08.05.2008

Amour avec l’esprit en l’homme qui porte le corps de Nijinski

Nijinski, Cahiers, Actes Sud, 1995  (encore un peu plus ici, sur Apocalypsis)

 

Il est de ceux qui se sont brûlé la cervelle avec Dieu pour arme à feu.

C’est du pur être qui sort de sa fountain-plume, comme il dit.

Je veux danser parce que je sens, et pas parce qu’on m’attend.

J’aime les enfants, ils m’aiment aussi.

J’étais nerveux, car Dieu voulait exciter le public. Le public était venu pour s’amuser. Il pensait que je dansais pour l’amuser. J’ai dansé des choses effrayantes. Ils avaient peur de moi, c’est pourquoi ils ont cru que je voulais les tuer. Je ne voulais tuer personne. J’aimais tout le monde, mais personne ne m’aimait, c’est pourquoi je me suis énervé. J’étais nerveux, c’est pourquoi j’ai transmis ce sentiment au public. Le public ne m’a pas aimé, car il a voulu s’en aller. Alors, j’ai commencé à jouer des choses gaies. Le public à commencé à s’amuser. Il pensait que j’étais un artiste ennuyeux, mais j’ai montré que je savais jouer des choses gaies. Le public s’est mis à rire. Je me suis mis à rire. Je riais dans ma danse. Le public aussi riait dans la danse. Le public a compris ma danse, car il a eu envie de danser lui aussi. Je dansais mal, car je tombais quand il ne fallait pas. Peu importait au public, car ma danse était belle. Il avait compris mon idée, et s’amusait. Je voulais danser encore, mais Dieu m’a dit : « Ça suffit ! » Je me suis arrêté. Le public s’est dispersé. Les aristocrates et le public riche m’ont supplié de danser encore. J’ai dit que j’étais fatigué. Ils ne m’ont pas compris, car ils ont insisté. J’ai dit qu’une des aristocrates avait des mouvements excités. Elle a cru que je voulais l’offenser. Alors, je lui ai dit qu’elle ressentait le mouvement. Elle m’a remercié du compliment. Je lui ai donné la main et elle a senti que j’avais raison. Je l’aime, mais je sens qu’elle était venue pour faire ma connaissance. Elle aime les jeunes hommes. Je n’aime pas cette vie, c’est pourquoi je lui ai demandé de me laisser, en le lui faisant ressentir. Elle a ressenti, c’est pourquoi elle ne m’a pas laissé la possibilité de poursuivre la conversation. Je voulais lui parler, mais elle ressentait le contraire. Je lui ai montré le sang sur ma jambe. Elle n’aime pas le sang. Je lui ai fait comprendre que le sang c’était la guerre, et que je n’aimais pas la guerre. Je lui ai posé une question sur la vie, en lui faisant voir une danse de cocotte. Elle l’a ressentie, mais elle n’est pas partie, car elle savait que je jouais la comédie. Les autres ont cru que j’allais me coucher par terre et faire l’amour. Je ne voulais pas compliquer la soirée, c’est pourquoi je me relevais quand il le fallait. Toute la soirée j’ai senti Dieu. Il m’aimait. Je l’aimais. Nous étions mariés. Dans la voiture, j’ai dit à ma femme que ce jour-ci était le jour de mon mariage avec Dieu.

Nous voici dans les premières pages du premier des trois Cahiers. Nous sommes le 19-1-1919, Nijinski a vingt-neuf ans, c’est la dernière fois qu’il danse. Il a commencé par danser la guerre, donnant au public, selon le témoignage de sa femme, « l’illusion de flotter au-dessus d’une foule de cadavres ».
L’artiste « scandaleux », incompris, dont aujourd’hui les historiens de l’art reconnaissent qu’il a fait entrer l’art dans un autre temps, a été congédié six ans plus tôt par son amant et imprésario Diaghilev, jaloux de son mariage avec Romola. Depuis, et avec la guerre, sa carrière est devenue plus cahotique. Nijinski navigue entre l’excitation de la création (il invente de nouvelles chorégraphies, un nouveau système de notation de la danse, dessine, peint, écrit… bref, « joue », car Je suis un artiste qui aime toutes les formes et toutes les beautés, et Je ne suis pas une invention. Je suis la vie. Le théâtre est la vie. Je suis le théâtre – et les souffrances qui continuent de gagner le génie de plus en plus isolé. Qui peut comprendre un tel être, sinon Dieu ? À Saint-Moritz où il s’est réfugié avec sa femme et sa fille de six ans, il court la montagne, seul, et prêche en chemin.

