03.05.2009

La Vision de Gauguin, au son rouge du cor de chasse

"Je ne pouvais pas parler, j'avais des larmes dans la gorge, aussi m'employai-je à imiter le son du cor de chasse, pour ne pas rester silencieux." Franz Kafka, Description d'un combat

Oui, c’est bien lui, Paul Gauguin, là, en bas à droite du tableau, en prêtre, tonsuré, paupières baissées, en vis-à-vis secret avec son autre lui-même secret, cette jeune femme enfantine, là en bas à gauche de la scène, les yeux fermés, la bouche sensuelle, le visage doucement éclairé, les mains jointes en un geste aussi candide que fervent, oui c’est bien lui aussi l’ange et l’homme en combat, troisième terme du triangle.

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Entre eux deux, le prêtre et la femme doucement intérieurs, les casques de la mort, aveugles, ces deux coiffes raides à grands rubans qui étaient des coiffes de deuil, et puis cette autre femme aussi, de profil, vive, corps en avant, boucle polissonne sur le front (qui pouvait signifier paraît-il “prête à marier”), traits fermés quoique plaisants, extravertie et triviale.

Voici donc l’arène, verticale et rouge, sol y sombra, cour et jardin, partagée à l’oblique par une route qui est un fleuve obscur qui est un pommier, avec grande feuille-oeil comme rétroviseur. Frontière entre ce monde et l’autre, l’autre où se tient le prêtre peintre, tronc que chevauchent les ailes plombées, tombantes, de la mort. Voici donc, de ce côté du monde, les faces closes des bonnes femmes repliées sur là où ça se passe, tout au fond de l’être ; et aussi la vache, dérisoirement petite, pauvre bête de peu en regard de l’autre animal à quatre pattes que forme, du côté de l’Invisible, le corps-à-corps spirituel aux ailes d’or déployées vers le haut.

Paul Gauguin vient d’entrer véritablement dans son art. Désormais toute sa vie sera la poursuite de ce combat spirituel qui est aussi un combat d’amour, d’échange sensible entre l’être de savoir et l’être de coeur, entre l’esprit et la chair, combat sans vainqueur ni vaincu mais non sans blessure. Tu es mort au combat, Paul, pas encore sûr peut-être d’être parvenu à l’aube, d’avoir fait la paix avec l’ange, cet ange qu’incarna sans doute ta fille bien-aimée, Aline, à qui tu voulus expliquer l’affaire du démon qui se tient au chevet du lit de la femme, dans une autre de tes toiles capitales, mais qui mourut avant de pouvoir lire ce que tu lui avais écrit. Elle est morte loin de toi et tu t’es promis de te donner la mort, mais moi je suis vivante et je t’ai entendu.