19.11.2008
3. Et le troisième polichinelle, la vérité si je mens !

Surpris à la fin de découvrire les comédiens sans masques, assez troublant !! luc 80, sous la toile de Raoul la Jactance
Ça pour bloguer, tu blogues, écrivait Moix dans son Mort et vie d’Edith Stein. Eh bien, ça pour tchatcher, il tchatche, Hadjdadj. Ah, ça y va, un vrai bonimenteur de foire du Trône ! Approchez approchez messieurs-dames, n’ayez pas peur, tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la profondeur des sexes sans jamais oser le demander ! C’est à l’entrée du train fantôme qu’il se tient, avec ses couleurs criardes en façade et dedans son affreux tunnel tout sombre, hou ! Une attraction à grand succès, les curieux se pressent pour l’écouter, déjà tout frissonnants d’horreur. Et il ne les déçoit pas : 300 pages pour leur démontrer que mieux vaut le Ô ! que le Ha ! ou du moins sommer la lectrice que je suis de choisir entre le bien : le Ô ! de l’extase poétique, et le mal : le Ha ! du soulagement dans l’horreur.
Moi je veux bien, mais tout ce que j’ai vu dans ce tunnel, c’est l’attirail déjà très usé avec quoi on s’est employé, de tout temps, à terrifier les descendants d’Eve et d’Adam, pauvres diables toujours tentés de croquer la pomme sans crier gare.
Gare ! crie Fabrice, tout pénétré de sa mission d’éducateur philosophe. Vous vous installez tranquillement dans votre wagonnet, ça commence comme qui dirait de façon bon enfant, on s’amuse, on fait des calembours, on parle longueur du kiki, on gauloise gaillardement, tout ça n’est pas du meilleur goût, mais bon, à la foire comme à la foire !
Puis ça commence, les fantômes qui font froid dans le dos. Baudelaire, bien souvent, Sade à l’occasion, mais plus encore, mais surtout, du début à la fin, le sombre obsédé à la sexualité morbide, j’ai nommé Georges Bataille ! Sous vos applaudissements, messieurs-dames, merci pour lui ! Georges Bataille, dont l’un des pseudonymes, nous rappelle Fabrice, notre guide, fut Lord Auch, ce qui signifiait Seigneur Aux chiottes. Ah c’est intéressant, on s’instruit. Autant le dire tout de suite, Fabrice bave d’admiration devant Lord Auch : « on ne louera jamais assez Bataille ». Ha ma chère, c’est si transgressif ! Ecoutez-le donc nous raconter comment une femme distinguée devient dans la jouissance « une chienne enragée » ! Et Baudelaire, qui a bien dit que tout le plaisir de l’amour vient de la certitude que l’on a de faire le mal… Et Catherine M., partouzeuse industrielle… Comme Sollers qui la déclara sainte, Hadjadj s’émerveille longuement devant ce prodige de la spiritualité. Etc, etc. (Mais ne cherchez pas dans ces 300 pages la moindre référence à une sexualité ou un érotisme bienheureux, il n’y en a pas ; quant à l’amour, l’auteur s’excuse lui-même de n’en parler quasiment pas, comme si cela n’avait aucun rapport avec le sujet).
Que voulez-vous, il faut bien s’accorder de sombres fantasmes, quand on écrit en réalité un livre qui est tout entier une propagande désespérée pour le mariage et son indissolubilité. Eh oui, il s’en est pris pour perpète, l’agrégé, et de son plein gré encore, on comprend que ça lui donne des sueurs froides ! D’où le succès de son attraction. Il nous dit « faites Ô ! » mais il n’arrête pas de nous faire « Ha ! » Ça fait crier les filles qui se cachent en bien des hommes et des femmes drapés dans leur digne intellect, et qui veulent tant être titillées. Pour ça il emploie les petits moyens, tout et son contraire, surtout son contraire.