Donc la dernière danse, une représentation de charité dans un hôtel de la ville, et le début de l’écriture. Après la fin des Cahiers, deux mois plus tard, trente et un ans de folie et d’asile, et l’enterrement du corps. « Je vis le costume que portait Nijinski l’après-midi du récital à l’hôtel Suvretta, raconte en préface Christian Dumais-Lvowski, une tunique de soie blanche gansée de noir, brûlée par la sueur, un vêtement d’agonie. L’âme de Nijinski avait palpité dans cette chemise qui, suspendue à un cintre, ressemblait à un épouvantail vidé de sa paille. C’était là le vêtement qu’il portait pour son ‘mariage avec Dieu’. »

Alors ce sacré Nijinski. Oh, je l’adore, j’en ferais trois bouchées ! Oui oui mon coeurfrère, danse, bondis, exulte ! Je te suis, je te regarde, je te vénère, j’entends Dieu rire en toi ! Je t’aime spirituellement, comme tu dis, comme tu aimes. Ton corps est plus qu’un temple. Il y a ici plus qu’un temple. Vois-tu bien qu’il n’y a rien de bas dans mon regard sur toi, dans les paroles que je t’adresse ? Je ne suis pas Diaghilev le possessif abusif, je ne suis pas Tessa la jouisseuse sans entraves, je ne suis pas Romola qui ne clignote pas. Je t’ai bien lu et lu, Nijinski, depuis longtemps, je t’ai bien ressenti, je t’aime autant que tu m’aimes, Amour-même. Oh, Vaslav, mon petit amour, mon dieu danseur, mon étoile qui clignote si vif, pourquoi faut-il payer de tant de souffrance la joie d’épouser Dieu ? Époux de mon Époux, j’ai envie de te laver les pieds. Vaslav, Vaslav, ne pleure plus dans ton âme, regarde, ta joie fait jaillir de moi les larmes qui te lavent les pieds.

24090766.jpgUne fois, je suis allé me promener, vers le soir. Je montais rapidement. Je me suis arrêté sur la montagne. Ce n’était pas le Sinaï. J’étais allé loin. J’avais froid. Je souffrais du froid. J’ai senti que je devais m’agenouiller. Je me suis vite agenouillé. Après ça, j’ai senti qu’il fallait mettre ma main sur la neige. J’ai laissé ma main, et soudain j’ai senti une douleur. J’ai crié de douleur, et j’ai retiré ma main. J’ai regardé une étoile qui ne m’a pas dit « bonjour ». Elle ne m’a pas clignoté. J’ai eu peur et j’ai voulu m’enfuir, mais je ne pouvais pas, car mes genoux étaient soudés à la neige.  (p.122)

Je marchais sur la neige. La neige craquait. J’aimais la neige. J’écoutais le craquement de la neige. J’aimais écouter mon pas. Mon pas était plein de vie. J’ai regardé au ciel et j’ai vu les étoiles qui s’étaient mises à me clignoter. Dans ces étoiles, j’ai senti de la gaieté. Je suis devenu gai et je n’avais plus froid. J’ai marché. Je marchais vite, car j’avais remarqué un petit bois qui n’avait pas de feuilles. J’ai senti le froid dans mon corps. J’ai regardé les étoiles et j’ai vu une étoile qui ne bougeait pas. Je marchais. Je marchais vite, car j’ai senti la chaleur dans mon corps. Je marchais. J’ai commencé à descendre le chemin où l’on ne voyait rien. Je marchais vite, mais j’ai été arrêté par un arbre qui a été mon salut. J’étais devant un précipice. J’ai remercié l’arbre. Il m’a ressenti, car je me suis accroché à lui. L’arbre a reçu ma chaleur, et j’ai reçu la chaleur de l’arbre. Je ne sais laquelle des chaleurs était la plus nécessaire. J’ai avancé et soudain je me suis arrêté. J’ai aperçu un précipice sans arbres. J’ai compris que Dieu m’avait arrêté parce qu’il m’aimait, c’est pourquoi j’ai dit : « Si tu le veux, je tomberai dans le précipice, si tu le veux je serai sauvé. » Je suis resté sans bouger jusqu’au moment où j’ai senti une poussée en avant. Je suis reparti. Je ne suis pas tombé dans le précipice. J’ai dit que Dieu m’aimait.  (p123-124)

