06.09.2008
Joseph Ratzinger-Benoît XVI, « Jésus de Nazareth » (4, Sermon sur la montagne)
Après avoir évoqué le baptême de Jésus, ses tentations, puis l’Évangile du Royaume de Dieu, Benoît XVI s’engage dans une méditation sur les Béatitudes et « la Torah du Messie ». Ainsi la pensée du pape poursuit-elle son chemin dans une élégante logique. Dans le chapitre précédent, il écrivait :
« … en parlant du Royaume de Dieu, Jésus annonce tout simplement Dieu, c’est-à-dire le Dieu vivant, qui est en mesure d’agir concrètement dans le monde et dans l’histoire, et qui y agit précisément maintenant. Il nous dit : Dieu existe. Et encore : Dieu est vraiment Dieu, c’est-à-dire qu’il tient les rênes du monde entre ses mains. En ce sens, le message de Jésus est très simple, il est totalement théocentrique. L’aspect nouveau et spécifique de son message consiste à nous dire que Dieu agit maintenant – que l’heure est venue où Dieu se révèle dans l’histoire comme son Seigneur lui-même, comme le Dieu vivant, ce qui dépasse tout ce qu’on a connu jusque-là. C’est pour cette raison que la traduction « Royaume de Dieu » est insuffisante, mieux vaudrait parler de la souveraineté ou de la seigneurie de Dieu. »
Le Royaume c’est lui, le Christ vivant, au milieu de nous (au milieu qui se trouve en moi, comme au milieu de toi et moi, comme au milieu, au centre, au coeur de tous les hommes). Lui qui nous parle, et que dit-il ? Ceci qui « synthétise la totalité de son message : « Convertissez-vous, car le Royaume (la seigneurie) des cieux est tout proche » (Mt, 4, 17) ». Ici le lecteur songe que cette proximité dans le temps est aussi une proximité dans l’espace, puisque c’est donc le Royaume lui-même qui parle, tout proche en effet – le lecteur songe que lorsque Simon-Pierre en prend conscience, après l’épisode de la pêche miraculeuse, il tombe aux pieds de Jésus, lui disant : « Seigneur, éloigne-toi de moi, car je suis un pécheur » (Luc, 5, 8), une expression de peur qui est précisément l’amorce d’un réflexe de conversion.
En Matthieu, « Jésus s’assied sur la « chaire » de Moïse (…), un plus grand Moïse, qui étend l’Alliance à tous les peuples. (…) « La montagne » est le lieu de prière de Jésus, de son face-à-face avec le Père », elle est aussi, dit le pape, « le nouveau Sinaï », ce lieu où le prophète Élie « avait ressenti le passage de Dieu non pas dans la tempête, ni dans le tremblement de terre, ni dans le feu, mais dans le murmure d’une brise légère » (1 Rois, 19, 1-13 – l’un des passages de la Bible qui me bouleverse le plus, par sa beauté sauvage et son infinie délicatesse).
Dans les Béatitudes, Jésus vient accomplir le Décalogue par le renversement des valeurs. Les paradoxes qu’elles présentent se retrouvent dans l’expérience vécue plus tard par Paul, rappelle le pape, par l’apôtre et ses disciples (« On nous traite de menteurs, et nous disons la vérité »…), Paul qui se présente comme un condamné à mort « livré en spectacle au monde, sans patrie, insulté, calomnié », et qui pourtant « fait l’expérience d’une joie infinie ».
Les Béatitudes sont « une biographie intérieure de Jésus ». La voici, dite par Matthieu (5, 1-12) :
Voyant la foule, Jésus monta sur la montagne, il s'assit, et ses disciples s'approchèrent de lui. Puis il ouvrit la bouche et se mit à les enseigner :
Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux !
Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés !
Heureux ceux qui sont doux, car ils hériteront la terre !
Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés !
Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde !
Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu !
Heureux ceux qui procurent la paix, car ils seront appelés fils de Dieu !
Heureux ceux qui sont persécutés à cause de la justice, car le royaume des cieux est à eux !
Heureux serez-vous, lorsqu'on vous insultera, qu'on vous persécutera et qu'on répandra sur vous toute sorte de mal, à cause de moi. Réjouissez-vous et soyez dans l'allégresse, parce que votre récompense sera grande dans les cieux, car c'est ainsi qu'on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés.
Jésus, dit Benoît XVI, est « le vrai pauvre », il est « véritablement doux ; il est le véritable cœur pur qui de ce fait contemple Dieu en permanence. Il est l’artisan de paix, il est celui qui souffre par amour de Dieu ». Tel est le sens dans lequel il s’engage ensuite dans une lecture plus approfondie des Béatitudes, révélant les liens très intimes qui les unissent. Celle des « pauvres en esprit » ou « pauvres de cœur », est, nous dit-il, illustrée « avec une intensité extrême » par François d’Assise (nous reviendrons sur la figure de ce saint lors de notre lecture d’un autre ouvrage du pape, La théologie de l’Histoire de saint Bonaventure), dont l’exemple nous montre comment « s’opposer à la culture de l’avoir par une culture de la liberté intérieure », et « créer ainsi les conditions de la justice sociale ».
Ce Sermon est donc « une christologie cachée », qui peut ainsi se résumer : « l’amour est la vraie « morale » du christianisme. Ce dernier s’oppose bien sûr à l’égoïsme, il est un exode de soi-même, et c’est précisément ainsi que l’homme vient à lui-même. À l’inverse de l’image nietzschéenne de l’homme et de sa splendeur tentatrice, ce chemin semble au premier abord misérable, quasiment impossible à suivre. Mais il est le véritable chemin des hauteurs de la vie ; seul le chemin de l’amour, dont le Sermon sur la montagne décrit les joies, révèle la richesse de la vie, la grandeur de la vocation humaine »
S’inspirant d’un dialogue avec Jésus écrit par le rabbin Jacob Neusner, Benoît XVI médite ensuite sur « la Torah du Messie ». À la façon dont enseigne Jésus, démontre le pape, nous pouvons comprendre qu’il est lui-même la Loi, « la Parole de Dieu en personne ». C’est ainsi que le Jésus de l’Évangile de Jean rejoint celui des synoptiques. Par le Christ, la Torah, ou Loi de l’Ancien Testament, dans laquelle « les dispositifs politiques et sociaux concrets » appartiennent à « la sphère immédiate du sacré » et à « la législation du droit divin », se trouve changée en libre enracinement dans la volonté du Père : par la personne même de Jésus, nous pouvons apprendre « à discerner ce qui est juste et bon ».
Cette liberté, dont parle beaucoup Paul, est, nous dit le pape, « une liberté visionnaire », qui rend possible la transformation, l’adaptation à la diversité des situations historiques, de l’ordre social, « sans pour autant perdre de vue le critère éthique ».
« Dans les antithèses du Sermon sur la montagne, Jésus ne se présente à nous ni comme un rebelle ni comme un libéral, mais comme l’interprète prophétique de la Torah, comme celui qui ne l’abolit pas mais qui l’accomplit, et qui l’accomplit justement en assignant à la raison qui agit dans l’histoire son domaine propre de responsabilité. »
Prochain chapitre : la prière du Seigneur
photo : sur le Nil, le 20 janvier dernier à Assouan
17:37 Publié dans Jésus de Nazareth | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : christianisme



