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03.06.2008
Le château de Lourdes et celui de Kafka
J’étais avec un ami, de nuit, devant la basilique de l’Immaculée Conception, qui surplombe la grotte. Nous regardions l’immense cortège lumineux de la procession mariale, dont les chants et les prières s’élèvent chaque soir dans toutes les langues des pèlerins présents. J’ai regardé à l’arrière-plan, sur les hauteurs, le grand château fort qui domine Lourdes, tout illuminé lui aussi, mais clos, imprenable selon sa réputation ; et j’ai dit à mon ami qu’il me faisait penser au Château de Kafka, à la fois le château de lettres de son roman et le château de pierre qui domine Prague ; et que ce château lui-même me faisait penser à la porte de la loi, devant laquelle se tient l’homme dans Le Procès.
Si l’homme manque à jamais de passer cette porte, au-delà de laquelle se trouve tant de lumière, c’est qu’il prend à la lettre la parole du gardien, qui le paralyse. Cette histoire est racontée à Joseph K. par un prêtre, dans une église. J’ai toujours pensé que cela signifiait : seul le Christ est à même de rendre chacun capable de franchir cette porte, lui qui est venu nous dire qu’en elle-même la loi n’est rien, comme le rappelle saint Paul, que la loi est faite pour servir l’homme et non l’homme pour servir la loi, comme Jésus l’affirme en transgressant le sabbat pour l’intérêt supérieur de l’amour de l’homme.
Or même le prêtre, dans le dialogue qui suit cette parabole, prend la défense du gardien. Ainsi Kafka nous fait-il toucher le fond du désespoir, qui est le sentiment que le monde entier est construit sur un mensonge et lui obéit.
Quant au Château, dans son autre roman, il fait aussi figure de royaume inaccessible, gouverné par la loi incompréhensible du comte Westwest, sorte de finisterre de Dieu, soleil qui n’en finit pas de bégayer son coucher ou de s’être couché, et jamais ne se relève. Tandis que l’arpenteur K., qui se dit envoyé par ce mystérieux et tout-puissant seigneur, jamais ne parvient à faire valoir son droit, son droit d’être tout simplement – et qu’il m’évoque un messie empêché, envers d’une autre « arpenteur » qui prêcha en chemin permanent, dans les plus grandes difficultés lui aussi, mais en atteignant finalement l’aube de sa résurrection.
À Lourdes en 1858, ceux qui ne croyaient pas aux apparitions vécues par Bernadette prétendaient que ce qu’elle avait vu dans la grotte, c’était tout trivialement la belle Marie-Rosella Pailhasson en chemise légère, surprise en la galante compagnie d’un officier en garnison au château. C’est même la thèse illustrée par Roger Grenier dans une belle nouvelle (et il me l’a racontée plusieurs fois, dans son petit bureau sous les combles, chez Gallimard). Car beaucoup d’hommes et de femmes préfèrent l’aliénation du « château fermé », comme dit Mandiargues, à leur libération dans le mariage du ciel et de la terre.
(sur Lourdes, à suivre)
(sur Lourdes, à suivre)
Photo Pierre Vincent, des Sanctuaires Notre-Dame de Lourdes
17:52 Publié dans ARt de lire, Lourdes | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : littérature