Je sais ce que je dois faire quand une étoile me clignote. Je sais ce que signifie une étoile qui ne clignote pas. Ma femme est une étoile qui ne clignote pas. J’ai remarqué qu’il y a beaucoup de personnes qui ne clignotent pas. Je pleure quand je sens qu’une personne ne clignote pas. Je sais ce que c’est que la mort. La mort c’est une vie éteinte. Une vie éteinte, c’est ainsi qu’on appelle les gens qui ont perdu la raison. (p.197).

Ta foutain-plume avance par bonds, et ces bonds sont à la fois un éclatement de la dialectique et un chemin de dialectique hégélienne. Je sais que l’écriture qui saute est signe de bonté.

Comme pour Hegel, l’esprit est en toi un phénomène, il évolue. Les gens qui ne veulent pas changer de vie ne sont pas de hommes. Ils descendent du singe de Darwin. Et la vérité se forme de toi par résolution des contradictions. Je suis un dieu bien. Je n’aime pas le Nijinski mauvais. Je n’aime pas le dieu mauvais. Je suis Dieu. Nijinski est Dieu. Nijinski est un homme bon, et pas méchant.

Comme pour Hegel Dieu est pour toi la raison. Je suis tout. Je suis la vie dans l’infini. Je suis la raison, et la raison est infinie. (p.274) Je suis Dieu, car je suis la raison. (p.281) L’intellect est pour toi la limite et même la mort de l’homme, alors que la vie, c’est sentir et raisonner. Je dois dire que je vois sans yeux. Je suis le sentiment. Je sens. Je suis l’esprit en l’homme qui porte le corps de Nijinski.

Comme Hegel tu vois que l’esprit a un but. Stravinski est un bon écrivain de musique, mais il n’écrit pas d’après la vie. Il invente des sujets qui n’ont pas de but. Je n’aime pas les sujets qui n’ont pas de but. Je lui ai fait souvent comprendre ce que c’était qu’un but, mais il croyait que j’étais un gamin bête, c’est pourquoi il parlait avec Diaghilev qui approuvait toutes ses entreprises. Je ne pouvais rien dire, on me prenait pour un gamin. Tu dis la vérité, mais les gens n’aiment pas la vérité

Je sais que bien des gens diront que j’écris des bêtises, mais je dois dire que tout ce que j’écris a un sens profond.

Mes objectifs sont les objectifs de Dieu. Je ne suis pas un faux-semblant. Je suis la vérité. Je sais que si je dis toute la vérité, les hommes me tueront.

Ils t’ont tué.

Il paraît que lorsqu’on te demandait comment tu parvenais à accomplir ces sauts prodigieux, qui donnaient l’impression que tu volais, tu répondais : c’est très simple, vous sautez, et vous vous arrêtez un moment en haut.

Il paraît que tu étais petit et si musclé que Rodin ne t’a pas trouvé beau, il paraît que tu étais transfiguré une fois sur scène, élancé, magnifique. Cocteau en pédé vipérin a critiqué ton physique. Et Diaghilev. C’est par une lettre à lui que se termine cette édition de tes Cahiers. Diaghilev est l’Homme. C’est-à-dire, je te comprends, je ressens ce que tu veux dire : l’homme, l’humain, trop humain. « Je ne peux pas te nommer, car on ne peut pas te nommer », lui dis-tu.  Et tu lui dis aussi : « Tu aimes les belles phrases. Je n’aime pas les belles phrases. Tu formes des troupes. Je ne forme pas de troupes. Je ne suis pas un cadavre. Je suis un homme vivant. Tu es un homme mort, car tes buts sont morts. » Diaghilev a empêché qu’on te filme en train de danser puis t’a chassé des Ballets Russes et a coupé ta carrière, bassement, par rancœur amoureuse.

