03.11.2009
Je suis celui qui est
Ce soir à l’Institut français, lectures par François Marthouret et Ferhan Sensoy de textes tirés de Suite à l’hôtel Crystal, d’Olivier Rolin, et de Rooms, recueil de textes d’auteurs divers réunis par ce dernier comme suite à son livre sur les chambres d’hôtel. Je n’ai lu ni l’un ni l’autre, mais j’ai entendu Olivier en parler ici à Istanbul, et tout particulièrement de la nouvelle qu’il a consacrée, dans le premier, à la chambre d’hôtel dans laquelle il se donne, en fiction, la mort. Ce texte, il l’a lu lui-même ce soir, au milieu de l’heure, et j’ai découvert que, contrairement à ce qu’il racontait, il ne s’y donne pas du tout la mort, mais parle seulement de le faire, au futur.
Et j’ai commencé à être très intéressée par ce qui se passait sur cette scène. Ont suivi deux lectures tirées du deuxième recueil. D’abord celui de Matthias Enard, qui s’empare du cadavre supposé de Rolin pour le jeter à la mer. Puis celui de Pierre Michon, où il est question de trafiquants de dieux et de Dieu qui semblent se prendre plus ou moins pour ce qu’ils trafiquent (ils ne disent pas trafiquer, ils disent porter, mais ils trafiquent).
Enard est un employé, Michon, un sorcier de grand métier mais un sorcier, et Rolin… Rolin est un homme, un homme qui n’a pas fait quelque chose. J’avais hâte de le lui dire, de le prévenir. Il a disparu avec son éditeur, je ne l’ai pas revu de la soirée. Il est retourné cette année à Bakou, au lieu et à la période où selon sa nouvelle il aurait dû mourir, il est allé chercher ce qu’il ne sait pas bien qu’il n’a pas fait, et bien sûr il ne l’a pas trouvé.
Cet après-midi à la librairie DR j’ai parlé de la lumière de Marilyn et de celle de la montagne (puisque ce sont les deux nouvelles qui composent mon dernier livre traduit en turc), de ce et de ceux qui s’en prennent à elles, de la victoire de la "nature", celle de leur lumière, celle de l’amour - elles qui sont "nature" c'est-à-dire non dissociées de leur parler. J’avais oublié d’amener mon livre en français, je n’ai donc pu en faire une lecture, mais Cigan, ma jeune éditrice et traductrice, a lu en turc un extrait de chacun des deux textes, en terminant par le récit du viol dans La Dameuse. Un silence absolu s’est mis à régner dans la salle, que la fin de la lecture n’a pu rompre tout de suite, les gens sont restés un long moment tétanisés, avant de venir me dire la force de ce qu’ils avaient ressenti.
Eh bien justement, c’est la force des Turcs que j’aime. Leur force vitale qui paraît brute et rude, mais qui contient une grande noblesse. Ces hommes et ces femmes n’ont pas peur, ce sont des porteurs d’épée, et en même temps ils sont d’une grande générosité, pas du tout ostentatoire, au contraire, mais bien réelle, je le vois à maints détails du quotidien, j’en raconterai peut-être une autre fois. Ce matin je suis restée très longuement à Saint-Sauveur in Chora (voir les photos), je ne pouvais m’en aller de ce lieu. Ce que je trouve à Istanbul ressemble à cette vitalité du Christ arrachant les morts de leur tombe sans manières mais dans une infinie et secrète délicatesse.
Demain matin je parle à l’Université la plus ancienne de la ville, demain soir à l’Institut français. Ce soir dans la rue Istiklal un jeune homme français m’a demandé son chemin. Déjà la dernière fois que je suis venue plusieurs Turcs me prenaient pour une Turque. Comme je lui répondais en français, il était étonné (d’autant que je pouvais en effet le renseigner). Nous avons parlé un peu, il m’a dit : « demain soir je vais à l’Institut français écouter Alina Reyes, vous y serez peut-être ? » « Ah ben oui, j’ai répondu, joyeuse de la coïncidence, justement, c’est moi ! »
Ensuite je suis partie dîner avec mes compagnons de festival, et j’aurais encore plein de choses à raconter, mais il est plus d’une heure du matin et je vais m’en aller songer tranquillement dans le blanc de la nuit.
00:25 Publié dans Au fil des jours, Istanbul | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : littérature



