14.06.2008
Ce que nous sommes, dit-elle, c’est inouï, c’est vertigineux
Elle vient de publier un article de 34 pages très denses, aussi complexe qu’une démonstration de sciences physiques, sur « Le peuplement humain en Eurasie : l’Asie centrale montagneuse et les piémonts sous-himalayens du Plio-Pléistocène à l’Holocène, origines, évolution humaine et migrations ». Assise face à elle dans un restaurant italien du boulevard Saint-Marcel, j’ai l’impression de me trouver en compagnie d’une espèce de Marie Curie, femme d’intelligence aiguë et passionnée comme je rêverais d’en trouver dans le domaine des lettres - passons. Nous communiquons par e-mail, c’est notre deuxième rencontre, cette fois encore elle va se prolonger jusqu’au milieu de l’après-midi.
Il faut entendre Anne Dambricourt-Malassé parler du sphénoïde, cet os central du crâne en lequel elle voit l’évolution de l’homme. C’est le plus beau, le plus mystérieux, dit-elle, et le regard de son interlocuteur voit à travers ses yeux verts se présenter l’invisible. Elle parle de son expansion, de son épanouissement de l’embryon jusqu’à l’adulte et du petit singe à l’homo sapiens, grâce auxquels nous avons aujourd’hui visage d’homme et station verticale. Ses longs doigts dessinent dans l’air ou sur la nappe en papier des mouvements d’enroulement et des formes en ailes de papillon, inlassablement elle raconte encore sa vision, que le profane ne peut contempler dans toute sa complexité mais dont il peut saisir la majestueuse simplicité, spirale qui révèle toute la dynamique locale de la tête et au-delà, d’un universel et mystérieux cheminement de la vie vers la conscience.
C’est précisément l’ouverture spirituelle qu’autorisent ses découvertes et ses travaux qui lui vaut tant d’acharnés adversaires (j’en reparlerai la semaine prochaine, quand elle m’aura donné son film Homo sapiens, une nouvelle histoire de l’homme). Peu importe, la caravane passe et poursuit sa route.
« Ce que nous sommes, dit-elle, c’est inouï, c’est vertigineux. Toujours à deux doigts de tomber. Nous nous sommes construits contre la gravitation, allant sans cesse à l’encontre du plus facile. Notre cœur est obligé de pomper le sang pour l’envoyer au cerveau, notre système nerveux central doit être hautement sophistiqué pour maintenir notre équilibre, très instable. Comment pourrions-nous tenir debout sans le secours de notre conscience ? C’est le processus si singulier de notre évolution qui a permis le jaillissement de la conscience. »
Mais tout cela ne s’est pas produit, ne se produit pas sans un énorme travail de l’évolution, qui avance en abandonnant derrière soi un très important déchet, laissant tomber au fur et à mesure ses essais en forme d’impasses. Je l’avais déjà remarqué lors de notre première conversation, le visage d’Anne exprime une vraie souffrance lorsqu’elle évoque ces avortements de formes ratées, une souffrance que je reconnais, l’ayant « vue » aussi par une autre voie, au carmel. Cependant la beauté extrême, lumineuse et mystérieuse du mouvement général, l’emporte sur ses nécessaires et parfois terribles ombres.
C’est ce qu’elle a nommé l’ « attracteur harmonique ». Ni attracteur statique, conduisant à l’extinction. Ni attracteur seulement périodique, où le vivant se reproduit toujours égal à lui-même : dans l’attracteur harmonique le cercle (de la périodicité) est rompu par la flèche du temps (qui l’ouvre en spirale). Au lieu d’aller vers la mort on gagne en complexité et en instabilité, comme dans l’attracteur chaotique. Cependant l’attracteur harmonique enrichit ce dernier modèle d’une part de prédictibilité, inscrite dans une mémoire qui se conserve par-delà les aléas de l’évolution, se combine avec les ajustements au milieu, et confère une dynamique ouverte, à la fois soutenue par le passé et attirée par le futur.
Est-il possible que la mémoire de différents erectus (au moins deux, un africain et un asiatique) ait pu, séparément, aboutir à un même avenir : le sapiens, nous ? C’est la question essentielle posée par les travaux d’Anne Dambricourt Malassé en Eurasie, exposés dans l’article évoqué au début de ce texte. On n’a sans doute pas fini d’en reparler.
Escargot des dunes, / tu rampes dans mon globe têtreste / (…) Escargot des dunes, /colimaçonne dans ma tête /(…) Il y a des escargots dans les étoiles aussi. / Regarde le tableau de Van Gogh !
(un poème de mes vingt ans repris dans Ma vie douce)
Images : Anne Dambricourt ; le sphénoïde ; la Nuit étoilée de Van Gogh ; le Butterfly d'Andy Warhol ; une tête d'embryon humain ; un nautile.
13:23 Publié dans Dans le Temps, journal, Nature, Paléontologie : Anne Dambricourt | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : littérature