Je suis le sentiment dans la chair, et pas l’intelligence dans la chair. Je suis la chair. Je suis le sentiment. Je suis Dieu dans la chair et le sentiment. Je suis un homme, et pas Dieu. Je suis simple. Il ne faut pas me penser. Il faut me ressentir, et me comprendre à travers le sentiment. Les savants réfléchiront sur beaucoup de choses, et se casseront la tête, car le fait de penser ne leur donnera aucun résultat. Ils sont bêtes. Ce sont des bêtes. Ils sont de la viande. Ils sont la mort. Je parle simplement et sans aucune singerie. Je ne suis pas un singe. Je suis un homme. Le monde descend de Dieu. L’homme vient de Dieu. Il est impossible aux hommes de comprendre Dieu. Dieu comprend Dieu. L’homme est Dieu, c’est pourquoi il comprend Dieu. Je suis Dieu. Je suis un homme. Je suis bon, et pas une bête. Je suis un animal doué de raison. J’ai une chair. Je suis la chair. Je ne descends pas de la chair. La chair descend de Dieu. Je suis Dieu. Je suis Dieu. Je suis Dieu…

Les hommes ont si peur de l’amour. Mais moi je n’ai pas peur, je t’aime, Dieu. Je t’aime infiniment, dans une infinie pureté.

Ta poésie sonore, danseur, précède celle d’Artaud, parfois : Goula goula goula la la./La gou la gou la gou la./Tu es gou gou gou gou gou.

Tu es lucide, Vaslav Nijinski : J’aime les gens, c’est pourquoi je ne les trompe pas. Je comprends qui provoque les guerres. Les guerres proviennent du commerce. Le commerce est une chose affreuse. Le commerce, c’est la mort de l’humanité. Si les gens ne changent pas leur façon de vivre, le commerce les fera tous périr.

J’aime la Russie, mais je n’aime pas les bolcheviks. Je trouve leur victoire répugnante. Les victoires des Bolcheviks, je les compte parmi les victoires d’où Dieu est absent. Les animaux sans Dieu sont du bétail aux dents aiguisées.

J’aime qu’on détruise les usines, car elles apportent de la saleté sur la terre. J’aime la terre, c’est pourquoi je veux la protéger. Je ne veux pas de pogroms. Je veux que les gens comprennent qu’il faut renoncer à toute cette ordure, car il leur reste peu de temps à vivre. Je sens l’asphyxie de la terre. La terre étouffe. Elle produit des tremblements de terre.

Tu es drôle et futé, juste Vaslav : J’ai acheté trois grands cahiers pour un prix très élevé. J’ai compris que la femme au pince-nez à la chaîne [la commerçante qui lui a vendu les cahiers] m'a trompé.Je veux la tromper aussi, c’est pourquoi je vais écrire petit.

Tu es.

Au fil des pages :

Je suis un homme qui, comme le Christ, écoute les commandements de Dieu.

Je suis un homme bondissant, et pas un homme assis.

Je suis heureux, car je suis amour.

Je suis un cadeau.

Je suis la faim.

Je suis un homme avec des fautes.

Je suis une transe d’amour.

Je suis moi-même un poème.

Je suis un fou qui a de la raison.

Je suis un tremblement de terre.

Je suis resté triste longtemps, car j’ai traversé la forêt.

Je suis malade de l’âme, et pas de l’esprit.

Je suis pauvre. Je suis misérable. Je suis malheureux. Je suis affreux.

Je suis un homme fort, et pas faible.

Je suis ce Dieu qui meurt si on ne l'aime pas.

Je suis un homme, et pas une bête.

Je suis tout le globe terrestre. Je suis la terre.

Je suis l’amour, et pas la férocité.

Je suis un chercheur, car je sens Dieu.

Je suis vivant, c’est pourquoi je souffre.

Je suis la nature.

Je suis le cœur de Dieu.

Je suis une colombe.

Je suis un enfant.

Je suis l’esprit dans le corps.

Sachez, je vous prie, que tout ce qu’il dit est vrai. C’est l’Esprit qui parle par son corps. C’est magnifique, et aussi très difficile à porter, pour un homme.

Le papier a usé la pointe de ta foutain-plume, alors tu as écrit : Je pensais que l’or était plus dur que le papier, mais le papier est plus dur. Et aussi : J’ai remarqué qu’à force d’écrire longtemps mes yeux s’injectaient de sang. J’aime les gens qui écrivent beaucoup, car je sais que ce sont des martyrs. J’aime les martyrs pour l’amour de Dieu.

Je suis Vaslav Nijnski. Je ne suis pas Vaslav Nijinski. Je suis qui Je être.

20:15 Publié dans ARt de lire | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : littérature