharie, « des eaux vives sortiront de Jérusalem, moitié vers la mer orientale, moitié vers la mer occidentale ; été comme hiver, elles resteront vives. » Je le sais, car je suis Jérusalem, et je le vis.
Seigneur, je me laisse pénétrer par ta Parole, je la reçois avec amour, je chante en retour ta louange, et reconnais en partage aimant toute parole d’homme qui t’honore véritablement.

(Ciel, forêt, eau dans la forêt... chez moi, l'autre jour. Double-clicquer sur l'image de l'eau !) 

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