11.06.2008
La Bouche pleine de terre, de Branimir Scepanovic
Il est un moment de ce texte où l’auteur désigne le ciel comme un miroir. Le tout est de parvenir à lui faire face. Tel est le désir sous-jacent du protagoniste de l’histoire, celui qui tend sa course, tandis que le désir de ses poursuivants est de l’empêcher de parvenir à sa fin en lui emplissant la bouche de terre.
Extraordinaire petit roman de cet auteur serbo-croate, à lire comme une parabole, une parole dense qui n’en finit pas de jeter des échos de lumière secrète. Un homme qui, dès l’enfance, a toujours craint les hommes plus que les loups, apprenant sa maladie et se figurant la prochaine décomposition de sa chair, décide de retourner au lieu de sa naissance, montagne enneigée, pour se pendre à un hêtre. Deux chasseurs, que sa singularité offense et obsède, commencent à le poursuivre à travers bois, bientôt accompagnés dans leur entreprise par d’autres hommes, et bientôt une foule d’anonymes et de veuves. L’homme vient de traverser la nuit, sa traque va durer autant que la course du soleil dans le ciel.
Plus ses poursuivants s’acharnent, plus ils s’aveuglent, focalisés sur cet être que leur désir morbide leur rend de moins en moins visible. Leur champ de vision s’amenuise d’autant plus que la mort désirée par l’homme se change en désir de la vie, que sa progression éperdue dans la forêt puis le désert montagneux le rend à la conscience, vibrante de joie échevelée, de la beauté du monde et de la vie, l’amène à la conscience du sens de sa vie et de sa course. Par quoi les autres deviennent de plus en plus irrités, de plus en plus mécanisés par la haine.
Un moment, l’homme se retournant pour leur faire face connaîtra aussi la haine. Mais il ne s’agit pour lui que d’un instant, une fulgurance qui lui permet de vaincre la meute humaine dans un souverain mépris. De même que lorsque vous suivez un animal sauvage, vous êtes obligé de marquer un arrêt lorsqu’il se retourne pour vous faire face, chaque face à face proposé par l’homme les paralyse d’une crainte sacrée, à laquelle ils ne comprennent rien et qui les rend d’autant plus furieux, furieusement attachés à cette cible qui leur échappe de plus en plus.
Le plus insupportable est sans doute que cet homme après lequel ils courent ne fuit pas mais répond à un appel de plus en plus ardent et lumineux. Alors qu’eux, dans leur fuite en avant, n’atteindront que la révélation de la laideur de leur visage reflété dans l’eau, puis leur propre disparition et misère, l’homme malgré les souffrances de la course mène vaillamment son combat avec l’ange, par quoi son être s’ouvre sans fin et dans une jouissance inouïe, jusqu’à rejoindre un rocher où tourner définitivement sa face vers le ciel, la bouche pleine de terre mais de son fait, dans une mort atteinte glorieusement, d’autant plus puissante et effrayante pour le commun des mortels qu’elle est très manifestement désormais une indestructible résurrection permanente, à jamais hors de portée de l’humaine corruption.
(éditions Motifs, avec une riche préface de Pierre-Emmanuel Dauzat)
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