Donc ça se présente comme un livre qui vous dit suivez-moi, je vais vous débarrasser de votre appréhension de la chose, chrétiens, mes frères. Et oui, de temps en temps on a droit à quelque développement autour de la parole d’un saint ou d’un apôtre – pas assez cependant pour faire de l’ombre à Lord Auch, n’oublions pas où nous sommes, dans les entrailles de la foire. Il y a quand même un passage qui m’a tout à fait éclairée, et je ne plaisante pas. C’est celui qui raconte comme Thomas d’Aquin envisage la vie des ressuscités que nous sommes appelés à être. Eh bien, c’est très simple. Nous connaîtrons l’étreinte amoureuse de Dieu. Les gentils, les justes, qui n’ont déjà vécu que pour ça, en seront merveilleusement réjouis. Les autres, eh bien, ils vivront ce don gratuit, cet amour lumineux, comme un viol sans fin, un harcèlement sexuel.
Voilà, Fabrice, vous auriez pu ajouter qu’il en est déjà ainsi sur terre. Avec, entre les deux extrêmes, la foule de ceux qui vivent l’amour à moitié, par manque de confiance (de foi), par peur d’être embrassé dans la pure joie divine. Pour le dire sans grands mots, cela s’appelle donner de la confiture à des cochons, pour le dire sans détours j’ai donné beaucoup de confiture à un homme qui m’en donna aussi, avant de se transformer en cochon, et même en troupeau de cochons qui dans leur course au gouffre se sont mis à produire du mensonge en veux-tu en voilà.

Ah, quelle affaire, le mariage. Voilà le sujet qui en vérité le tracasse tout du long, ce pauvre Fabrice. Cela me rappelle qu’il y a quelques années, Teresa Cremisi, qui était encore chez Gallimard, m’avait dit que Philippe Sollers et Julia Kristeva préparaient un livre à quatre mains sur le mariage. Apparemment, ça n’a pas pu se faire. Ce n’est pas simple, il faut dire. Hadjadj s’y est attelé, on voit bien que son joug n’est pas léger. C’est qu’il s’agit, il le répète et le re-répète sur tous les tons, de rester ensemble jusqu’à la mort, la robe de la mariée implique le linceul, et puis tout ce qu’il y a entre-temps et qui n’a vraiment pas l’air d’être une partie de plaisir, le désenchantement à n’en plus finir, la femme qui est conne, le marmot insupportable, les engueulades, la dégradation relationnelle ne faisant qu’annoncer la dégradation des corps et des peaux, ha ! quel programme !
Mais alors, pourquoi ? demanderez-vous peut-être. Pourquoi, ce livre vous le démontre : parce que sans ça, c’est pire, c’est carrément l’horreur, l’épouvante. D’ailleurs, c’est au ghetto de Varsovie qu’on avait le plus envie de se marier. Et ce n’est pas tout. Savez-vous comment se perçoit la femme ? « Son sexe lui apparaît d’emblée d’une surnaturelle profondeur. C’est pourquoi, plus que l’homme, elle est tentée d’être superficielle », affirme le philosophe, du haut de son viril piédestal. Et savez-vous ce que je lis, moi, superficielle petite femme, dans cette affirmation ? Ceci : le sexe de la femme paraît d’emblée à l’homme d’une effroyable profondeur. C’est pourquoi il est tenté plutôt par les femmes superficielles.
