29.10.2009
La part de Dieu
Sœur Martine m’a conduite à l’entrée du couvent de Nevers. En découvrant la longue façade rectiligne, qui ne ressemble à rien de nos montagnes, le cœur de Bernadette s’est mis à battre avec le mien : « Voici donc la maison où je vais vivre maintenant avec Dieu ! » Bonheur, désir et émotion craintive, comme au moment d’arriver à un rendez-vous d’amour.
Puis nous sommes allées voir, au fond du jardin, la petite statue de Notre Dame des Eaux, que Bernadette aimait, parce qu’elle ressemblait à l’Apparition. Le lendemain de son arrivée, elle y a pleuré la perte de sa famille, de son pays, de sa vie d’avant.
Un peu plus tard, je suis allée prier avec elle dans la chapelle. Dans sa châsse de verre, sous son léger masque de cire, elle semble en dormition. Vêtue de son habit de sœur de la Charité, doigts entrecroisés en prière sur sa poitrine, tête légèrement penchée sur la gauche, telle qu’elle s’est disposée, paraît-il, dans sa tombe. À la moitié de l’heure, je me suis levée, pour aller me mettre face au Christ.
Le soir, avant de parler de Lourdes, j’ai dit ce que j’avais ressenti, en arrivant ici à Nevers. Et que les larmes de Bernadette devant Notre Dame des Eaux m’avaient rappelé ma conversation de la nuit précédente avec mon fils aîné, qui lit la Bible. La claudication de Jacob après son combat avec l’ange, m’avait-il dit soudain, en une magnifique intuition, c’est la part de Dieu, comme le morceau de la cuisse d’animal qui lui était dû en sacrifice.
Oui, ai-je songé, Bernadette, depuis sa naissance, a vécu à Lourdes son combat avec l’ange. Au cours d’une longue nuit qui s’est terminée avec la bénédiction de Dieu : pour elle, l’Apparition, Marie, l’Aurore. Et cette fin était un début, celui de son entrée dans la vie en Dieu, concrétisée par son arrivée à Nevers.
Tes larmes, Bernadette, pour la part que tu as dû laisser à Dieu.
Après la conférence, nous étions tous heureux. J’ai pu échanger avec beaucoup de personnes. Et notamment avec Mgr Deniau, l’évêque de Nevers, dont la présence m’a fort touchée. C’est un homme d’une très grande douceur. Nous avons parlé de Bernadette – il est l’auteur d’un beau livre sur sa vie à Nevers, Bernadette et nous. Il a évoqué mes livres avec beaucoup de gentillesse, et notamment mes lectures « en profondeur » de saint Paul.
Puis il est venu dîner avec nous, en petit comité. Nicolas, le directeur du centre, est revenu sur cette question de la part de Dieu. Ne crée-t-elle pas un manque ? a-t-il demandé. Non, ai-je dit, car la vie en Dieu donne toute plénitude. Le renoncement consenti, désiré, n’empêche pas le sentiment de la perte, perte de cette part de notre vie ancienne que nous avons laissée à Dieu, mais il donne la plénitude.
Alors que dans « le monde » nous ne cessons de courir après une satisfaction qui toujours se dérobe, toute satisfaction laissant aussitôt place à une autre insatisfaction (et c’est le moteur de la société marchande, qui nous incite toujours à manquer, instaurant un infernal supplice généralisé), le renoncement, qui peut aussi s’appeler l’abandon en Dieu, supprime tout manque ("Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien"), toute insatisfaction, assume toute peine, est la clé du royaume de véritable amour : la part que j’ai laissée à Dieu, il me la garde.
photos (agrandissables) prises dans le jardin du Centre spirituel Sainte-Bernadette à Nevers
13:47 Publié dans Au fil des jours, Lourdes | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : christianisme



