28.10.2009

Oraison

 

Avant même d’ouvrir les yeux, le matin, je suis en oraison. Dieu m’habite pendant mon sommeil aussi. Quand il m’arrive de me réveiller dans la nuit, je vois que j’étais en dialogue avec Lui. Je ne fais presque plus de rêves, toute la nuit je suis en dialogue et amour avec Lui. Nous sommes présents l’un à l’autre, nous sommes à l’autel, et c’est la surabondance de joie qui me réveille.

J’appelle cela oraison, mais ce sont trois expériences bien distinctes, que cette forme d’oraison en dormant, l’oraison libre à l’état de veille, et l’oraison dans la chapelle.

La prière est une sortie de soi vers le Tout-Autre, de même que le chant est sortie de la voix. C’est quand le chant sort de nous que le chant nous emplit. En expirant nous faisons le vide, la place où Dieu peut venir habiter à l’intérieur de nous. En disant, en chantant la prière, par la vocalisation nous expirons notre âme vers Dieu, de même qu’en mourant nous expirerons vers la Vie – et Dieu et la Vie viendront en retour en nous.

Dans l’oraison, cette longue prière silencieuse, nous expirons aussi, en esprit. Nous sortons de nous, nous mourons à nous-mêmes en nous projetant vers Ce qui nous attend, et que nous ignorons encore. Chaque oraison est une aventure imprévisible avec « Ce qui nous attend », qui est Dieu, donc aussi Ce qui vient à nous, à partir du moment où nous nous tournons vers Lui.

Et de même que dans le chant nous réalisons deux sortes de communion, l’une avec l’ensemble des autres chanteurs (ou auditeurs), l’autre avec la musique elle-même, dans l’oraison nous entrons en communion avec l’ensemble des hommes, et avec Dieu. L’oraison accomplie est un rapport surnaturellement vivant, celui de la Trinité, en train d’oeuvrer en nous. À la croisée de notre être, le Christ nous fait entrer en oraison, lui, le corps humain, le visage bien-aimé, l’Ami proche à travers lequel l’Esprit nous unit à Dieu.

Beaucoup pratiquent l’oraison dans une attitude physique de repli sur soi, cherchant Dieu à l’intérieur. Je le fais aussi, mais le plus souvent je la vis en ouverture, et je pense que choisir de s’offrir ainsi peut aider ceux qui souffrent de « sécheresse », de l’impression que rien ne vient. Quand je vis l’oraison à la chapelle, ma tête d’elle-même se tourne vers le ciel, souvent même je sens la main de Dieu saisir ma nuque pour l’incliner vers Lui, parfois à plus d’un moment au cours de l’heure. Je suis prête à recevoir la pluie de Dieu, qui vient alors instantanément. Je n’ai plus qu’à me laisser arroser et à écouter venir, du fond de mon être, les fleurissements.

Thérèse d’Avila aussi avait ce sentiment d’arrosage, et sa très riche expérience de l’oraison lui faisait conseiller sans cesse de ne jamais se décourager, car au fond, peu importe le temps qu’il faut : même si les résultats semblent décevants, on ne peut les juger tels hâtivement, car l’essentiel est de prendre ce temps pour Dieu, de façon gratuite. Et je crois que même s’il semble que rien ne se passe, quelque chose se passe toujours, si nous nous mettons en présence de Dieu. Élie le sait : Dieu n’est pas forcément dans les manifestations les plus spectaculaires. Il peut être dans un souffle léger, si léger que souvent nous ne l’entendons pas. N’empêche, Il était là, et sa présence ne peut pas ne pas agir. Il faut juste, comme Il l’a demandé à Élie, sortir de la grotte, sortir de soi d’abord. C’est une politesse, si l’on veut, envers Dieu. Dieu vient à nous, mais c’est la moindre des choses que nous sortions au moins sur le pas de notre porte, pour l’accueillir, comme Abraham a accueilli ses anges, aussi.

L’important dans cette attitude d’ouverture (au moins mentale), c’est la conscience claire de se tourner non vers soi où l’on cherche Dieu, mais vers un Autre, qui vient à nous. Dieu vient habiter en notre cœur, notre âme, notre corps, à la façon dont Jésus a pris chair en Marie. Il nous faut d’abord accepter sa venue d’en-haut, l’accueillir d’où Il vient, comme Il vient, en nous prenant sous son ombre. Alors oui, il se passe vraiment quelque chose. Un bonheur avec Dieu, inouï. Qui vous laisse, quand vous en sortez, en état de choc. Il ne faut pas s’en inquiéter, seulement le laisser résonner paisiblement. Toute votre vie, cela résonnera. Et comme pour toute expérience spirituelle, c’est votre vie, le fruit, les œuvres qu’elle donnera, qui confirmera (ou infirmera) que cette expérience était vraiment une expérience de Dieu.

L’oraison, c’est comme lorsque le bébé s’endormait contre ma poitrine, et que je restais assise sans bouger, une heure durant parfois, sans rien faire, juste à sentir son cœur contre le mien, sa chaleur sur ma chaleur, son odeur adorée, et le mouvement de sa respiration au plus proche de la mienne.

Quand je me réveille, chez moi, à la maison, le matin, j’entre en oraison, ou l’oraison entre en moi, enfin cela se fait tout seul. Pour cela, je me réveille bien avant qu’il ne soit l’heure de me lever, afin d’avoir ce temps précieux devant moi où ma pensée paisible, joyeuse, amoureuse, va librement vers Dieu, tel que je le vois « au ciel » et tel qu’Il se manifeste pour moi sur la terre, à travers des êtres ou des faits. C’est une oraison douce et très légère, mêlée de rêverie et de méditation, qui souvent se termine par un bond que je fais dans mon lit pour noter une petite prière qui m’est venue. Après quoi, la journée peut commencer.