Oui, tenté par les femmes superficielles, mais fasciné par les femmes profondes, comme Moix par Edith Stein. Vous parlez d’un casse-tête, et je suis polie. En fait, on en revient toujours au même vieux constat : les femmes, c’est la mort, comme disait l’autre. Celle qu’on épouse, c’est pour la mort. Et les autres, eh bien elles aussi elles veulent votre mort, mais elles, elles ont pas le droit (c’est moi qui résume). Elles n’ont tellement pas le droit que les tentatrices, il faut carrément les mettre à mort. C’est dit au début du chapitre sur la « défense de l’adultère », car tout de même l’éternel mari veut se réserver une possibilité de trahir sa promesse de fidélité, son serment devant Dieu, il n’est qu’un homme après tout ! N’empêche, rien que l’idée de la femme adultère le fait sortir de ses gonds. Voyez plutôt, c’est dit sans rire, je vous le garantis :
« Ce n’est pas moi qui défendrais l’adultère [on croirait à ce stade qu’il parle du fait, mais non, c’est la femme qu’il vise ]. Je la lapiderais plutôt, en bon chrétien. Oh, pas avec des cailloux ! Des mots et des regards bien sentis peuvent cribler beaucoup mieux et sans laisser de trace. La fille pourrait se suicider, après ça : on dira qu’on l’avait prévu. »
Bien, bien…
Je crois que je n’ai pas envie de continuer à discuter de ce livre. Je crois que j’ai envie de retourner à l’écriture de mon roman sur Marie-Madeleine, et à des lectures, comment dire, non fausses. Je dis que ce livre est gnostique – alors qu’il s’en défend à plusieurs reprises - parce que la chair y est présentée tout au long de la manière la plus vulgaire, la plus sombre, la plus désagréable qui soit. Il ne suffit pas de dire, devant un tas de fumier : voyez, ça sent la rose ! pour que le fumier sente vraiment la rose. Je dis que ce livre est nihiliste parce qu’il exhibe autre chose que ce qu’il affirme montrer, parce que comme ceux dont j’ai parlé précédemment, il est à sa façon vendu à l’air du temps, l’air le plus puant, le plus désespéré du temps.
Ici ou là on trouve des points de théorie commun entre ces trois livres sur lesquels j’ai déjà passé assez de temps – par exemple Hadjadj appelle Marie l’ « Immaculée de sa Mère », et Kristeva dit « Immaculée Conception de Marie par Anne, sa mère » (même faux sens théologique). J’ai évoqué dans les deux précédentes notes sur ces « faux prophètes » les déformations qu’ils faisaient subir au langage. Chez Hadjadj, la plume est alerte, mais le plus souvent au service d’une vulgarité péniblement insistante, à chaque page. Je conclurai en donnant quelques exemples de ses formules :
« Pasiphaé prend le défoncement bovin pour une dilatation divine »
« nous échouons du fleuve au bidet »
« ce qui fulgure en Dieu (…) et ce qui émerge dans le poireau »
« les testicules de la mésange sortent de leur hibernage »
« nous avons des couilles, sans doute, mais nous sommes d’abord couillons »
« on peut bien tirer son coup – autant se tirer une balle »
« le face à face de la bête à deux dos «
« demi-baisades, fausses baiseries »
« la mine qu’on fait dans la défécation »
« une épave échouée. Ma chère, ma chair, ma charogne »
« la coïncidence des canaux de l’amour et de ceux de l’excrétion a de quoi vous faire déchanter »
« avoir un gosse… n’importe quelle bonne femme peut faire ça »
« un polichinelle dans le tiroir » [le polichinelle revient maintes fois sous sa plume]
« s’enquiquiner d’un moutard »
« la femme roucoule : « Maman ! maman ! » [quand elle jouit]
« le pistonnage inavouable »
…
Morbidité, vulgarité, sexisme défigurent le livre, gâchent les passages un peu intéressants, gâtent l’ensemble de leur mauvaise contagion.
Encore une remarque. Hadjadj mentionne à un moment « l’homme du virtuel », qui est « facile, sinon à embrigader, du moins à rendre complice ». Et vers la fin, dit ceci :
« Satan entraîne les autres esprits dans sa chute non comme un corps qui en entraîne un autre de son poids, mais selon une séduction toute intellectuelle, « par influence d’exemple ou d’excitation ».
Oui, et par la bêtise, aussi.
Lisez plutôt Le phénomène érotique, de Jean-Luc Marion, paru en 2003 chez Grasset, un vrai beau livre d’un vrai philosophe chrétien (aujourd'hui en poche)
20:52 Publié dans ARt de lire, Faux prophètes | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : littérature, christianisme




