15.01.2009
Tout autour du monde, les photos tendres de mon amie Marie Hennechart







Le site de Marie : mariehennechart.com
(ces photos sont protégées par copyright)
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Aujourd’hui pour ses cinq ans, Jean-Loup a reçu son premier cheval. Il l’a appelé Aubère, comme sa couleur. Baptiste l’a capturé et débourré le mois dernier, en cachette. Nous l’avons mis en selle, il fallait le voir, fier et heureux ! Avec un petit cortège d’enfants, Baptiste et moi l’avons accompagné pour sa première grande chevauchée. Vêtus de tissus bleus, rouges, fuchsia, violets, tous ces jeunes cavaliers semblaient danser en lévitant au-dessus de la steppe, caressée par un vent frais qui emportait leurs cris de joie.
Des nuages dodus, aux contours précis, blanc brillant et anthracite, couraient dans le vaste ciel. Sous la lumière changeante, la prairie se teintait tour à tour d’or et de lilas, au loin sur les collines et montagnes les forêts de mélèzes montaient du vert au mauve. Des troupeaux de chevaux rose-brun galopaient çà et là dans l’espace illimité, suivis de voiles de poussière claire. Parfois nous passions parmi eux, chevaux montés et chevaux nus martelant ensemble la terre dure de leurs sabots non ferrés, crinières flottantes, naseaux ouverts dans l’excitation de la course.
De retour au campement, Jean-Loup jouait avec d’autres enfants, Baptiste s’occupait des bêtes. Je me suis assise devant notre yourte et je suis restée à contempler la steppe, ses métamorphoses dans la lumière déclinante. Dans me montagnes aussi, en France, j’aimais regarder l’évolution des reliefs suivant la progression des ombres, en fin de journée. Seules les variations du ciel peuvent à ce point changer un paysage immuable. J’ai pensé qu’ici, comme dans mes Pyrénées natales, la nature m’avait envoûtée. Que je ne passerais sûrement pas toute ma vie dans ce pays, mais que je ne pourrais jamais me passer de beauté.
J’étais revenue du pays des morts, j’avais pour le restant de mes jours l’obligation morale de voir les couleurs, de reconnaître la vie et de lui rendre grâce. Une jeune fille s’est mise à chanter. De ma place je ne la voyais pas, mais je voyais l’ondulation de sa voix au-dessus des herbes, portant sa mélodie lente et ardente à l’intérieur même de la chair du monde. Comme si je m’éveillais soudain, j’ai pris conscience que ce chant venait de l’intérieur de moi, j’étais la jeune fille en train de chanter, c’était l’amour en moi qui passait par ma gorge et chantait.
Le soir est tombé. Les chevaux, dessellés, étaient partis courir librement pour la nuit. Ils savent se défendre contre les loups. Nous avons dîné d’agneau grillé et de lait de jument fermenté, en compagnie de notre nouvelle famille, ce petit groupe de nomades aux yeux bien fendus, indépendants et hospitaliers, qui nous ont accepté parmi eux. Fatigué par sa chevauchée, Jean-Loup s’est endormi très vite. Baptiste et moi nous l’avons regardé, notre ange, dans son sommeil.
Quand nous avons été couchés l’un contre l’autre, j’ai dit à Baptiste, en caressant son torse et ses bras musclés par la vie au grand air : Nous sommes partis si loin, loin… Sur sa peau je sentais les grands espaces qui n’en finissent pas, et les chevaux demi-sauvages, et le temps bien revenu de notre enfance. Ses cheveux avaient poussé. Détachés, ils bouclaient le long de son dos. Nous nous sommes emboîtés, nous avons roulé l’un sur l’autre, l’autre sur l’un, encore. Il m’a semblé qu’il n’avait jamais pénétré aussi profondément en moi, comment pouvais-je être aussi profonde, et lui aussi pénétrant ? Après l’amour, il s’est endormi sur moi. Tous deux bras en croix, nous tenant par les mains. Un instant, j’ai eu la sensation d’avoir oublié quelque chose. Mais je ne savais plus quoi.
Je me suis levée à l’aube.
(in La Dameuse, Alina Reyes)
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